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Une petite fille brune au milieu d'un supermarché
© Filipovic018 via Getty Images

« Childfree » : faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ?

Le 29 janv. 2019

Faudrait-il arrêter de faire des bébés pour sauver la planète ? Sur le papier, l'effet écolo d'une décroissance nataliste est avéré... Mais en pratique, les partisans « childfree » sont considérés comme d'insupportables provocateurs. À tort ? 

Chéri(e), faut qu'on parle...

Vous voulez sauver la planète mais vous ne savez pas par où commencer ? Arrêtez tout. L’infographie postée par l’AFP sur Twitter le 8 octobre 2018 vous donnait LA réponse. Sobrement intitulé « Réduire son empreinte carbone », le diagramme graduait les solutions. « Changer ses ampoules » se plaçait tout en bas de l’échelle avec un score proche du 0, pas tellement mieux noté qu’un régime à base de plantes ou l’abandon de sa voiture à essence. Non. Le truc qui remportait le best big maous impact ever, le moyen soixante fois plus efficace que tous les autres, était… de « décider de faire un enfant de moins ».

Le post a déchaîné les passions, réussissant l’exploit de mettre tous les twittos d’accord : ceux de droite avec ceux de gauche. « C'est-à-dire moins d'enfants blancs et plus de #migrants ?! » s’interrogeait front social, alors que Matthias R. lâchait : « Et donc c'est quoi le problème ? C'est la démographie mondiale (non) ou notre mode de production et production énergétique (oui) ? ». Beaucoup donnaient dans l’humour – plutôt noir : « Y’a moyen de recycler mon gamin en trop ? », s’enquérait Pierre B., « Être un tueur en série, ça réduit de combien l'empreinte carbone ? » lançait Kroko, « Ça dépend de son moyen de locomotion ^^ », lui renvoyait Guillois M. Noyés dans le flux, quelques égarés prenaient le sujet au sérieux : « On rigole mais il faudra à un moment poser la question du nombre de naissances dans le cadre du sauvetage de la planète ... », a twitté Yohann.

L’agence de presse, elle, a joué la carte de la prudence : « Comme vous l'aurez compris, l'AFP ne vous invite pas à faire moins d'enfants. Cette infographie, qui vous fait beaucoup réagir, est tirée de cette étude parue en 2017 dans la revue Environmental Research Letters. » À peine soulevée donc, la question est retombée dans les limbes des trending topics, et le débat n’a pas avancé d’un pouce. Alors, bon sang - qui ne saurait mentir -, oui ou non faut-il arrêter de faire des bébés pour sauver la planète ?‬‬

No child, childfree... ils ne veulent pas d'enfant, et alors ?

Le sujet peut s’envisager en termes de choix collectifs. Certains le revendiquent à titre individuel. Les Childfree (ou CF) ne veulent pas d’enfant, et voudraient surtout obtenir que ceux qui en font respectent leur décision... sans commenter, sans chercher à les convaincre qu’ils font une regrettable erreur. Car, clairement, choisir de ne pas se reproduire ne caresse pas le corps social dans le sens du consensus. « La pression ramenant constamment la femme au statut de mère est extrêmement pesante, explique Marianne, childfree vivant dans un village de l’Est. On pousse les femmes à la maternité en leur laissant croire qu’elles ne peuvent pas s’accomplir sans ça. » Pour Charlotte, 26 ans, technicienne de recherche en culture cellulaire dans un laboratoire privé au sud de Toulouse, même constat : « Les femmes sont plus jugées que les hommes parce que dans l’imaginaire collectif "elles sont faites pour enfanter". J’aimerais que le fait de ne pas vouloir d’enfant ne soit pas une honte. »

Aujourd’hui, les personnes en âge de procréer décidant volontairement de ne pas le faire restent minoritaires. Selon les dernières estimations de l’Ined, 6,3 % d’hommes et 4,3 % de femmes nés en 1968 sont dans ce cas. Pour Anne Gotman, directrice de recherche émérite au CNRS, le phénomène reste à la marge. « En revanche, ce qui est nouveau, c’est que ce comportement individuel s’est peu à peu constitué en cause, explique-t-elle. Il rejoint ce mouvement général de revendications identitaires où toute différence est bonne à défendre. »

Mais quelles sont les revendications des CF (Childfree) ?

« Celles et ceux que j’ai pu interviewer lors de la rédaction de mon ouvrage Pas d’enfants, la volonté de ne pas engendrer évoquaient avant tout des causes très personnelles, puis venaient s’y ajouter des convictions féministes ou écologiques », souligne Anne Gotman. Apolline, 35 ans, administratrice du groupe Facebook « Je n'ai pas d'enfant et alors ? » constate par ailleurs que la communauté agrège une grande diversité de profils. « Être Childfree ne dépend pas des relations qu’on a eues avec nos parents, ni de notre niveau de culture, ni de nos moyens financiers. »

En revanche, à force de devoir argumenter autour de leur choix, il semblerait que les CF aiguisent une profonde sensibilité à la cause environnementale. Marianne, membre du même groupe, le reconnaît : « La proportion de CF engagés dans des combats écologiques est plus importante que dans la société alors même que le mouvement est peu entendu au sein des mouvements écologistes qui refusent de regarder le problème de la surpopulation mondiale en face. On voit des réactions tellement hermétiques, disproportionnées et parfois même enragées dès que la question est soulevée. Je n'arrive pas à comprendre que les personnes qui font des enfants s'interrogent si peu sur l'avenir de la planète qu'ils vont leur laisser. » Aurélie, 40 ans, conductrice de train dans le Sud-Est renchérit : « Les Nochild sont assez d’accord sur le fait que faire moins d’enfants est une excellente manière de sauver la planète dont les ressources ne sont pas infinies. Mais il y a aussi notre mode de consommation. Beaucoup préfèrent le local et le raisonné. Mon mari et moi, par exemple, limitons fortement nos achats en grandes surfaces au profit de coopératives locales. Nous consommons en fonction des saisons, ce qui est meilleur pour la santé, moins cher, et qui permet d’assurer un salaire convenable à l’agriculteur ou à l’éleveur. » Et Apolline de renchérir : « Je pense que s'il n'y avait que des grossesses désirées, partout dans le monde, incluant un choix parfaitement éclairé sur les conséquences, les gens seraient beaucoup plus heureux. »

SAVE THE PLANET, MAKE NO BABY !

Le collectif VHEMT (Voluntary Human Extinction Movement) et sa version francophone - le Mouvement pour l'extinction volontaire de l'humanité - sont plus virulents. Pour eux, la disparition d’homo sapiens est une « alternative pleine d’espoir à l’extinction de millions d’espèces de plantes et d’animaux. »

Ils se reconnaissent « anarchistes », mais précisent être « pacifistes et partisans de méthodes non coercitives (rien à voir donc avec l'extrême droite). » Ils ajoutent : « Nous ne préconisons pas le suicide, ni une augmentation des morts humaines. Le mouvement est pro-enfant. Chaque enfant existant mérite une bonne vie. Le mouvement est pro-parent. Les enfants existants ont besoin de bons parents. » Rassurant ! Théophile de Giraud, un des porte-parole du mouvement, co-créateur de la Fête des non-parents, a tout de l’original agité. Celui qu’on a sacré « dandy punk en rupture » déclare sans sourciller que « le premier droit de l’Homme devrait être de ne pas naître. » Il le sait. Son message a du mal à passer. « Les décroissants économiques sont beaucoup plus feel good puisqu’ils proposent une foule de petites méthodes permettant de se donner bonne conscience, même si ces méthodes sont totalement inefficaces face au tsunami démographique. » Mais Théophile de Giraud peut légitimement se réjouir. Car si le courant dénataliste réfrigère les médias et ne trouve que très peu de relais dans le monde politique, les scientifiques, eux, n’hésitent pas à s’aligner sur son constat. Ils établissent sans tortiller le lien entre pollution et surpopulation.

Les scientifiques le confirment

Dans une tribune intitulée « Freiner la croissance de la population est une nécessité absolue » parue en octobre 2018 dans Le Monde, un collectif affirmait : « Les effets combinés de la croissance à venir de la population et de l’augmentation inéluctable de la consommation par habitant conduisent à une véritable catastrophe pour notre planète : destruction de la biodiversité, ressources en eau menacées, montée des eaux par fonte des glaciers, raréfaction des ressources halieutiques, épuisement et salinisation des terres cultivées, réchauffement de plus de 5 °C en 2100 en France avec des pointes à plus de 50 °C, déplacements massifs de populations. »

Leur propos faisait écho à un autre appel, tout aussi pressant, signé dans la revue Bioscience en novembre 2017 par plus de 15 000 scientifiques : « Nous compromettons notre avenir en ne freinant pas notre consommation effrénée de ressources, et en persistant à ne pas comprendre que la croissance démographique continuelle est le premier facteur de bon nombre de menaces écologiques et sociétales. » Comment peut-on être plus clair ? Et malheureusement, une plongée dans les chiffres ne laisse pas espérer une erreur de calcul. Nous étions 2 milliards en 1950, nous sommes 7,6 en 2017, et à ce train-là, nous pourrions être 11,2 milliards en 2100.

Denis Garnier, président de l’association Démographie Responsable, souligne que les effets de cette croissance débridée sont aggravés par une très mauvaise gestion du territoire. « En France, nous détruisons nos terres agricoles. L’équivalent d’un département moyen disparaît tous les sept ans au profit de zones commerciales qui viennent s’agréger autour de nos villes. C’est d’autant plus dommageable que nous détruisons là nos terres les plus fertiles. » Selon lui, la solution s’impose en toute logique. Il faudrait arrêter de croître – en matière de consommation bien sûr, et de natalité également.

Oui mais comment ? « Nous sommes contre la coercition, mais le rôle de l’État est important, et il pourrait jouer par exemple sur les allocations familiales : elles pourraient démarrer dès le premier enfant mais plafonner à partir du deuxième. Au niveau international, le rapport 2018 du fonds des Nations unies pour la population indiquait des taux de natalité en Afrique qui pouvaient aller jusqu’à 7,2 enfants par femme au Niger. Or, les femmes interrogées déclarent ne pas en désirer autant. N’ayant pas accès ni au planning familial, ni à la contraception gratuite, elles n’ont pas le choix. L’éducation a aussi un impact direct sur la fécondité. C’est un levier important qui pourrait être activé. »

Les solutions existent... mais qui voudrait les appliquer ?

En 1994, lors de la Conférence internationale sur la population et le développement, un consensus avait été trouvé. Il s’agissait de placer la dignité individuelle et d’ajouter aux droits de l'Homme celui de planifier ses projets familiaux. Un projet pas forcément si différent que celui préconisé par Théophile de Giraud : « On constate en effet que lorsque les femmes sont libres, ont accès à l’éducation ainsi qu’à la contraception et à l’avortement, elles choisissent spontanément de faire très peu d’enfants, préférant la qualité à la quantité : 1,5 en moyenne en Europe, aux États-Unis, en Russie ou au Japon, soit bien en dessous du seuil de renouvellement des générations qui est de 2,1 enfants par femme dans les pays développés. La solution existe donc, elle est simple et elle a fait partout ses preuves : cette solution, c’est le FÉMINISME ! » Alors, à vous qui pensiez que la sexualité était LE sujet pour émoustiller les débats ou que celui traitant des relations hommes-femmes était le meilleur moyen pour les enflammer : changez de cap ! En 2019, il est nettement plus corrosif (et semble-t-il très urgent) de pimenter votre combo sexe/genre par la question : alors, oui ou non, doit-on arrêter de faire des bébés pour sauver la planète ?‬‬


Cet article est paru dans la revue 17 de L'ADN consacrée à la révolution bleue. Vous en voulez encore ? Vous pouvez commander votre exemplaire ici.


 

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