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Un homme en uniforme rouge coupe un arbre à la hache
© simonkr via Getty Images

Pour Richard Powers, lauréat du prix Pulitzer, il faut arrêter d'opposer nature et humanité

Nicole Grundlinger
Le 17 avr. 2019

Richard Powers, l'un des plus grands écrivains américains, publie une fresque splendide, L'Arbre-Monde, dont les héros sont des arbres menacés par la volonté de destruction humaine. Le roman aura amené son auteur à quitter la ville pour répondre à l'appel de la forêt.

Dans votre nouveau roman L’Arbre-Monde, vos personnages prennent conscience, de manière plus ou moins violente, de la façon dont ils veulent vivre leur vie. Tous vont se mettre au service de la cause des arbres. Est-ce un choc de ce type qui a déclenché votre travail ?

RICHARD POWERS : En effet, j’ai eu une sorte de révélation. J’enseignais à l’université de Stanford, dans le nord de la Californie, au cœur de la Silicon Valley où les principaux acteurs de la révolution digitale – Apple, Google, Intel, Facebook, HP, Netflix – ont leurs sièges. Juste au-dessus de la vallée se trouvent les montagnes de Santa-Cruz dont les forêts de séquoias ont jadis fourni le bois qui a servi à bâtir San Francisco. Un jour, je faisais une randonnée dans cette forêt constituée de jeunes arbres lorsque je suis tombé sur un « rescapé », un vieux séquoia épargné par les bûcherons. Cet arbre était incroyablement énorme, peut-être cinq ou six fois plus gros qu’une baleine bleue (le plus gros animal au monde, ndlr). Il était plus large que ma maison, peut-être aussi vieux que Jésus, et depuis sa base où je me tenais, je ne pouvais pas entrevoir sa cime.

Plusieurs pensées m’ont assailli alors. La première, que ces montagnes étaient recouvertes d’arbres de cette taille avant que nous ne les coupions. La deuxième, que San Francisco, Stanford et tous ceux de la Silicon Valley existent grâce à cet incroyable stock de ressources qui a permis leur construction. La troisième enfin, que, à ma connaissance, aucune fiction littéraire ne traitait encore de cette contribution des arbres – ce cadeau – à la culture humaine. Un peu plus tard, j’ai réalisé encore autre chose : les quelques spécimens de cette taille encore existants – les derniers 2 ou 3 % épargnés à ce jour – continuaient à être abattus.

Ce fut un moment charnière dans ma vie, au cours duquel j’ai pris réellement conscience, pour la première fois, du destin de ces magnifiques créatures – des créatures qui s’inscrivent dans des échelles de temps et d’espace bien plus importantes que les humains.

Votre récit foisonne de révélations et d'anecdotes sur les arbres... Quelles sont les découvertes les plus impressionnantes que vous ayez faites lors de vos travaux de recherche pour l’écriture de ce roman ?

R. P. : Il y en a tant ! J’ai été abasourdi de découvrir comment des arbres attaqués par des insectes sont capables d’alerter leurs voisins par des signaux chimiques, afin que ceux-ci sécrètent de quoi se défendre de façon préventive. En fait, ces arbres créent et diffusent leur propre système immunitaire. Tout aussi étonnante est la façon dont ils partagent nourriture et remèdes grâce à de multiples filaments complexes qui les relient en un vaste réseau souterrain. Un grand sapin de Douglas peut ainsi protéger un petit bouleau pendant des décennies. Certains arbres convoquent un bataillon de guêpes pour les protéger d’autres prédateurs. D’autres fournissent gîte et couvert aux fourmis afin que celles-ci s’attaquent aux herbivores qui pâturent trop longtemps. Des noisetiers sont capables de communiquer entre eux pour réguler leur production annuelle.

L’état sauvage à proprement parler n’existe plus ; chaque écosystème sur terre a été façonné par les hommes.

Les arbres sont les véritables héros de votre roman. Vous leur donnez (enfin) la parole. Pensez-vous que l'humain peut réellement entretenir un dialogue avec eux ? Qu'ont-ils à nous dire ?

R. P. : Ils nous apprennent que la survie de chaque espèce s’inscrit dans une logique vertueuse entre toutes celles qui partagent le même écosystème. Plus nous en apprenons sur eux, plus leurs leçons en termes d’adaptation et d’interdépendance s’avèrent surprenantes. Nous, les humains, entretenons une relation avec les arbres et les forêts depuis que nous sommes apparus sur cette planète. L’état sauvage à proprement parler n’existe plus ; chaque écosystème sur terre a été façonné par les hommes. Nous créons et élevons de nouvelles variétés d’arbres, nous exploitons et altérons chaque type de forêt. Nous avons éradiqué de vieilles forêts naturelles et les avons remplacées par des plantations d’arbres. En retour, chaque aspect de notre propre civilisation a été façonné et rendu possible par les arbres. Nous avons toujours vécu dans un « âge du bois ».

En résumé, il n’y a pas la « nature » d’un côté et une entité exceptionnelle qu’on appellerait « l'humanité » de l’autre. Les deux sont inextricablement liés. Nous nous mentons à nous-mêmes en mettant en avant notre soi-disant autonomie.

Cette culture de l’exceptionnalisme, dans laquelle nous sommes tellement englués que nous ne voyons même plus que ce n’est qu’un choix parmi d’autres, est une “culture du suicide".

Nombre de vos personnages pensent que l’espèce humaine n’en a plus pour longtemps. Selon vous, est-il encore temps d’inverser la tendance ?

R. P. : Dans l’histoire de l’évolution, de nouvelles espèces se créent et d’autres s’éteignent régulièrement. Mais il n’y a pas de raison pour que l’Homo sapiens – doté de l’une des capacités d’adaptation les plus puissantes de l’Histoire – ne puisse rester par ici encore un bon bout de temps.

Ce qui touche à sa fin en revanche, et devrait disparaître à très court terme, c’est notre culture occidentale individualiste, autocentrée et guidée par la seule satisfaction de nos besoins matériels. Comment un mode de vie basé sur la croissance sans fin des richesses, du pouvoir et du contrôle pourrait-il continuer dans un monde où la production de l’énergie est tributaire de l’existant et où les ressources se renouvèlent en respectant un cycle bien défini ? Cette culture de l’exceptionnalisme, dans laquelle nous sommes tellement englués que nous ne voyons même plus que ce n’est qu’un choix parmi d’autres, est une "culture du suicide". Elle se condamne elle-même et on ne la regrettera pas. Si la fin de ce  monde  peut nous sembler terrifiante, cela peut aider de garder à l’esprit que, dans bien des cultures, tout au long de l’histoire de l’humanité, le vivant a su être un concept qui, au-delà des êtres humains, englobait toutes les espèces qui rendent possible notre existence.

La fiction littéraire va devoir s’affranchir des récits qui privilégient l’exceptionnalisme humain

Les alertes se multiplient de la part des scientifiques, des associations et des ONG qui pointent la fuite en avant de l’humanité, laquelle s’attelle à détruire la planète à un rythme de plus en plus effréné. Pourtant, rares sont les individus qui se sentent concernés… Quel rôle pensez-vous que la littérature puisse jouer dans notre prise de conscience ?

R. P. : Les psychologues ont démontré par de nombreuses expérimentations que les individus ont tendance à raidir leurs positions et à refuser de changer d’avis lorsqu’ils sont émotionnellement investis dans les causes du problème, et ce, même en face d’arguments irréfutables. Il suffit de regarder le nombre si important d’habitants des États-Unis – incluant le président – qui refusent de croire au réchauffement climatique, malgré les preuves accablantes et le consensus grandissant parmi les scientifiques. Les graphiques et les mises en garde sont rarement suffisants pour amener quelqu’un à changer d’avis. Mais montrez la vidéo d’un ours polaire incapable de trouver de la nourriture ou un refuge parce que son environnement est en train de changer et tout le monde va vouloir se précipiter à son secours.

Nous ne sommes pas des créatures guidées par l’intelligence mais plutôt par les sentiments.

Une « bonne histoire »  est celle qui va créer de l’empathie et nous permettre d’appréhender le monde par le prisme d’intérêts autres que les nôtres. Pour cela, nous avons besoin de personnages humains auxquels s’identifier afin que la prise de conscience passe par notre intelligence émotionnelle.

C’est pourquoi je place la littérature au premier plan des moyens qui peuvent aider à changer nos consciences et à nous sauver (et notamment pour ce qui est du rôle des arbres, à travers des histoires de toutes sortes dans le but de nous reconnecter au monde, et de commencer à trouver un moyen stable et durable de vivre ici). Toutefois, pour arriver à raconter la bonne histoire, la fiction littéraire va devoir s’affranchir des récits qui privilégient l’exceptionnalisme humain et arrêter de promouvoir l’idée reçue selon laquelle nous serions la seule créature importante ici-bas. Le bon travail littéraire sera celui qui replacera les non-humains au centre, à leur juste place.

Les éléments de lutte paraissent disproportionnés. D’un côté des activistes qui s’enchaînent aux arbres, de l’autre de grandes entreprises qui défrichent à coups de machines à broyer. Pensez-vous que les humains peuvent réfréner leur insatiable appétit de conquête ?

R. P. : Le pouvoir semble être du côté de ceux qui traitent le reste du monde vivant comme une simple ressource au service de notre croissance infinie. Mais le vrai combat ne se situe pas entre les grandes compagnies et les protestataires. Il se trouve entre l’espèce humaine et le reste des espèces vivantes ! Chaque jour qui passe nous démontre, parfois à l’aide de terribles catastrophes, que nous ne pouvons pas gagner contre la Terre. Plus la Terre se venge pour rétablir l’équilibre, plus les humains sont forcés de constater où se situe le réel pouvoir. D’une manière ou d’une autre, notre appétit va devoir se calmer. La question est : combien de catastrophes et de pertes humaines faudra-t-il encore avant que nous admettions que notre sort est inextricablement lié à celui des êtres vivants qui fabriquent l’air que nous respirons, filtrent l’eau que nous buvons, produisent et réparent nos sols ?

D’une manière ou d’une autre, nous allons réaliser que notre avenir dépend entièrement de notre ouverture d’esprit et de notre volonté politique

La technologie peut-elle jouer un rôle dans cet apprentissage, elle qui emprunte au monde végétal le terme d'arborescence ?  

R. P. : Chaque technologie – depuis la hache et le stylo jusqu’au téléphone mobile et Facebook – a d’innombrables influences, à la fois positives et négatives. Chaque nouveau « robot » en même temps qu’il élargit notre champ des possibles, impacte et est impacté par nos aspirations. Nous opposons souvent nature et technologie. Mais en fait les progrès dans la connaissance environnementale et écologique – et par-là même notre compréhension de la complexité, de la réciprocité et de l’interdépendance de ce système – sont tributaires de l’avenir de l’informatique. Nous ne pourrions simplement pas faire les calculs ou établir les modèles complexes des environnements vivants sans la puissance des ordinateurs pour intégrer la masse de données inhérentes. Les millions de lignes de code qui entrent dans la réalisation d’un jeu vidéo en ligne sont comparables à celles qui permettent d’établir les modèles de prédiction du changement climatique et des espèces en danger. Les travaux sur la reconnaissance faciale dans le domaine de la sécurité produisent aussi des applications étonnantes qui permettent d’identifier la plante que vous êtes en train de regarder en prenant une photo de sa feuille. Les capteurs environnementaux et les satellites sont déjà indispensables à nos tentatives de réguler et de prendre soin de ce monde blessé. Il n’y a pas un scientifique spécialisé dans le végétal, pas un chercheur qui ne dépende de l’informatique.

Neelay, l’un des personnages du roman, nourrit le rêve de voir nos descendants dialoguer avec les arbres, ces créatures avec lesquelles nous partageons un ancêtre commun. C’est bien plus qu’une métaphore. Ce rêve représente notre meilleur espoir de réinsertion dans le monde du vivant. D’une manière ou d’une autre, nous allons réaliser que notre avenir dépend entièrement de notre ouverture d’esprit et de notre volonté politique. Cela nous confronte à la question fondamentale du sens que nous donnons à nos existences. Imaginez un monde dans lequel le bonheur ne consisterait pas en une course à la richesse mais dans notre capacité à réhabiliter et restaurer la planète.

Ainsi, les espèces les plus aptes à survivre sont celles qui sont les plus étroitement reliées aux autres créatures qui les entourent

Les mots « collaboration » et « coopération » reviennent souvent dans ce récit. Sont-ils une clé ?

R. P. : Nous avons fait une grossière erreur de compréhension de la mécanique de la sélection naturelle. Quand nous entendons que « le plus apte » survit, nous pensons « le plus fort » ou « le plus dominant ». Or, le plus apte veut simplement dire le mieux adapté à l’environnement, et l’environnement, il est important de s’en souvenir, est constitué presque entièrement d’autres espèces vivantes. Ainsi, les espèces les plus aptes à survivre sont celles qui sont les plus étroitement reliées aux autres créatures qui les entourent.

C’est une nouvelle façon d’appréhender la forêt : là où nous voyions auparavant une compétition, nous apparaissent clairement de nombreux actes de coopération. Maintenant que nous percevons comment les arbres communiquent, s’avertissent et se protègent les uns les autres par les airs, comment ils partagent nourriture et remèdes par le sol, nous comprenons qu’il n’y a pas d’individus dans la forêt, mais seulement des communautés. C’est l’histoire que je tente de raconter dans L’Arbre-Monde.

Nous avons le choix : nous pouvons rejoindre la communauté des êtres vivants et nous réconcilier avec les cycles et les limites de la vie. Ou nous pouvons disparaître. C’est une très vieille, très longue histoire, en fait. Pour reprendre les mots d’Henry Thoreau (in Journal V-23 août 1853) :  “Live in each season as it passes ; breathe the air, drink the drink, taste the fruit, and resign yourself to the influence of each.”  (Vivez chaque saison au fil des années ; respirez l'air, buvez la boisson, goûtez le fruit et résignez-vous à l'influence de chacun).

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Cette interview est parue dans la revue 17 de L'ADN consacrée aux tendances 2019. Si vous vouliez vous procurer ce numéro, il suffit de cliquer ici.


PARCOURS RICHARD POWERS

Né en 1957 dans l’Illinois, après des études de physique et de lettres, il publie son premier roman en 1985, Trois fermiers s’en vont au bal. Considéré comme l’un des écrivains américains les plus importants de sa génération, il explore souvent à travers la fiction la relation entre sciences, technologie et arts. Il a reçu le National Book Award en 2006 pour La chambre aux échos. L’Arbre-Monde, paru en septembre 2018 est son 12ème roman pour lequel il s’est vu décerner en novembre 2018 le Grand Prix de Littérature américaine. Une fresque monumentale, riche et foisonnante, dont les héros sont les arbres et une poignée d’individus soucieux du sort que l’homme leur réserve. Et se réserve ainsi à lui-même.

À LIRE

Richard Powers, L'Arbre-Monde, Cherche-midi, 2018

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