Les dérives de la presse dansl'affaire Gregory

Complots, justice et manipulation : les médias traditionnels sont pires que les réseaux sociaux

© Neflix

Complotisme, justice populaire, manipulation politique… On reproche beaucoup aux plateformes sociales d'être responsables de mauvais comportements et de désinformation. Pourtant, elles ne font que démocratiser des pratiques qui existaient déjà dans les médias classiques. Petit tour d’horizon en trois étapes.

Dans les griffes des complotistes

Les complots sont-ils nés sur les réseaux ?

Depuis les antivax jusqu’aux platistes en passant par ceux qui croient aux Illuminati, les réseaux regorgent d’internautes pensant distinger un grand complot derrière la marche du monde. Les plateformes comme Facebook ou les applications comme WhatsApp et Telegram permettent de diffuser de manière virale de fausses informations ou documents issus des mouvances conspirationnistes. Partagées par des proches en qui nous avons instinctivement plus confiance, ces infox s’accumulent et peuvent, par effet d’escalier, faire basculer n’importe qui dans des modes de pensées desquels il est difficile de sortir. C’est à se demander comment le complotisme pouvait se propager avant les réseaux sociaux. 

Quand la télévision et la presse mettaient déjà le doute

Dans la période pré-internet, les théories du complot ne circulaient pas seulement par le bouche-à-oreille. Les médias classiques étaient aussi largement responsables de leur propagation. L’exemple le plus marquant reste celui des théories du complot liées aux attentats du 11 septembre 2001. On sait qu’une grande partie de ces théories ont été massivement diffusées sur le web à partir de 2005 grâce au documentaire controversé Loose Change de l’Américain Dylan Avery. Ce que l’on sait moins, c’est que ces vidéos qui affirmaient que les attaques avaient été planifiées ont été directement inspirées des thèses de Thierry Meyssan. Cet écrivain français et fondateur de l’association Réseau Voltaire a publié en 2002 le livre L’effroyable imposture, dans lequel il attribue les attentats du 11 septembre à une faction du complexe militaro-industriel. L’ouvrage va devenir un best seller après une interview accordée à Thierry Ardisson dans l’émission Tout le monde en parle. Sa parole est ensuite reprise sans aucune contradiction sérieuse sur d’autres chaînes de télévision françaises, puis dans de nombreux médias internationaux. Libération sortira bien un article qui expose les mensonges et les contrevérités du livre, mais c’est déjà trop tard. Sans le savoir, la télévision française a officiellement lancé l’une des plus grosses théories du complot du début du XXIe siècle. 

Si l’on remonte encore plus loin, on retrouve les traces d’une autre propagation de ce type dans les années 70. Il s’agit de la théorie du complot des Illuminati, une soi-disant secte secrète qui dirigerait le monde. Cette histoire trouve son origine dans une série de lettres canulars écrites par l’écrivain Robert Anton Wilson et publiées dans Playboy entre 1969 et 1971. Ces dernières faisaient partie d’une expérimentation artistique et politique intitulée Operation MindFuck, censé donner l’occasion aux lecteurs de questionner la réalité et le sentiment de paranoïa éprouvé par l’opinion publique. L’écrivain n’avait toutefois pas prévu que son canular, basé sur un obscur groupe religieux bavarois, puisse être pris au sérieux une seconde. Aujourd’hui encore, l’histoire des Illuminati reste très fortement ancrée dans la complosphère, preuve que des mensonges peuvent toujours circuler 50 ans plus tard.

Dans l’enfer des procès médiatiques

La justice 2.0 est-elle l'apanage des réseaux ?

Sur Twitter, on condamne à la mort (virtuelle) en un claquement de doigts. L’avènement de ce qu’on appelle, faute d’une meilleure dénomination, la cancel culture, fait peser une épée de Damoclès sur tous les internautes. Le phénomène a été très bien expliqué par la youtubeuse Nathalie Winn, qui anime la chaîne ContraPoints et a été elle-même victime de cette forme de harcèlement. Utilisée comme une méthode d’action au sein du mouvement MeeToo pour mettre sous pression des agresseurs dans des situations de pouvoir, la dénonciation publique sur les réseaux a aussi donné lieu à de nombreux abus documentés. Les personnes qui en sont victimes sont désignées à la vindicte populaire pour un tweet ou une déclaration bien souvent sortis de leur contexte. S’applique alors une forme de présomption de culpabilité ainsi qu’une déshumanisation vis-à-vis de la personne qui mène à une forme de condamnation morale sans possibilité de pardon, et pouvant toucher ses proches par capillarité. 

C’était mieux avant ?

La cancel culture n’a pas vraiment d’équivalent médiatique plus ancien. En revanche, les phénomènes de ce qu’on pourrait nommer « des procès médiatiques » sont bien documentés. En France, c’est sans doute l’affaire du petit Gregory en 1984 qui a créé un précédent. C’est à l’occasion de ce fait divers sordide que des journalistes se sont pour la première fois lancés dans des enquêtes et contrenquêtes parallèles à celles de la justice. Présente constamment au village où se sont déroulé les faits, la presse va perdre toute distance critique avec l’affaire et se diviser en plusieurs camps : ceux qui pensent que le coupable est Bernard Laroche, tué par le père de Grégory, et ceux qui accusent la mère de la victime, Christine Villemin. Plusieurs journalistes vont se faire passer pour des gendarmes, négocier des photos à prix d’or et même placer des micros chez des personnes qu’ils considèrent comme suspectes dans l’espoir d’obtenir un scoop. Près de 3 000 articles seront écrits sur le sujet en 30 ans. Cette tempête médiatique a d’ailleurs grandement influencé le juge d’instruction de l’époque qui a inculpé Christine Villemin en 1985. Cette dernière sera finalement innocentée en 1993. Quant à Bernard Laroche, la rumeur, alimentée par la presse, provoquera son assassinat par le père du petit Gregory. 

Au cours des années suivantes, d’autres procès médiatiques ont eu lieu. On peut citer l’affaire Baudis de 2003, du nom de l’ancien président du CSA, Dominique Baudis, accusé de viol et de meurtre dans le sillage de l’affaire Allègre, un tueur en série qui avait sévi à Toulouse. L’affaire Bertrand Cantat, l’affaire d’Outreau ou bien encore celle de l’explosion de l’usine AZF ont, elles aussi, donné l’occasion aux médias de tenir le rôle de juge. Comme pour les réseaux sociaux, ces phénomènes d’emballement médiatique s’expliquent par les différences de temporalité entre la presse et la justice, qui se pratique sur un temps plus long. S’ajoutent à cela des proximités entre la police et les journalistes permettant de faire fuiter des informations censées rester secrètes. Avec l’arrivée des médias sociaux et l’horizontalité de l’accès à l’information, n’importe quel internaute un tant soit peu influent peu maintenant mener une instruction ou une délation sur les réseaux. 

Manipulations politiques

Les data numériques sont-elles celles qui permettent les manipulations ?

Depuis le scandale de Cambridge Analytica jusqu’aux derniers cas d’astroturfing menée par la fachosphère pour orienter l’opinion publique sur Twitter, on sait que les réseaux sociaux sont le théâtre de grandes manipulations politiques. D’après le projet de recherche sur la propagande informatique de l’Université d’Oxford, il est devenu facile de façonner l’opinion en utilisant les algorithmes et les effets de bulle des plateformes web. Ces dernières servent de terrain de chasse à des groupes militants communiquant sur messagerie privée pour mener des actions de harcèlement ou de désinformation. Ces actions ne sont d’ailleurs pas menées que par idéologie politique. Des grands groupes industriels comme Monsanto, par exemple, on recourt à ce que l'on appelle les Dark RP pour discréditer leurs adversaires ou des combats liés à l’écologie par exemple. Mais ces manœuvres ne sont-elles pas la suite logique de ce qui existait déjà dans les médias traditionnels ?

Rupert Murdoch : le grand diviseur de l’opinion publique

Imaginez un magnat de la presse tout puissant, intime des personnalités politiques comme un Premier ministre britannique, dicter la politique d’un pays ou manipuler l’opinion à coups de Unes de tabloïds et de plateaux télé survoltés. Ce scénario, digne d’un thriller politique, décrit pourtant avec exactitude la vie et l’influence de Rupert Murdoch. Cet homme d’affaires australo-américain et actionnaire majoritaire de la tentaculaire News Corporation est au centre d’une série documentaire diffusée sur Arte. Après avoir dominé une grande partie des médias australiens, il est parti à la conquête du Royaume-Uni avec des journaux très populaires comme le Sun et News of the World, puis des États-Unis avec Fox News et le Wall Street Journal

Sa méthode est plutôt simple : des titres ultra-racoleurs, des sujets pas toujours très haut niveau mais capables d'intéresser à grande échelle, et, surtout, aucune obligation éthique vis-à-vis des faits ou de la réalité. C’est Rupert Murdoch qui va aider Tony Blair à arriver au pouvoir en 1997 en échange d’un référendum, perdu d’avance, sur l’intégration du pays à la zone Euro. C’est encore lui qui va « vendre » à l’opinion publique la guerre en Irak de 2003 et qui finira par promouvoir le Brexit de 2016. Aux États-Unis, c’est encore lui qui va lancer la mode des chaînes d’opinion continue. Très marquée à droite, Fox News est connue pour hystériser les débats, générer de la colère et pousser son audience dans les bras de Donald Trump. Sans être véritablement un faiseur de rois, Rupert Murdoch est surtout le plus grand diviseur des sociétés occidentales à qui l’on doit sûrement les multiples guerres culturelles qui sévissent aujourd’hui. En fin de compte, la télévision et la presse écrite ne peuvent légitimement pas se poser comme donneuses de leçons quand il s'agit de débats publics déplorables, de vindicte populaire continuelle ou du développement du complotisme.

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