Cyprien

Interview exclusive de Cyprien : sur YouTube ou ailleurs, Mr Dream continue à suivre ses rêves

© Christophe Panepinto

On a demandé à Cyprien ce qu'il pensait de l'évolution de YouTube, de la montée de Twitch ou de l'essor de TikTok dans le paysage de la création sur Internet. Il nous raconte.

Vous connaissez sans doute Cyprien, le célébrissime youtubeur français qui cumule plus de 14,4 millions d'abonnés. Mais connaissez-vous le Cyprien podcasteur, qui anime sur Twitch, en direct, tous les lundis à 20 h 30 « 301 vues » , une émission de jeux et d'interviews ? Il y a aussi le Cyprien scénariste et réalisateur de courts métrages et d'un film qui ne va pas tarder à sortir au cinéma, et le Cyprien auteur de bande dessinée, de fictions sonores, qui joue également le showrunner de série d'animation... S’il a laissé sa place de numéro 1 à Squeezie en 2020, ce pilier de la création web qui a commencé sous le pseudo de Monsieur Dream est décidé à mener tous ses rêves de front. Il prouve aussi qu’il y a une vie au-delà de YouTube. Alors, quel regard porte-t-il sur le web d’aujourd’hui et le milieu de la création ? On lui a demandé.

Tu multiplies les projets, on te trouve désormais à la télévision, sur Twitch, bientôt au cinéma ... Est-ce qu’on peut encore te qualifier de youtubeur ?

Cyprien : Pour moi, YouTube restera toujours le premier endroit où tester et développer mes idées et échanger avec ma communauté. C’est vraiment là où je me sens spontanément le plus à l’aise. Mais avec le temps, j’ai appris que ce n’est pas le meilleur endroit pour tous mes projets. La fiction, par exemple, n’est pas du tout à la mode sur YouTube. Les gens préfèrent des contenus plus spontanés, des challenges, du replay de stream ou du featuring. Du coup, j’ai ralenti la cadence de mes vidéos pour avoir du temps sur mes autres projets. Scénariser une bande dessinée ou un film, le réaliser ou bien faire mon émission en live sur Twitch et sur YouTube, ce sont des choses dont j’ai besoin au niveau créatif. Je dirais donc que je ne suis plus QUE youtubeur mais que dans ma galaxie de création, YouTube reste au milieu.

On a beaucoup parlé de l’algorithme de YouTube qui briderait la créativité et qui obligerait les créateurs à s’adapter pour pouvoir avoir des vues. Tu en penses quoi ?

Cyprien : Je crois que l’algo reflète surtout ce que les gens cherchent sur la plateforme. Pour reprendre l’exemple de la fiction, quand je sortais un court métrage il y a 5 ou 10 ans, il y avait encore une petite curiosité. Si je veux plaire au public, donc à l'algorithme, il vaut mieux que je propose autre chose. Mais d’un point de vue créatif, plaire aux gens n’a jamais été ma priorité absolue : avant tout, je veux faire un truc qui me plait à moi, réaliser une vidéo suffisamment drôle et bien mise en scène pour que j’en sois fier. On peut dire que je suis mon propre algorithme. Et la chance que j’ai depuis 15 ans, c’est que mon algo personnel correspond plutôt bien à l’algo de YouTube.

Tu es l’un des piliers de la plateforme, est-ce qu'elle ne te soutient pas particulièrement bien aussi ?

Cyprien : Il y a une limite à ça. Il ne faut pas croire que tout est acquis, c’est un vrai travail. Et je ne réussis pas tous mes projets : j’ai sorti, il y a quelques années, une série audio qui a fait un nombre de vues incomparablement plus faible que mes vidéos. Là où je suis assez serein, c’est que si l’on fait du contenu chouette par conviction, même si ce n’est pas vraiment à la mode, ça peut exister sur la plateforme. Moi, mes fictions font souvent moins de vues à court terme qu’une vidéo d’Inoxtag qui, avec ses potes, fait des trucs incroyables à l’autre bout de la planète. Mais sur la durée, mes courts métrages et mes sketchs vont gagner des vues de manière plus durable. Les gens y reviennent. C’est un phénomène assez spécifique et je suis très honoré que les gens aiment revoir mon travail.

Avec ta longévité, tu bénéficies d’un effet nostalgie ?

Cyprien : Il y a de ça sur mes vieilles vidéos, mais je pense que ça vient aussi du fait que mes vidéos ne sont pas très longues et qu’elles contiennent une émotion qui peut toucher les gens. Ça n’est pas juste un éclat de rire. C’est quelque chose que je travaille beaucoup, et je pense que les gens aiment revoir certaines punchlines, ou une mise en scène qui leur plait.

Comme toi, de plus en plus de youtubeurs vont sur Twitch. Qu'est-ce que vous allez chercher sur cette plateforme ?

Cyprien : Un lien direct avec les gens, une spontanéité. Nos vidéos YouTube, on les tourne, on les monte, on les diffuse et seulement après on a l’avis des gens. Et cet avis ne peut être pris en compte que dans la vidéo suivante. Sur YouTube tu prépares beaucoup en amont ; sur Twitch, tout se joue sur le moment, tu dois tout donner tout de suite. Moi, je n’ai jamais vraiment eu de stratégie pour me lancer sur cette plateforme, et je ne cherchais pas forcément à faire du contenu très spontané. À la base, « 301 vues » devait être un podcast sonore pour discuter et faire de petits jeux avec d'autres créateurs. Au fur et à mesure que le projet a évolué, on m’a convaincu de mettre une caméra puis de le faire en direct pour ajouter de l'interaction avec les gens.

Ton émission sur Twitch, ta communauté payante sur Patreon avec qui tu échanges sur des Discord privés... est-ce que tout cela a changé ton rapport au public ?

Cyprien : C’est vrai qu’il y a des gens qui sont très fidèles et je m’en suis rendu compte avec mon Patreon, mais aussi dans mes tournages. J’ai besoin de figurants sur mes productions et du coup je demande sur mes réseaux si des gens sont disponibles. Il s’avère que ceux qui viennent régulièrement tourner sont les mêmes qui sont dans la communauté Patreon. Il y a vraiment un noyau dur, très bienveillant et fidèle, que je retrouve au fil des projets. C’est très plaisant, car plus tu publies de vidéos sur plein de réseaux, plus tu as du mal à te rendre compte des gens qui te suivent, et leur implication. Le live de « 301 vues » (NDLR : enregistré en public le lundi 4 juillet), c’était vraiment le climax de toute cette saison et de toutes ces interactions.

Ton podcast est en partie financé sur Patreon, mais est-ce que tu récupères aussi de l’argent sur Twitch avec des subs ?

Cyprien : On a arrêté les subs sur Twitch pour se concentrer sur Patreon. Mais ce fonctionnement n’est pas suffisant pour financer toute la saison. En regardant d’autres créateurs qui ont aussi une page Patreon, on a compris qu’ils complètent leurs revenus avec du placement de produit. On va réfléchir à ce modèle pour l’année prochaine, car le projet demande une véritable équipe. Pour l’émission hebdomadaire, on est une petite dizaine à la technique et 4 ou 5 pour l’éditorial pour préparer les briefs, les questions ou les quizz.

Sur TikTok, tu ne postes que des rediffusions. Tu ne crois pas indispensable d'être sur cette plateforme ?

Cyprien : Je ne suis pas très bon pour m’adapter à de nouvelles plateformes en fait (rire). Je ne sais même plus ce qu’il y a sur mon compte TikTok. J’ai bien l’application sur mon smartphone, mais je n’y vais presque jamais. J’ai plutôt tendance à chercher ce que je veux regarder plutôt que de laisser l’algorithme me dicter ce que je veux voir. Si j’entends parler d’un créateur ou d’un metteur en scène, je vais aller me renseigner et voir ce qu’il fait. Pour moi, TikTok guide trop sur ce que tu peux voir ou pas. Tu es plus spectateur qu’acteur. Et puis, en tant que créateur, je n’ai pas assez les codes, je pense. Ce que je crée est destiné à une plateforme qui peut accueillir du 16/9e bien monté et bien cadré, alors que TikTok impose un format vertical, plus rapide. J’aime les contenus plus longs, avec un début un milieu et une fin.

Mediapart a sorti une enquête sur des accusations de violences psychologiques et sexuelles du youtubeur Léo Grasset. Quelle vision as-tu là-dessus ?

Cyprien : Je pense que là où il y a du pouvoir il y a des gens qui en abusent. Après, certains milieux sont plus ou moins préservés et j’ose croire qu'Internet est dans ce cas. L’enquête de Mediapart a d'ailleurs été soutenue par le milieu YouTube : ils ont été nombreuses et nombreux à témoigner. Je ne sais pas si dans les autres médias on peut bénéficier de cette aide, je ne m’en rends pas compte. Après je suis vraiment désolé d’avoir découvert tout ce que cette enquête raconte, mais j’ai envie de rester optimiste et croire qu’en sensibilisant les créateurs, mais aussi le public, on arrivera à créer un endroit plus sûr.

De mon côté, tout ce que je peux faire, c’est travailler avec des gens sains et favoriser un environnement de travail qui l'est aussi. C’est compliqué de tout savoir sur tout le monde. J’essaye aussi d’inviter des créatrices car dès qu’on a un plateau uniquement composé d'hommes, c’est une forme d’échec. Quand on prend des mecs qui marchent bien, ils forment une sorte de boys’ club. Je n’ai aucun souci à me dire qu’il faut faire un petit effort pour trouver des créatrices qui peuvent avoir plus de mal à être légitimes, parce qu’elles doivent arriver à exister parmi ces boys' club.

À part toi, tu dirais que c'est qui le boss des internets en France ?

Cyprien : Pour moi, c’est forcément Antoine Daniel qui a gagné à la sueur de son front cette appellation. Il mérite cette couronne-là, et je la lui laisse sans problème.

Si tu avais trois conseils à donner à un gamin qui veut se lancer dans la création sur internet, ce serait quoi ?

Cyprien : D'abord, de ne pas se décourager. Il suffit parfois d’un commentaire négatif pour être très affecté. J’en parle un peu dans ma dernière vidéo d’ailleurs. Il faut donc savoir pourquoi on se lance. Si c’est vraiment un truc qui te plait et que tu veux vraiment sortir cette vidéo-là, il faut se concentrer sur le plaisir que sa fabrication t’apporte et pas se focaliser sur les vues et les commentaires. Fais les choses par plaisir, c’est le plus important, et ne t’occupe pas du reste.

En deuxième conseil, je dirais « fais le bien » et cherche sans cesse à apprendre, et à t’améliorer. C’est l’un des aspects que je préfère dans ce métier. C’est bête, mais maintenant que je sais comment fonctionne un workflow de postproduction, je comprends mieux le métier, et plus je le comprends, plus je libère ma créativité. Je me permets plus de jouer avec la technique et les effets spéciaux.

Je n'ai pas de troisième conseil. Mais les deux premiers devraient déjà suffire pour se lancer...

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.