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Une petite fille blonde avec une couronne sur la tête assise sur un divan vert
© Sharlotta via Getty Images

Surdoués, trilingues, influenceurs miniatures... comment les parents utilisent leurs enfants pour briller en société

Le 8 juin 2021

Microentreprise, faire-valoir, vitrine d’une bonne parentalité, et parfois même accessoire de mode... Ou comment les enfants sont finalement devenus un énième moyen de dire aux autres : « Je suis mieux que toi. »

Faire voir à son enfant avant ses 5 ans tous les Miyazaki (en VO), le percher au plus vite sur une draisienne (en bois écolo made in France), l’éduquer selon les mantras de la méthode Montessori et bannir le sucre transformé de son environnement immédiat sous peine de le voir succomber prématurément à une crise de diabète... Voilà quelques-uns des préceptes du parent trendy visant à assurer l'éducation la plus parfaite possible à son enfant, avec bien souvent comme horizon tacite l'envie d'en faire le marqueur de sa propre réussite.

Dans son nouvel ouvrage Théorème de la couche-culotte à paraître le 10 juin (Éditions Anamosa), le journaliste au Monde Nicolas Santolaria nous livre en filigrane le portrait d'une société l'enfant serait devenu l'objet d'un culte narcissique sans précédent. Interview.

Pourquoi est-ce important de remettre en cause le mythe du parent parfait ?

Nicolas Santolaria : Beaucoup d’attentes se cristallisent autour de la parentalité. C'est un phénomène relativement récent. Auparavant, on pouvait être un parent raté sans en avoir conscience car la question ne se posait pas. Aujourd’hui la parentalité est quelque chose de très investi, à la fois narcissiquement et socialement, au point d’en devenir presque un faire-valoir. Dans mon livre, j’ai voulu remettre ça en question, avec l’idée que l’on peut s’accommoder d’une parentalité raisonnablement ratée, dans le sens où l’on accepte ses failles, ses errements, les tâtonnements... bref, ses propres faiblesses de parents, et par extension d’être humain. Je pense qu’il y a un intérêt à relativiser ou à s’éloigner de cet idéal que la société nous impose, et qui s’exprime notamment au travers de la publication de nombreux ouvrages sur la parentalité positive (Ndlr : aussi appelée éducation bienveillante ou respectueuse, la parentalité positive prône une éducation non violente fondée sur le respect de l'enfant). Même s'il y a des choses à prendre là-dedans, cela crée souvent un horizon impossible à atteindre qui peut être très culpabilisant pour les parents qui décident de ne pas complètement jouer le jeu.  

Enfant hypersensible, zèbre, haut potentiel intellectuel… Ce type de profil ne concerne qu’un faible pourcentage d'enfants. Pourtant, de nombreux parents croient discerner ces traits particuliers chez leur progéniture. Pourquoi ce fantasme ?

N.S : L’enfant est tellement investi qu’il devient une sorte de vitrine des parents, démultipliant alors les attentes voraces envers lui. On peut croiser certains enfants qui s’épuisent, cernes sous les yeux, à suivre un planning plus chargé que celui de Macron et enchaîner les activités extrascolaires. L’objectif : transformer sa progéniture en « sur-enfant nietzschéen », comme je les appelle. Sous le coup des attentes parentales, l'enfant se fait expulser du territoire de l’enfance pour devenir le plus tôt possible « productif ». On va l’envoyer au karaté pour qu’il puisse se former au self defense, lui donner des cours de code pour qu’il ne reste pas sur le carreau dans sa vie professionnelle, puis l’envoyer en session poterie pour qu’il ne néglige pas la part créative de son cerveau. L’enfant est du coup envisagé comme une microentreprise que l’on doit entraîner à répondre à toutes les situations sociales qui peuvent se présenter. Le fantasme de l’enfant HP est assez dingue : les parents ont un tel désir d’en avoir un qu’ils projettent sur des traits tout à fait communs – comme le fait de ne pas aimer l'école – un Q1 de 180 ! Ces enfants deviennent alors le réceptacle d’un espoir : celui qu’ils pourront résoudre tous les maux de la société grâce à des capacités démesurées. Capacités qui les apparentent presque à des superhéros...

De manière de plus en plus commune, l’enfant est aussi exhibé sur les réseaux sociaux. Pourquoi, et avec quel risque ?

N.S : On observe cette mise en scène de la parentalité au travers de cette pratique qu’on appelle le sharenting, néologisme fondé sur le mélange entre le partage (« share » en anglais) et la condition de parents (« parenting »). On fait presque de l’enfant un produit d’appel, car on sait que cela fonctionne bien, au même titre que les chats mignons, sur Instagram et Facebook. Le problème, c’est que souvent l’enfant aura déjà in utero une empreinte numérique (30 % des bébés sont concernés d’après une étude Gece de 2018), ce qui pose déjà la question du consentement. Le phénomène crée de plus une attente iconique du parent, qui ne manquera pas d’observer à la longue son enfant adopter des moues « qui fonctionnent ». C’est presque une forme de dressage au travers des réseaux sociaux, déployée de manière un peu sibylline, car le parent pense bien faire en constituant un catalogue d’images de l’enfant. Cette focalisation a aussi sa face sombre. Poussée à l’extrême, on tombe dans le kid shaming, cette pratique qui consiste à punir de manière ostentatoire son enfant pour montrer qu’on pratique dans une forme d’éducation stricte et qu'on promeut des valeurs morales inflexibles, ce qui est une énième mise en scène de la parentalité. Le tout inscrit dans une dynamique de likes, dont on connaît bien la mécanique émotionnelle et chimique...

Quel est l’archétype du parent à la pointe, et comment peut-il déboucher sur une forme de compétition ?

N.S : En discutant avec d’autres parents, on se rend compte que les mêmes phrases reviennent souvent. On croise toujours des parents heureux d’expliquer que leurs enfants « adorent la draisienne et que c’est super pour l’équilibre », ce dont on se doute un peu. Derrière, il y a un message subliminal : l’enfant élevé de la sorte, de manière « équilibrée », sera le garant d’un monde meilleur, avec toujours cette notion de l’enfant comme prospectus et comme antidote fantasmatique à la crise du monde actuel. Et on peut très vite tomber dans une forme de surenchère ! « Mon fils ne se contente plus de dévorer les films de Miyazaki, il le fait en VO ! Et il n’a que 5 ans ! » Finalement, les enfants se retrouvent à l’avant-poste d’une compétition entre parents, ce qui est flagrant quand on pense aux looks qu'arborent parfois les petits d’aujourd’hui. D’après une étude Insee, la part de l’habillement dans le budget des Français a diminué d’un tiers depuis 1960. Alors que cette contraction ne cesse de s’accentuer, la mode enfantine reste épargnée par la tendance et représente 12 % des ventes totales du secteur, selon une étude Kantar de 2019… Il y a donc dans ce domaine un fort investissement émotionnel, affectif et économique, car l’enfant est l'extension des parents, leur vitrine. L’enfant se retrouve du coup pris dans une espèce de jeu d’influence qui s’exerce à la fois de parents à parents, et s’élargit aux réseaux sociaux. Dans ce contexte, l'enfant devient finalement le support non consentant d’une sorte de stratégie de communication destinée à faire briller les adultes.

Après le parent hélicoptère, le parent tondeuse à gazon. Qui est-il ? Pourquoi peut-il porter préjudice à son enfant ?

N.S : Le parent hélicoptère va superviser de près son enfant et nourrir des attentes démesurées à son endroit et bien souvent à sa place. Mais un nouveau type de parent a été identifié par une enseignante américaine, qui a témoigné anonymement sur le site Weareteachers.com : le parent tondeuse à gazon. Il va « tondre » toutes difficultés dressées sur la route des enfants, pour qu’ils n’aient jamais de problèmes et ne se confrontent jamais à l’adversité, à l’altérité ou la déception. La tendance s’exprime de manière physique dans les aires de jeu, où les sols sont mous, où tout est fait pour que les enfants ne s’égratignent pas, où tout est aseptisé : l’enfant est placé dans une société du risque zéro. Or, grandir c’est justement comprendre que le monde ne va toujours dans son sens, que le réel résiste et cet apprentissage capital est malheureusement gommé par « le parent tondeuse à gazon. » On peut voir là encore l’effet du narcissisme parental : refuser l’échec de son enfant en lui évitant toute difficulté, c’est un autre moyen de dire qu’il est extraordinaire, que rien ne lui résiste, en truquant juste un peu les termes de l’équation. On peut se demander quelle génération d’adulte cela donnerait si le phénomène était massifié : dès que l’enfant rencontrera une difficulté, elle lui semblera insurmontable et il risquera de s'effondrer à la moindre contrariété. En outre, il grandira dans une logique de satisfaction immédiate et de désirs souverains, où la frustration n’a pas de place.

Laure Coromines - Le 8 juin 2021
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