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un enfant avec casque qui est relié à une boite en carton
© RichVintage via gettyimage

Oubliez YouTube : Patreon permet de gagner des sous... sans haters

Le 5 nov. 2020

Qu’ils soient youtubeurs, journalistes passionnés par un sujet de niche, artistes ou podcasteurs, ces utilisateurs de Patreon tentent de vivre de leur passion grâce à la plateforme de financement. Rencontre.

Dans le monde du financement en ligne, Patreon semble se tailler une place bien à part. Chaînon manquant entre un service de dons du type Tipeee et des sites de crowdfunding comme Kickstarter, cette plateforme créée en 2013 par le musicien californien Jack Conte est devenue un élément central dans ce qu’on appelle l’économie de la passion. Comme sur Substack ou OnlyFans, des créateurs de contenus peuvent demander à leur communauté de financer leur activité sur le long terme en échange de productions ou de services exclusifs.

Après avoir réussi une levée de fonds de 90 millions de dollars en septembre 2020, ce qui valorise l’entreprise à 1,2 milliard de dollars, Patreon s’est officiellement installée en France. Elle revendique actuellement 200 000 créateurs inscrits et plus de 6 millions de « patrons ». Mais quel est le fonctionnement de cette plateforme quand on est du côté de ceux qui produisent ? Et comment s'articulent les rapports avec la communauté ?

Un bonus à l'entrée pour les anglophiles ?

En France, Patreon n’est pas la première plateforme de financement participatif à laquelle on pense. Il suffit de faire un tour sur Tipeee par exemple pour s'apercevoir que la plupart des youtubeurs professionnels y sont présents par exemple. Très connu outre-Atlantique, le site est donc avant tout utilisé par ceux qui possèdent une communauté anglo-saxonne.

C’est le cas de Pierre-Eric Salard, journaliste spécialisé dans le cinéma de science-fiction et qui anime sur Twitter plusieurs comptes en anglais dédiés aux concepts artistes de vaisseaux spatiaux.

Sa communauté grande de 25 000 personnes compte pour moitié des Américains. « Je n’ai jamais pensé une seule seconde que mes threads qui mettent en avant le travail des autres pouvaient valoir quoi que ce soit, explique-t-il. Mais quand j’ai commencé en 2019, j’avais au moins une fois par mois un lecteur qui me conseillait d’ouvrir un Patreon pour qu’il puisse me rémunérer. J’ai décidé de le faire afin de soutenir le développement d’un site web plus conséquent. J’ai été surpris de voir arriver dès le premier mois une trentaine de personnes sur ma page. Ce qui est amusant c’est que je n’ai absolument pas retrouvé parmi mes soutiens les gens qui m’avaient encouragé à créer cette page. » Même constat chez Hugo Jacomet, auteur et youtubeur spécialisé dans l’artisanat du luxe et les costumes sur mesure, qui cumule à 227 contributeurs. Ce dernier produit des vidéos en français et en anglais, à l'aide de sa femme américaine. Fort d'une audience internationale, il s'est naturellement orienté vers cette plateforme.

Dépasser le tabou de demander de l’argent

Cette culture qui consiste à demander à sa communauté de contribuer à son activité ou sa passion ne va pas toujours de soi en France. C’est ce qu’indique Ina Mihalache, artiste et vidéaste qui anime la chaîne Solange te parle depuis 2011 et qui cumule 335 contributeurs sur la plateforme (un bon score pour Patreon). « J'ai toujours été très polluée par le complexe que peut avoir l'artiste vis-à-vis de l'argent, indique-t-elle. Je ne suis pas du tout entrepreneuse dans l'âme et j’ai produit pendant plusieurs années ma chaîne YouTube avec l’argent de la publicité et l’aide du CNC : ça demande une énergie et une productivité qui n’est pas viable sur le long terme. Et puis je suis tombé sur le livre de l’autrice et chanteuse Amanda Palmer, The art of Asking, qui parle de la grâce et de la légitimité en tant qu’artiste de demander de l’argent à sa communauté. Aller sur Patreon m’a beaucoup aidée à me détacher de ce complexe et ça a complètement chamboulé ma vie. »

Développer des liens avec sa communauté

Quand on leur demande pourquoi cette plateforme plutôt qu’une autre, la réponse qui revient souvent a elle aussi trait à l’argent, ou plutôt à la manière dont les utilisateurs de la plateforme et les créateurs envisagent cet échange. Pour ces derniers, il n’est pas question de recevoir un simple don. Il s’agit plutôt de mettre en place une relation privilégiée avec sa communauté qui, en fonction du montant donné, peut accéder à certains privilèges. Chez certains, il peut s’agir d’un accès à un forum Discord, pour discuter directement avec l’artiste. Pour d’autres, c’est l’accès en avant première à des scripts, ou bien la possibilité de participer à des brainstormings. « J’ai vu comment fonctionnaient les autres plateformes et sans vouloir les critiquer, je trouve qu’elles ressemblaient plus à une page PayPal améliorée, poursuit Ina Mihalache. Sur Patreon, j’ai l’impression que l’on peut s’inscrire sur des projets en temps long. »

Cette volonté est aussi présente chez Hugo Jacomet. « Les gens qui sont sur Patreon ne veulent pas financer un projet ou bien juste donner un pourboire, indique-t-il. Ils sont là pour financer des personnes. Ils apprécient ce que l’on fait et veulent un lien plus fort, avec nous. » À la tête d’une communauté internationale qu’il définit comme étant une « petite niche » (avec près de 100 000 abonnés sur YouTube), ce cinquantenaire fringuant offre dans ses deux derniers paliers à 235 et 470 euros la possibilité d’avoir des conseils personnalisés pour s’habiller ou bien être invité à des dîners exclusifs dans leur maison. Difficile d’être plus proche de son public.

Un « safe space » qui court-circuite la création

Sur Patreon, les échelles et les rapports que les créateurs entretiennent avec leur communauté ne sont pas du tout ceux des autres plateformes de diffusion de contenu comme YouTube. Il n’est pas ici question de s’adresser à des dizaines ou des centaines de milliers de personnes, mais plutôt de développer un partenariat avec de vrais fans, au point que la plateforme peut parfois s’apparenter à un refuge. « Ça change mon rapport à la création, confie Ina Mihalache. J’étais assez sujette aux trolls et aux haters sur YouTube, et les réseaux étaient devenus un terrain miné pour moi. Ça me faisait mal au coeur de voir plus de 40h de travail récompensées par des pouces rouges et des insultes. Sur la plateforme, j'ai de la reconnaissance et je sais que le rapport est sain et sécurisé. Non seulement les gens me soutiennent, mais en plus ils légitiment ma démarche. »

L’autre avantage par rapport à YouTube, ou aux circuits de créations de contenu passant par des intermédiaires comme l’édition, c’est que l’argent revient directement dans la poche des créateurs. La plateforme ne prend qu’entre 5 et 7% de commission et de taxe. On est bien loin du partage obscur des revenus publicitaires de YouTube qui ne rapporte de l’argent qu’à condition de faire de très grosses audiences et d’avoir une cadence de production très rapide. « On tient une chaîne YouTube depuis trois ans et elle ne nous a jamais rien rapporté, explique Hugo Jacomet. Pour nous rémunérer, on devait donc faire des partenariats avec des marques. Quant aux maisons d'édition qui publient mes livres, elles ne versent que quelques dizaines de centimes sur les 100 euros que coûtent l’ouvrage. Depuis on a complètement changé de paradigme. Je suis devenu totalement indépendant de marques, ce qui m’assure une véritable liberté éditoriale. De plus, on a pu se payer un studio d’enregistrement et du matériel audiovisuel neuf et produire huit émissions par mois au lieu de deux. Enfin la plateforme me permet aussi de réaliser des préventes pour mon prochain livre. J’en ai vendu 700 sur les 1 000 tirés et l’argent nous revient presque entièrement. »

Peut-on vraiment gagner sa vie sur Patreon ?

C’est la question clichée que l’on pose à tous les créateurs de contenus : combien gagne-t-on quand on vit de sa passion sur le web ? Si les youtubeurs ont tendance à botter en touche, les créateurs de Patreon sont plus loquaces. Pierre-Eric Salard n’est qu’au début (il a ouvert sa page il y a un an à peine) et les sommes qu’il demande sont relativement petites. « Pour le moment je gagne moins d’une centaine d’euros, explique-t-il. L’objectif n’est d’ailleurs pas de vivre complètement de ça, mais plutôt de pouvoir me dégager l’équivalent d’un jour par semaine pour me consacrer à mes recherches et mes threads. »

De son côté Fibre Tigre, auteur et co-fondateur de la maison de production de podcasts Qualiter, explique que Patreon permet avant tout d’organiser des évènements et de payer du matériel, mais pas beaucoup plus. « On dispose d'un palier critique qui est entre 800 et 1 000 € et qui nous permet d'organiser des rencontres comme des camps de vacances déconnectés, et de financer un studio installé à temps plein dans un local que nous louons. La communauté a toujours fait en sorte d'être à ce niveau. Cependant Qualiter n'est pas notre vie et aucun revenu ne va dans notre poche. Nous produisons des émissions pour le plaisir d'en faire. »

De son côté, Ina Mihalache indique que Patreon assure environ 80% de ses revenus, mais insiste surtout sur la régularité de ces derniers. « J’ai une base plutôt fidèle qui me permet d’avoir la même somme d’argent tous les mois », indique-t-elle. Enfin Hugo Jacomet est celui qui profite le plus de la plateforme de financement. Il faut dire que la niche qu’il occupe est relativement rare (seules deux ou trois personnes produisent du contenu semblable) et s’adresse à un public relativement fortuné. « Sur mes 227 contributeurs, j’en ai plus d’une vingtaine qui paye entre 100 et 200 dollars par mois », indique-t-il.

Pour réussir, mieux vaut ne pas être tout seul

Alors Patreon est-elle la terre promise des créateurs du web ? Pas vraiment d’après les personnes interrogées. En effet, il est possible de gagner de l’argent grâce à sa passion, mais le ticket d’entrée sur la plateforme reste toutefois élevé. « Si vous venez sur Patreon sans une communauté solide derrière, vous allez vous planter, martèle Hugo Jacomet. Nous avons réussi parce que nous tenons un blog sur notre sujet depuis 2011 et que nous avons fédéré beaucoup de monde avec YouTube ou Instagram depuis 2017. Sans cette audience au préalable, ça n’aurait pas marché. » Tous ont d'ailleurs produit beaucoup de contenus, parfois pendant des années, avant de rejoindre la plateforme. Par ailleurs, tous les membres d'une communauté ne sont pas contributeurs actifs : il faut donc une communauté très importante pour avoir une chance d'être rémunéré.

Cette manière de fonctionner est d’ailleurs récurrente dans l’économie de la passion. À l’image de Patreon, les plateformes comme Substack ou OnlyFans n’ont pas vraiment d’onglet « découverte ». Les internautes ne sont pas invités à faire leur marché, mais plutôt à venir soutenir une personne qu’ils connaissaient déjà sur un autre réseau. De plus, la plateforme n’est pas toujours la mieux indiquée pour générer du cash rapidement. « L'argent collecté est très insuffisant pour faire tourner une boite de podcasts, précise Fibre Tigre. Enregistrer les podcasts en live sur Twitch, une plateforme monétisée, permet un apport beaucoup plus important que les vecteurs habituels liés à ce medium. Quand on a goûté à la facilité de gagner de l'argent avec une communauté sur Twitch, gagner de l'argent avec un patron ou de la publicité semble un travail bien laborieux. » En fin de compte, Patreon n’est donc pas la solution miracle pour financer des contenus sur le web. La plateforme est tout au mieux un outil complémentaire dans un écosystème déjà bien compliqué. Il permet néanmoins aux créateurs de s’appuyer sur leurs vrais fans pour travailler en sérénité, sans haters ni insulte. Passion ou fortune, il faut choisir...

David-Julien Rahmil - Le 5 nov. 2020
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