Le french dream

French Dream : les internautes se moquent de la France d'en bas qui s'exhibe sur TikTok

© TikTok

Entre le voyeurisme des uns et l'exhibitionnisme des autres... Un zapping compulse les vidéos de personnes pauvres ou précaires qui se filment.

Souvent considéré comme l’anti-Instagram, TikTok ne s’est pas seulement imposé grâce à ses formats vidéo courts. Plus que leur durée, ce qui interpellait était qu'elles montraient le quotidien de gens de classes populaires. Filmant maladroitement une vie parfois cabossée, certaines vidéos ont généré un sentiment ambivalent, entre malaise et curiosité malsaine que l’on appelle le cringe, à traduire par grimace. Il existe de nombreuses compilations anglo-saxonnes pour les amateurs de ce type de sensations. Depuis cet été, une chaîne YouTube intitulée French Dream propose un zapping 100% francophone.

Dans le Zap Dream de French Dream, on croise de tout. Un étudiant fier de montrer son nouvel appartement et qui se plaint de n’avoir pourtant « aucune relation sexuelle », trois femmes qui font un lipdub ridicule sur une chanson paillarde, des pets, des rots et des gens bien souvent issus de la classe moyenne ou populaire qui font des blagues ou qui montrent leur repas du midi… Le concept de French Dream TV rappelle les pires (ou les meilleurs) moments de l'émission de télévision documentaire belge Strip-tease avec toutefois une différence : le regard porté sur les personnages n’est jamais tendre.

Le cauchemar du French Dream

French Dream vient tout droit des forums de JeuxVidéo.com et veut comparer, de manière ironique, le rêve du français moyen à l'American Dream. Il combine pour cela plusieurs clichés, volontiers sexistes et misérabilistes, censés décrire un quotidien centré autour d'un travail aliénant et répétitif, de longs trajets en voiture ou en RER, une maison, semblable à celle du voisin, située dans un lotissement et un mariage sans saveur. La femme est surnommée « Magalie » — qui rappelle la « Karen » américaine — et s'enlaidit au fur et à mesure des grossesses.

Depuis 2019, date d’apparition du concept, les internautes s’échangent des vidéos extraites de TikTok ou de reportages télé sur les Français semblant répondre à ces critères. « On est un peu comme des collectionneurs de timbres ou de Pokemons, explique Kevin*, créateur du French Zap. On avait pris l’habitude de s’échanger ces vidéos en privé et j’en ai cumulé plus d’un téraoctet sur un disque dur. Cet été, je voyais que le YouTube français était en vacances, du coup je me suis dit que c’était le bon moment pour lancer une chaîne sur le French Dream à la manière du Zap de Spi0n (NDRL : une ancienne émission du même type sur Dailymotion) ».

Entre attirance et répulsion

Quand on demande à Kevin ce qui le passionne dans ces centaines d’heures de contenus, il parle de dévoiler une réalité que peu de gens connaissent. « C’est un peu comme montrer un monde parallèle qui existe vraiment, mais qui n’est pas visible, explique-t-il. C’est un monde que je connais bien. Je suis issu d’un milieu pauvre et populaire et j’ai travaillé pendant trois ans comme médiateur social pour aider des gens à régler leurs factures. Je les trouve fascinants à observer. Ils écoutent tous la même musique, passent leur week-end dans les supermarchés à consommer et ne lisent aucun livre. Il y a un côté attirance et répulsion difficile à expliquer ».

Un malaise auquel personne n'échappe. « Au début ça fait plus penser aux Deschiens ou aux films de Gustave Kervern et François Delepine, explique Jean-Laurent Cassely, journaliste et co-auteur de La France sous nos yeux. Mais là où les uns veulent valoriser une forme d’esthétique de la vie pavillonnaire, ces vidéos versent plus dans la caricature et la moquerie de gens marginaux. C’est une importation des freaks et du concept de White trash américain dans un contexte post Gilets jaunes qui rappelle certains groupes Facebook jusqu’au-boutistes. »

Un peu comme s'ils venaient voir des monstres de foires, les internautes viennent observer des pauvres s'exhibant sur les réseaux. Pourquoi se délecter de ce type de contenus ? Kevin pense avoir la réponse. « Le concept de French Dream est très nihiliste, indique-t-il. Les gens regardent souvent ce type de vidéos pour se rassurer, pour se valoriser et se dire qu’ils sont mieux que les gens qu’ils observent. Mais à force de voir le French Dream on commence à reconnaître un miroir de soi-même et on finit par se transformer en “dreamer” ». C'est la thèse de Melissa Dahl, l'auteure de Cringeworthy: A Theory of Awkwardness. Selon elle, regarder ce type de vidéos permet de « s’arracher de notre propre perspective et de soudainement nous voir nous-mêmes à partir du point de vue d’une autre personne. »

Pour quelques minutes de célébrités

Mais tout ça n'explique pas pourquoi les gens que l’on croise dans le Zap Dream produisent des contenus si bizarres. Pour Kevin, il s’agit avant tout de faire du buzz, quoi qu’il arrive et peu importent les réactions des internautes. « Ils lisent les commentaires, mais ils s’en foutent. À la limite ça les arrange tant qu’ils font des vues, ils continuent. » Pour le journaliste de terrain Vincent Jarousseaux, auteur du récent livre Les femmes du lien et fin connaisseur des populations précaires du nord de la France, les choses sont peut-être plus complexes. « TikTok est très populaire, notamment auprès des jeunes qui introduisent la plateforme dans la famille, explique-t-il. Le format vidéo est très facile à utiliser, bien plus simple à maîtriser que l’écrit notamment. Par mimétisme les parents s’y mettent et les challenges demandent assez peu de créativité ».

C’est en quelque sorte la promesse des 15 minutes de gloire et de célébrité, à la portée de tous auxquelles ne renoncent pas les vraies célébrités elles-mêmes. Sur le compte TikTok de Madonna, le contenu de la star ne vole pas toujours beaucoup plus haut que celui de nos « Magalie ».

Cette course à l’audience généralisée peut aller jusqu'à l’autodestruction. Certaines personnes apparaissent régulièrement dans le zapping de French Dream et sont connues pour leurs dérapages. C’est le cas de l’homme de papier qui, souvent éméché en direct sur la plateforme, n’hésite pas, à la demande des internautes, à se blesser en se tapant la tête sur une table. Questionné sur ce type de séquences visibles dans le zapping, Kevin persiste : « Les seules précautions que je peux prendre, c’est de virer leur nom et ne pas indiquer le timecode pour éviter que des gens aillent les retrouver et les harcèlent. Mais ce sont eux qui se filment, pas moi. Si je ne mettais pas leurs vidéos sur les réseaux, d’autres le feraient ».

  • le prénom a été changé

commentaires

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  1. Sam dit :

    Quel beau pays de cons...

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