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Erlich Bachman, dans la série Silicon Valley, en train de boire une boisson devant un stand de nourriture

Comment Google a tué les restaurants de Palo Alto, tandis qu'Amazon joue les tyrans auprès de ceux de Seattle

Le 7 nov. 2018

Vous fantasmez sur les grands campus des boîtes américaines façon Google ou Amazon ? Pourtant, pour les villes, ils sont loin d'être un cadeau... Quand ils ne gèlent pas le tissu urbain, ils tyrannisent les petits commerces. Et c’est à se demander ce qui est le pire !

Les campus américains font rêver. Sur place, les employés peuvent tout faire : du sport, dormir, méditer… et bien entendu, manger. Problème : ça gèle complètement les alentours et les commerces environnants ne peuvent pas rivaliser.

« Prenons l’exemple de Palo Alto, en Californie. C’est une grande ville ! Pourtant, il y a peu de restaurants ou de cinémas, constate Laëtitia Vitaud, spécialiste des nouvelles organisations du travailLe campus géant que Google y a installé fait qu’il n’y a aucune externalité positive, aucun contact avec la ville. »

 

Des lois pour interdire les cafet’

Le phénomène prend tellement d’ampleur dans la Silicon Valley qu’un projet de loi vise à étudier la possibilité d’interdire tout bonnement les restaurants d’entreprise à San Francisco. Portée par la Golden Gate Restaurant Association (GGRA), l’initiative vise à contrer l’effondrement des restaurants situés dans les quartiers voisins des QG des boîtes de la tech. Selon l’association, c’est directement lié aux investissements massifs effectués dans les cafet’ d’entreprises. Eater San Francisco rapporte que l’ancien chef cuistot de Google, Nate Keller, estimait que la société dépensait 80 millions de dollars en nourriture en 2008. Un budget colossal à l’époque, qui n’a probablement pas baissé depuis… Mais qui pourrait être utilisé pour redynamiser les collectivités.

Il n’est pas impossible que la loi soit votée à San Francisco. À Mountain View, où Facebook s’apprête à ouvrir une partie de ses nouveaux locaux, c'est déjà le cas : l’entreprise ne pourra pas proposer de service de restauration gratuite à ses employés, comme rapporté par le San Francisco Chronicle.

Pourtant, ces services font partie des arguments chocs de recrutement des entreprises concernées. « La raison d’être de ces campus est de répliquer exactement la vie des universités américaines – et notamment celle de Stanford – où les étudiants ont accès à tout », poursuit Laëtitia Vitaud.

Amazon : le dictateur des restaurateurs 

Amazon, à Seattle, a fait un choix différent. En installant son siège directement en centre-ville plutôt qu’en lointaine banlieue comme Facebook, Microsoft ou Google, la marque expliquait vouloir créer un quartier prospère et design, qui pourrait vivre en-dehors des heures de bureaux. Les cantines qui se trouvent à l'intérieur des locaux ne peuvent nourrir qu’un tiers des employés. La démarche vise à les pousser à investir les environs, notamment à l’heure du déjeuner.

Et c’est une réussite… dans une certaine mesure. Le quartier dans lequel s’est installée l’entreprise est transformé. Là où les parkings se succédaient les uns aux autres se trouvent désormais quantité de bureaux, restaurants et clubs de sport.

Sur le papier donc, banco. Sauf qu’en réalité, après les heures du bureau et les week-end… c’est mort. Pourquoi ne pas fermer, donc, en-dehors du rush du déjeuner ? La majorité des commerces louent leurs locaux… à Amazon, qui est strict sur les termes des baux. Pour être accepté, il faut rester ouvert tard en semaine, et tout le week-end.

Par ailleurs, pour ces restaurateurs, la demande est très uniforme : les employés d’Amazon veulent des restaurants rapides, des repas qui coûtent moins de 15 dollars, et des endroits pour boire un verre pas cher après le travail. Des formules qui sont synonymes de faibles pourboires et qui rendent compliquées les démarches pour recruter du personnel.   

La solution ? Dynamiser le tissu local existant

Dans une tribune écrite pour le New York Times, la professeure et autrice du livre The Code : Silicon Valley and the Remaking of America, Margaret O’Mara imagine une solution simple. « Il faut redéfinir les limites corporate et inclure des mesures qui réduisent les inégalités, soutiennent les petits commerces existants et régulent les loyers. » Elle adresse son message à Jeff Bezos en direct : le patron d’Amazon n’a pas encore choisi la ville qui accueillerait ses nouveaux locaux.

L’idée serait donc d’aider les communautés déjà en place, pourquoi pas en acceptant une augmentation de l’impôt sur le revenu. Une proposition qui risque d’être impopulaire auprès des boîtes, mais qui n’est pas utopiste, selon elle. « Ce n’est pas impossible. Ce qui a permis à la Silicon Valley d’être ce qu’elle est ne réside pas dans les allègements fiscaux ou l’immobilier à bas coût, analyse-t-elle. Ce sont les dépenses publiques conséquentes consacrées à la recherche et l’éducation, ainsi que des infrastructures et des logements accessibles. »

Elle compare la situation avec le drame connu par Detroit. « Les nouvelles capitales de la tech ne doivent pas considérer la prospérité comme acquise », conclut-elle.


Crédit photo : HBO - Silicon Valley

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