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Puit de pétrole coucher de soleil
© Zbynek Burival via Unsplash

Or noir : face au risque d’un sevrage forcé, sortons de notre dépendance au pétrole

Le 9 sept. 2020

Le Shift Project publie un rapport pour alerter sur les conséquences d’un sevrage forcé de l’économie en pétrole. Pour le think tank, l’or noir viendra inexorablement à manquer. Il est donc urgent de réduire notre dépendance à cette énergie fossile, sous peine de conséquences dramatiques.

Construction, industrie, distribution, tourisme, transports… Ces secteurs d’activité partagent tous un point commun : leur très grande dépendance à l’énergie, et en particulier au pétrole. Il faut dire que, parmi toutes les énergies fossiles, c’est le pétrole qui a été au coeur du développement du capitalisme industriel depuis le 19ème siècle. Cette ressource a un rôle absolument central dans le fonctionnement de la machine économique globalisée que nous connaissons aujourd’hui.

Or noir, vers un sevrage forcé ?

« Tout ce qui vole, roule ou navigue utilise du pétrole. Le pétrole c’est par essence l’économie des transports, et les transports sont au cœur de l’économie mondialisée », souligne Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project. « Le système économique mondial, qui est fait de maillons intermédiaires dépendants les uns des autres est donc profondément asservi au pétrole » Pour les membres de ce think tank, qui œuvre pour une diminution de la dépendance aux énergies fossiles et la transition vers une économie décarbonée, tous les voyants sont au rouge. À l’heure où l’Europe a lancé un plan de relance de l’économie historique, à hauteur de 750 milliards d’euros, et que le gouvernement français a annoncé mobiliser de son côté 100 milliards d'euros, il se pourrait que le carburant de l’économie vienne à manquer.

Plutôt que le spectre d’une panne sèche, le Shift Project alerte sur le risque d’un sevrage graduel, mais forcé, pour l’économie mondiale. Un risque qui concerne en particulier les pays de l’Union Européenne, au sortir d’une crise dont les effets économiques et sociaux seront probablement dévastateurs.

Un risque de resserrement de l’offre à l’horizon 2025

L’information est passée relativement inaperçue, pourtant le confinement a fait trembler l’industrie pétrolière. Le contexte mondial était si tendu que la situation a eu un effet inédit : au mois d’avril 2020, le baril de brut s’échangeait pour un prix négatif de - 37,63 dollars sur les marchés. Du fait d’un effondrement de la demande lié aux mesures de restrictions des déplacements, et à des capacités de stockage limitées, le prix de l’or noir a brutalement chuté, plongeant les marchés dans la panique. Une confusion qui devrait s’aggraver puisque, au delà de la demande, c’est bien l’offre de pétrole mondiale qui devrait subir une importante contraction à l’horizon 2030.

« La crise du Covid-19 a aggravé un état de fait : les pétroliers ont de plus en plus de mal à trouver de nouvelles sources d’approvisionnement en pétrole conventionnel. Et toutes les grandes entreprises du secteur ont gelé leurs investissements suite à la chute de la demande. Or, quand on arrête d’investir dans l’industrie pétrolière, on sape sa capacité à compenser un déclin », rappelle Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project et auteur de l’essai Or noir, la grande histoire du pétrole.

En s’appuyant sur des données inédites et non-publiques issues de la base de données Rystad Energy, le think tank tire la sonnette d’alarme. Plus de la moitié des approvisionnements actuels de l’Union Européenne, sont appelés à décliner d’ici à 2030. « Pour maintenir la production actuelle et le fonctionnement correct de l’économie, un tiers de la production actuelle de l’Union Européenne doit être remplacée » alertent les membres du think tank, qui lance un groupe de travail pour anticiper les conséquences d’un possible sevrage forcé.

Comment en est-on arrivé là ?

Pour Matthieu Auzanneau, le déclin des sources d’approvisionnement en pétrole conventionnel est un processus inexorable, amorcé depuis plusieurs années. En particulier pour l’Europe, qui consomme environ 11 millions de barils de brut par jour pour faire tourner son économie, et importe massivement ce pétrole du fait de l’absence de sources domestiques. D’après les données de Rystad Energy, rendues publiques par le Shift Project, les sources d’approvisionnement proches, situées en mer du nord, sont menacées de déclin à très court terme. Elles sont dites « matures ». C’est le cas également pour des pays producteurs comme l’Algérie, la Russie et le Golfe de Guinée, qui ont déjà passé leur pic de production pétrolier. L’Arabie Saoudite dispose de réserve importantes, mais devrait franchir son pic d’ici 2026. Quant au pétrole de schiste américain, une source de pétrole non-conventionnelle obtenue par fracturation hydraulique, sa production ne permet pas de compenser la voracité pétrolière de l’économie mondiale. Seul l’Irak, après une décennie de guerre et d’embargo, devrait voir sa production augmenter au cours de la décennie.

En clair, le maintien du rythme de la production mondiale de pétrole est menacé de manière inexorable par le déclin des sources matures ; un déclin qui n’est pas compensé par les sources de pétrole non-conventionnelles (pétrole de schiste ou sources off-shore). « On se concentre souvent sur la manière de remplir la baignoire, mais on tend à occulter le rythme auquel la baignoire se vide », déplore ainsi Matthieu Auzanneau.

La voiture balai des politiques climatiques

L’obsession pour le « remplissage de la baignoire », et la crainte d’une contraction des approvisionnements mondiaux en pétrole, a récemment conduite les pays du G20 à décréter des mesures exceptionnelles pour sauver le marché pétrolier, sans toutefois parvenir à un accord. « On observe une forme d’entêtement pour maintenir coûte-que-coûte le business-as-usual, alors qu’il faudrait envisager dès aujourd’hui un sevrage du pétrole », s’alarme le directeur du Shift Project.

Pour lui, le seul continent capable de faire des choix politiques audacieux, pour amorcer de vraies politiques de transition énergétiques menant à une sortie de la dépendance au pétrole, est l’Union Européenne. Car c’est aussi le continent le plus menacé. L’Europe est donc à un moment historique de son histoire. Elle peut choisir d’accompagner la transition, ou se faire rattraper par la « voiture balai des politiques climatiques ». En ligne de mire, une situation à la Mad Max où les conséquences d’un sevrage forcé des économies pourraient être cauchemardesques. Et s'additionner à celles que fait peser le risque climatique. « Il ne s’agit pas pour le Shift Project de faire des projections, mais bien de décrire un risque », insiste Matthieu Auzanneau. « Nous le jugeons suffisamment important pour tirer la sonnette d’alarme ».

Le think tank publiera dans les prochains mois un rapport complet d’analyse du risque de contraction de l’approvisionnement en pétrole pour l’Union Européenne à l’horizon 2030. Le rapport détaillera les grandes lignes d’une stratégie possible de sortie de la dépendance au pétrole. D’ici là, posons-nous collectivement la question : comment rendre chaque secteur de l’économie plus résilient, et donc moins dépendant à l’or noir ?

Nastasia Hadjadji - Le 9 sept. 2020
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