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Robert de Niro, dans le film Le Stagiaire, en train de travailler à son bureau et de se faire masser

Bien-être, développement personnel, spiritualité... Est-ce vraiment aux entreprises de s'en charger ?

Le 23 oct. 2018

Yoga, méditation, coaching... jusqu'à la prise de drogue ! Le bien-être des salariés semble être la nouvelle priorité absolue des entreprises. Mais ce n'est pas forcément une bonne chose... Éclairage de Laëtitia Vitaud, spécialiste des nouvelles organisations du travail. 

On en parle de plus en plus : les rituels s’invitent en entreprise. Mais le phénomène est-il si nouveau ?

LAETITIA VITAUD : L’entreprise a toujours été régulée par des rituels. Qu’ils soient religieux ou non. Nous les inventons pour structurer nos vies sociales et leurs effets sont bénéfiques... jusqu’à ce qu’ils deviennent inadaptés. Nous ne sommes, par exemple, pas complètement sortis du pointage. Cette pratique qui était très formelle et codifiée est devenue informelle mais reste obligatoire. On ne signale plus son arrivée avec une machine, mais en saluant tout le monde, et cela se traduit par une pression des pairs. D’autres pratiques existent toujours à l’identique : la célébration laïque de Noël, le discours de fin d’année, la pause déjeuner... Beaucoup de rituels RH sont hérités de l’âge fordiste. L’évaluation annuelle date de cette époque et n’est pas adaptée, dans cette forme, à l’ère postindustrielle. Elle demande des centaines d’heures de travail managérial, de cocher des cases... C’est coûteux et pas forcément efficace. Se défaire d’un rituel aussi ancré demande du courage.

 

Vous évoquez la place des rituels religieux dans l’entreprise. Comment s’expriment-ils aujourd’hui ?

L. V. : Il y a toujours eu une forte influence des patrons et des syndicats chrétiens dans le monde professionnel. Autrefois, cela se traduisait par des pratiques de recrutement qui « testaient » la bonne moralité des employés : les équipes se retrouvaient à l’église le dimanche. Aujourd’hui encore, dans certaines entreprises américaines, on commence la journée par une prière ! De manière générale, le rythme est calqué sur le calendrier chrétien – en témoignent les jours de repos « traditionnels ». Même le langage utilisé est emprunté au religieux : on parle de la « mission » des entreprises, il faut que les employés y « croient », on voit apparaître des « digital evangelists ». La relation à la laïcité est assez hypocrite. Rien d’étonnant à ce que des minorités religieuses demandent des congés particuliers pour leurs célébrations ! « Est-ce que je peux avoir un jour off pour telle fête ? Un espace aménagé pour prier ? » Ce phénomène pose des difficultés aux entreprises, qui doivent remettre en question les rituels de masse – qui étaient présentés comme laïcs tout en étant, en réalité, chrétiens. C’est une forme d’émancipation, là où, au xixe siècle, la religion au travail était imposée dans une forme de soumission. Maintenant on parle de religion de façon bottom up et non plus top down.

 

Quid de l’introduction de rituels spirituels comme la prise d’ayahuasca, la méditation, le yoga...

L. V. : Pour moi, ce sont des activités « hippies » typiquement californiennes qui se sont développées dès les années 1960... Et ça reste très marginal. Il convient de prendre un peu de recul : ces pratiques, notamment celles qui visent à explorer certaines zones du cerveau avec des drogues, ne concernent que quelques ingénieurs et créatifs. Ça montre qu’ils se considèrent comme des artistes, un peu comme les écrivains qui prenaient de l’opium pour être inspirés. Quant à savoir si l’on doit ou non s’en inquiéter... Ce pourrait bien être la seule solution à ce que le neuroscientifique Adam Gazzaley appelle la crise de la cognition. Notre appareil cognitif n’a pas su s’adapter à la révolution numérique, au bombardement de sollicitations dont il est victime. Résultat, on se détraque... et ça touche de très près les entreprises, qui se sentent responsables. Elles doivent proposer des solutions aux maux qu’elles provoquent : burn out, perte de motivation, symptômes dépressifs. Des pratiques un peu New Age s’inscrivent dans ce schéma. Elles peuvent nous paraître perchées mais comme le dit Gazzaley, on n’a rien d’autre à proposer ! J’espère qu’à terme, tout ça nous paraîtra ringard... parce que l’on aura réglée, cette crise !

On voit aussi de plus en plus de boîtes qui prennent en charge le « bien-être » des employés : ils peuvent faire du sport, dormir, manger, méditer sur place. Y a-t-il des risques de dérive ?

L. V. : Le vrai risque de ces campus, c’est de geler le tissu urbain. Prenons l’exemple de Palo Alto, en Californie. C’est une grande ville ! Pourtant, il y a peu de restaurants ou de cinémas. Le campus géant que Google y a installé fait qu’il n’y a aucune externalité positive, aucun contact avec la ville. Amazon a fait un choix différent à Seattle : les employés sont encouragés à manger à l’extérieur. Ça a vivifié le tissu urbain, créé des liens. Pour d’autres c’est plus malsain... Quoi qu’il en soit, la raison d’être de ces campus est de répliquer exactement la vie des universités américaines – et notamment celle de Stanford – où les étudiants ont accès à tout, y compris à l’alcool et aux drogues. Quand on veut recruter ces petits génies, il faut être un peu laxiste là-dessus et proposer ce qu’ils connaissent, en mieux. C’est un prolongement nécessaire pour les attirer une fois qu’ils sont diplômés. En vieillissant, ils apprennent à vivre autrement et peuvent partir s’ils le souhaitent. Ils sont rarement dans une situation de dépendance : ils sont tout le temps sollicités par les recruteurs ! Ils peuvent sortir de ce système s’il ne leur correspond plus, ils sont plutôt privilégiés.

Les gens ont l’impression de « ne plus avoir le temps de rien ». En ce sens, comment analyser la convergence de la vie professionnelle et personnelle ?

L. V. : Il ne faut pas oublier que c’est nous qui avons apporté la vie personnelle au bureau ! C’est nous qui avons choisi de prendre nos téléphones portables sur notre lieu de travail. Plus tard, l’apparition des réseaux sociaux a renforcé ce phénomène. Les boîtes ont eu beau les interdire, les gens les consultaient sur leurs smartphones. Aujourd’hui elles s’adaptent, sont plus réalistes. Quant au fait de ne plus avoir de temps « en dehors » du travail... Les statistiques le montrent : on travaille beaucoup moins qu’il y a soixante ans ! Ce sentiment d’être débordé n’est pas une réalité. Mais nous sommes tellement sollicités que ça crée de l’anxiété. C’est le premier symptôme de la crise de la cognition. 

 

L’entreprise concentre une grande partie de la vie sociale. Sport, santé, culture, informations... et même sorties informelles. Que se passe-t-il pour ceux qui n’entrent pas dans ce système ?

L. V. : L’entreprise telle qu’on la connaît est en train de disparaître. L’augmentation des free lances et des sous-traitants fait que deux « collègues » n’auront bientôt ni le même statut, ni les mêmes avantages. Par ailleurs, le télétravail permet de questionner le lieu unique où tout le monde se retrouve. Ça demande de repenser les rituels du vivre et travailler ensemble. Ces profils peuvent alors s’émanciper, et gérer leur vie sociale et privée en dehors de la structure qui les rémunère à un moment donné.


Cet article est paru dans la revue 16 de L'ADN consacré aux nouveaux rituels. Vous en voulez encore ? Vous pouvez commander votre exemplaire ici.


PARCOURS DE LAETITIA VITAUD

Après un master en Management art et culture à HEC, Laetitia Vitaud fait carrière dans l’enseignement en CPGE et à Sciences-Po. Aujourd’hui experte des questions de l’économie numérique, elle s’est spécialisée sur le futur de l’emploi et des organisations.

À LIRE

Denis Maillard, Quand la religion s’invite dans l’entreprise, Fayard, 2017.

Adam Gazzaley, Larry D. Rosen, The Distracted Mind: Ancient Brains in a High-Tech World, The MIT Press, 2016.


Crédit photo : Waverly Films - Le nouveau stagiaire

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