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une femme devant un livre géant
© fcscafeine via Getty Images

Musique, philo, jolis mots… pourquoi l'entreprise a-t-elle besoin de se raconter des histoires ?

Le 29 oct. 2019

L’un est philosophe d’entreprise, l’autre un spécialiste de la musique et la troisième est chargée de mise en récit. Ils n’usent pas des mêmes méthodes, mais ont la même mission : réinjecter du sensible au cœur de l’entreprise pour lui redonner du sens, voire un tout nouveau cap.

Mettre en récit un patrimoine de marque qui a pris la poussière, porter le même discours que ses salariés, lever la tête du guidon et faire face à ses contradictions, retrouver du sens et le goût de la curiosité… à l’heure où les entreprises sont sommées de trouver leur « raison d’être », elles doivent aussi conjuguer agilité, rapidité et résilience. Bref, elles nagent en plein paradoxe. Dans ce contexte, de plus en plus d’experts et de consultants utilisent la porte du « sensible » pour leur faire prendre de la hauteur.

Philippe Nassif : la philo pour prendre de la hauteur

On a tendance à penser qu’il faut laisser ses caprices et ses émotions à la porte de l’entreprise. Mais si on veut que des gens s’engagent et prennent des initiatives, il est indispensable de poser la question du désir, de la motivation et du bien-être.

Philosophe et conférencier, Philippe Nassif accompagne les entreprises et les marques dans la formulation de leur identité. Du « pragmatisme éclairé » d’Aristote au « vide fécond » du taoïsme, la philosophie lui sert de porte d’entrée pour affronter les problématiques diverses de l’entreprise. « On me sollicite souvent sur des questions de marque employeur, rapporte l’ancien conseiller de la rédaction de Philosophie Magazine. Comment motiver les troupes ? Comment attirer des profils intéressants, en particulier quand ces derniers ne se contentent plus d’un salaire et sont en quête de sens ? Comment se distinguer, trouver ses forces vis-à-vis des concurrents ? On m’appelle aussi pour des enjeux plus actuels tels que la charge mentale, la gestion et le rapport au temps, les nouvelles formes de travail. »

Pour lui, ces échanges sont un moyen de repérer les dissonances et de crever certains abcès, car si l’entreprise ne réussit pas à parler d’une seule voix, c’est que certaines choses ne sont pas dites. « Avec le numérique, les entreprises ont les moyens de raconter une histoire officielle qui n’est pas cohérente avec ce qui se vit à l’intérieur, poursuit Philippe Nassif. Trouver sa raison d’être, c’est faire un travail sur cet alignement. C’est ce qu’il y a de plus intéressant dans mon job. À l’aide d’ateliers et de conférences, je fais dialoguer et philosopher chaque partie prenante. Mon intervention est une occasion rare pour les salariés de se parler vraiment. »

Assurer le dialogue avec les équipes, mais aussi les dirigeants qu’il confronte parfois à leurs propres limites. « Je les aide à se débarrasser de leurs "faux problèmes", c’est très libérateur. J’emprunte alors le concept d’identité narrative de Paul Ricœur : ce que je suis ou ce qu’est mon entreprise n’est que le récit que je suis capable d’en faire. Autrement dit, j’ai une identité, mon entreprise a une identité, mais cette dernière évolue en permanence. » Ce lâcher prise, Philippe Nassif tente aussi de l’insuffler aux managers. « On leur demande sans arrêt de cultiver bienveillance et exigence. Cette contradiction est lourde à porter et je les aide à l’assumer en leur parlant de la notion d’amitié d’Aristote par exemple (une notion où affection et exigence sont étroitement mêlées, ndlr). »

Lorsqu’on le questionne sur les penseurs qu’il aime invoquer en entreprise, Philippe Nassif cite aussi Spinoza et Tchouang-tseu, deux penseurs qui insistent sur la notion de désir et sur la façon dont notre vie émotionnelle doit parfois prendre le pas sur la raison. « On a tendance à penser qu’il faut laisser ses caprices et ses émotions à la porte de l’entreprise. Mais si on veut que des gens s’engagent et prennent des initiatives, il est indispensable de poser la question du désir, de la motivation et du bien-être. »

Amélie Chabrol : trouver les mots justes

Souvent, les discours d’entreprise ne veulent plus dire grand-chose. Il faut les détricoter et retrouver des mots dont le sens premier est commun à tous. 

Directrice éditoriale, chargée de mise en récit, Chief Storytelling Officer… Amélie Chabrol, du cabinet de conseil Enderby répond à bien des intitulés de poste. Déjà bien ancré aux États-Unis, son métier consiste à façonner, raconter et rendre cohérente l’histoire d’une entreprise. « Fusion et nouvelles équipes, nouvelles compétences, nouveaux produits… lorsqu’elles font appel à nous, les entreprises vivent souvent des moments clés qui nécessitent que l’on se repenche sur leurs fondamentaux, explique cette dernière. Il faut aller chercher du côté du patrimoine, mettre en récit une histoire de marque à travers plusieurs générations parfois. »

Là encore, c’est de la raison d’être que découle le cap à transmettre au reste de l’entreprise. Et pour trouver du sens et avoir une belle histoire à raconter, il faut parfois tout rembobiner. « Souvent, les discours d’entreprise ne veulent plus dire grand-chose. Il faut les détricoter et retrouver des mots dont le sens premier est commun à tous », poursuit Amélie Chabrol. Commence alors un travail d’immersion et d’écoute au sein de l’organigramme. Le récit est ensuite co-construit avec les équipes, de préférence sans anglicismes : ceux-là même qui ont tendance à travestir la langue plutôt qu’à la rendre accessible

Guillaume Huret : le pouvoir d’évocation de la musique

Je ne m’adresse pas à des fous de musique, mais à des managers et des décideurs sous pression. Ils ont des agendas compliqués, mais sont prêts à m’accorder du temps dès lors qu’ils en tirent une substance qui les nourrit et les amène à autre chose.

Après une vingtaine d’années dans les majors de l’industrie musicale, Guillaume Huret a lancé Rejoice, un concept de soirées et de masterclass permettant de découvrir des objets musicaux sous tous leurs angles (artistiques, sociologiques, économiques, graphiques, historiques etc.). Bourrées d’enseignements et de révélations sur l’époque, ces soirées placent les spectateurs dans une position d’écoute active et racontent des histoires dont ils n’entendent pas parler à la radio. Label, artiste, directeur artistique, pochette, contexte historique, ville, genre musical… tout y passe. « J’ai une grande règle : un morceau, une histoire, mais jamais de programme, explique le mélomane. Ici, pas de question de "j’aime" ou "je n’aime pas". Les gens ne savent pas ce qu’ils vont écouter en arrivant, ni ce qu’ils vont en apprendre. »

Immersif, le concept plaît et ce qui était au départ un rassemblement de passionnés de musique a rapidement séduit le monde de l’entreprise. « Il y a une appétence pour les connaissances liées à l’univers musical, poursuit Guillaume Huret. La preuve : ceux qui viennent aujourd’hui ne sont pas des fous de musique mais des managers et des décideurs sous pression. Ils ont des agendas compliqués, mais sont prêts à m’accorder du temps dès lors qu’ils en tirent une substance qui les nourrit et les amène à autre chose. »

Face à un public débordé dont le temps d’attention est limité, pas question d’opter pour un mode de narration chronologique. Il faut créer de l’inattendu et surtout, parler des relations humaines qui ont porté certains des plus grands artistes de l’histoire. Pourquoi ? Parce qu’elles résonnent dans la tête de nombreux décideurs… « Le 4 mars 1952, dans la 53ème rue de NY, Miles Davis descend des escaliers. Un groupe est en train de jouer. Il s’approche, commence à dévisser une cymbale et tente de décapiter le saxophoniste, fait mine de raconter Guillaume Huret. Problèmes de confiance, d’égo, d’humains… il n’est pas étonnant que ce genre d’anecdote fasse écho à ce qu’il se passe dans de le monde de l’entreprise, et d’ajouter : la plupart du temps, ce sont d’ailleurs les ressources humaines qui m’appellent ! »

Comme quoi, le destin d’un artiste peut en faire plus qu’une longue séance de team building. « Les spectateurs n’ont même plus rendez-vous avec la musique, mais avec eux-mêmes, poursuit Guillaume Huret. Ils prennent le temps, font la démarche de se poser deux heures pour se concentrer sur une seule chose. En ce sens, la musique est une vraie matière première. Si on lui laisse le temps d’infuser, elle nous livre un éclairage intéressant et complexe sur ce que sont nos vies. »

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