Les photos de Ted Bundy, Charles Manson

True crime : vous adorez les histoires de meurtres glauques ? Vous n'êtes pas seul(e)

Tueurs en série, femmes découpées en morceaux, enfants enterrés dans le jardin… La règle est simple : plus c'est sordide, plus on aime.

En France, l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès qui a déjà fait couler beaucoup d'encre continue de passionner les amateurs de séries télé policières et de faits divers ; aux États-Unis, l'affaire Gabby Petito, cette influenceuse assassinée l'été dernier par son petit ami dans le Wyoming, a tenu en haleine des millions d'internautes. Et sur Netflix, les séries et documentaires Surviving Jeffrey Epstein (2020) et Ted Bundy : falling for a Killer (2020) rivent des heures durant les spectateurs à leurs sièges. En cause : notre fascination pour la mort que l'on s'évertue pourtant à tenir à distance et un intérêt morbide (et compréhensible) pour ce qui relève de l'anomalie. Toutefois, un autre élément expliquerait notre appétit pour le true crime...

C'est quoi le true crime ?

Né sous la plume du romancier américain Truman Capote, le true crime (littéralement la « criminalité réelle » ou les « histoires criminelles vraies » ) est un genre qui s’attache à dépeindre crimes et criminels de manière plus ou moins rigoureuse et romancée. Dans le roman In Cold Blood (De sang-froid, 1965), l'auteur américain raconte l'histoire vraie du meurtre en 1959 d'une famille de fermiers, les Clutter, par deux ex-détenus dans un village du Kansas. En 1974, Helter Skelter écrit par Curt Gentry et Vincent Bugliosi cartonne auprès du grand public en racontant l'histoire des meurtres commis par la « Famille Manson » dans les collines hollywoodiennes. Dans Pornoviolence (1967), l'auteur et essayiste Tom Wolfe souligne à propos de In Cold Blood : « Ce n'est ni une histoire de qui-l'a-fait ou de seront-ils-attrapés. À la place, le suspense du livre repose sur une toute nouvelle idée pour les histoires de détectives, à savoir la promesse de détails gores révélés uniquement à la fin. »

Depuis, le true crime s'impose en tant que genre à part entière et passe au crible les faits divers les plus sordides pour nous les raconter sous forme de documentaires, docu-séries, podcasts ou docufictions plus ou moins conformes à la réalité... Et la formule séduit. En témoigne le succès du magazine hebdomadaire français Le Nouveau Détective créé en 1928 par Gaston Gallimard, dédié aux faits divers et toujours édité par Les Éditions Nuit et Jour. « Les récits de true crime ont toujours été extrêmement populaires auprès des lecteurs. Apparemment, le genre a de quoi séduire aussi bien le public cultivé que le public qui l'est moins, aussi bien les femmes que les hommes » , souligne l'autrice américaine Joyce Carol Oates. Depuis, documentaires (Tiger King...), séries et émissions de télé (Unbelievable, Lost Girls, Faites entrer l'accusé...) et podcasts (Affaires sensibles...) exploitent le filon juteux. Plus récemment, YouTube s'est aussi mis à produire des chaînes dédiées à la diffusion de gardes à vue et d'entretiens menés par des détectives auprès de suspects de meurtres faisant des millions de vues... C'est le cas de la chaîne JCS - Criminal Psychology (presque 5 millions d'abonnés) dont certaines vidéos ont fait plus de 62 millions de vues.

Nous sommes tous des Sherlock Holmes

L'une des raisons expliquant le succès du true crime est sa propension à impliquer le public dans l'enquête. Dans la mini-série documentaire Don't F**k with Cats: Hunting an Internet Killer (2019), le réalisateur Mark Lewis revient sur un groupe d'internautes œuvrant de concert en ligne pour démasquer le tueur canadien Luka Rocco Magnotta suite à sa mise en ligne d'une vidéo le montrant en train de tuer deux chatons. Dans The Keepers (2017), Ryan White se penche sur l'histoire de deux anciennes élèves qui décident de s'atteler à la résolution du meurtre de leur maîtresse d'école en 1969, en interrogeant des témoins, consultant de vieux dossiers et en suivant plusieurs pistes, qui les amèneront à soupçonner le prêtre de l'école, A. Joseph Maskell.

Avant sa mort en 2016, la journaliste, blogueuse et romancière américaine de true crime Michelle McNamara s'était entièrement consacrée à la traque du Golden State Killer, un tueur en série qui terrorise la Californie plusieurs décennies durant. Grâce à ses informations collectées, elle conduira la police à l'arrestation d'un policier retraité de 72 ans avant de mourir d'une overdose. Dans son ouvrage Et je disparaîtrai dans la nuit (éditions Kero), elle analyse le cas de ce tueur qui l'obsède jusqu'à sa mort.

Fascination pour les tueurs en série

Et Michelle McNamara n'est pas la seule à être captivée par le profil des tueurs en série. « N'importe quel tueur célèbre a eu plein d'histoires écrites sur lui. On ne peut pas allumer la télé sans tomber sur un documentaire ou un film qui brode sur ce type de sujet » , rapportait l'autrice américaine Sheila Isenberg au HuffPost en 2018.

La psyché des tueurs fascine. Dans les années 90, les films mettant déjà en scène des tueurs en série dressent le portrait de fascinants génies calculateurs, comme c'est le cas dans Seven, Scream, Copycat ou encore Le silence des agneaux. Cette manière de caractériser les tueurs en série - où le héros est dépeint sous les traits d'un sociopathe brillant et charmant - culmine avec la série Dexter (2006) et se retrouvera jusqu'en 2010 avec la série Sherlock et son très flamboyant Moriarty. Comme l'explique la youtubeuse Alice Cappelle en reprenant l'affaire dite « du Dahlia noir » (le meurtre d'Elizabeth Short, une serveuse de 22 ans fraîchement installée à Hollywood afin de devenir actrice), les faits divers occultent souvent la victime pour se concentrer sur la figure tutélaire du tueur. Des années plus tard, l'aura supposée du tueur en série Ted Bundy séduira des groupies qui poursuivront une correspondance assidue avec lui une fois même déclaré coupable, et ce alors qu'il ne s'attaquait qu'à de séduisantes jeunes femmes.

Laura Palmer et le Missing White Woman Syndrome

Or, s'il y a un élément qui stimule l'intérêt du public pour les affaires de meurtres, c'est bien le profil des protagonistes... Dans la série des années 90 Twin Peaks réalisée par Mark Frost et David Lynch, la disparition de Laura Palmer, jolie adolescente blonde, émeut toute la ville de 51 202 habitants. À l'inverse, dans la saison 2 de Mindhunter, les enlèvements de petits garçons afro-américains laissent l'opinion publique froide. On parle donc de Missing White Woman Syndrome (ou syndrome de la femme blanche disparue) pour souligner que ce profil sera plus à même de mobiliser les foules et d'attirer la sympathie des médias et du public.

Durant le tournage du film Les oiseaux en 1963, Alfred Hitchcock aurait dit qu'il croyait fermement au conseil du dramaturge Sardou : « Torturez les femmes ! Le problèmes aujourd'hui c'est qu'on ne torture pas assez les femmes. » D'après lui, notre société se passionnerait collectivement pour l'observation de femmes qui souffrent... Dans Souvenir de mon inexistence, Rebecca Solnit écrit : « Dans les arts, la torture et la mort d'une femme ont toujours été représentées comme érotiques, excitantes et satisfaisantes, surtout quand la femme est jeune et belle. »

Une perception biaisée des victimes que l'on retrouve notamment dans l'expression argotique employée par les forces de l'ordre américaines : « No human involved » (« pas d'humain impliqué » ), pour parler des meurtres commis sur des personnes estimées sous-humaines par les policiers en question, comme des Afro-Américains, des travailleuses du sexe, des anciens détenus ou des immigrés.

Femmes + true crime = amour

Alors que le true crime se plaît tant à exhiber le corps violenté des femmes, on pourrait croire que ces dernières seraient réticentes vis-à-vis du genre. Et pourtant... En février 2021, le cast féminin de l'émission de télé américaine Saturday Night Live réalise un clip parodique, Murder Show, mettant en scène des femmes qui pour se relaxer le soir bingent du true crime. Dans leur salon, elle chantent avachies sur leur canapé : « Un type s'est fait tuer pendant une croisière aux Bahamas, je regarde ça d'un œil pendant que je plie mes pyjamas (...), un tueur satanique en cavale au Texas, et je suis sur Insta à suivre la vie de mes ex... »

Sous la vidéo, une internaute a d'ailleurs commenté : « Je suis fleuriste et la quantité de podcasts de true crime que j'écoute pendant que je compose mes bouquets est réellement faramineuse. »

La remarque n'est pas anodine. Car qui constitue majoritairement l'audience des contenus true crime ? Une étude menée en 2018 par Kelli Boling & Kevin Hull rapporte que les auditeurs de podcasts true crime sont à 73 % des femmes. Un appétit qui semble constant, car déjà en 2010, Amanda M. Vicary et R. Chris Fraley arrivaient aux mêmes conclusions dans leur étude Captured by True Crime : Why are Women Drawn to Tales of Rage, Murder and Serial Killers ? Dans leur ouvrage, les deux chercheurs indiquent aussi que les femmes sont plus susceptibles de se diriger vers des histoires mettant en scène des victimes féminines pour des raisons d'identification.

En outre, deux des plus importantes émissions de télé de true crime de la décennie, Making a Murderer et Serial, ont été réalisées par des femmes. C'est aussi le cas des célèbres émissions Casting JonBenet (2017), I'll Be Gone in the Dark (2020-2021) et du podcast My favorite Murder, qui cumule plus de 2 millions d'écoutes par épisode et 30 millions de téléchargements par mois.

Pourquoi les femmes adorent le true crime

D'après la journaliste Diana Yates, si les femmes consomment autant de true crime, c'est parce que « ces histoires procurent aux spectatrices des informations dont elles ont le sentiment qu'elles pourraient les aider à échapper à un potentiel agresseur. » Un avis partagé par l'humoriste Jena Friedman, qui explique dans un sketch : « Nous les femmes, on ne regarde pas le true crime : on l'étudie pour ne pas finir dedans !  »

Alors que les films des années 90 présentent les tueurs en série comme des êtres doués d'une intelligence supérieure, les récentes séries télé se concentrent désormais sur la victime. C'est le cas dans The Investigation, qui omet complètement l'exploration de la psyché du tueur, et ne le nomme ou ne le présente même pas. Jocelyn Gomes, fan de true crime bostonienne, explique dans la vidéo The New Woman's Genre de la chaîne YouTube The Take : « J'aime beaucoup l'angle d'après lequel les histoires sont racontées. Cela aide à savoir comment se protéger et se défendre. »

Pour les créatrices de la chaîne, « ce n'est pas une coïncidence si le mouvement #MeToo a occupé le devant de la scène au même moment où les histoires de true crime ont recadré leur manière de raconter des histoires d'hommes dominant des femmes, le tout vu d'un point de vue masculin. » Aux États-Unis, 74,8 % des enquêteurs criminels sont des hommes. Dans la mini-série Netflix Unbelievable, une victime venue dénoncer sa séquestration et son viol se voit contrainte de retirer sa plainte après avoir été dénigrée par deux enquêteurs, avant d'être finalement prise au sérieux par deux femmes détectives.

Dans leur ouvrage Stay Sexy & Don't Get Murdered, Karen Kilgariff et Georgia Hardstark, les créatrices du podcast My Favorite Murder, exposent leurs tactiques pour éviter la violence contre les femmes et expliquent comment ces techniques peuvent se transposer au monde du travail et aux relations personnelles.

Finalement, comme le rappelle Alice Cappelle, le true crime permet aux femmes de partager un sentiment commun autour de la misogynie ambiante et de l'insécurité dans l'espace public. Après le meurtre en 2021 à Londres de Sarah Everard, un post de Lucy Mountain devient viral. Il s'agit de la capture d'un message WhatsApp disant : « Préviens-moi quand tu es bien arrivée à la maison xx » , un message que beaucoup de femmes sont habituées à envoyer et recevoir quand elles rentrent tard le soir et que beaucoup d'hommes n'ont pas reconnu. « Les femmes ont internalisé l'idée qu'elles sont des victimes potentielles » , observe la youtubeuse.

« Stranger Danger »

En octobre 2021, la productrice de podcasts Phoebe Lett nous mettait en garde vis-à-vis de notre obsession collective pour le true crime dans The New York Times. Pour elle, cette inclination tendrait à flouter la frontière entre l'anormal et le trivial, et nous conduirait en somme à voir le mal partout, fidèles au court dicton Stranger Danger! (« les étrangers c'est dangereux !  » ) que l'on enseigne aux jeunes enfants aux États-Unis pour leur apprendre à craindre les inconnus. À l'heure où défiance et paranoïa régulent notre rapport à l'autre, a-t-on vraiment besoin d'alimenter un nouveau conduit à la crainte ?

Notons qu'à notre époque angoissée et angoissante, le true crime opère à la façon d'un placebo. Comme lorsque l'on souffre d'une violente migraine et que l'on en vient à se cogner la tête pour se soulager, binger du true crime permet de se délester un temps de peurs plus diffuses et métaphysiques. Et ce n'est pas sans conséquence. Dans son texte Sur la Télévision (1996), le sociologue Pierre Bourdieu qualifie notre engouement débridé pour les faits divers de faits qui font diversion. Il considère qu'accorder notre attention à des évènements sensationnalistes et atypiques nous détourne des enjeux plus importants. Au hasard : le réchauffement climatique ?

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