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Les freaks de TikTok
© TikTok

« Freak circus », taulards et charlatans, le monde merveilleux des lives TikTok

Le 2 juin 2021

Femme tatouée, robot extraterrestre, dandy adolescent ou charlatan aux pouvoirs mystiques : dans la partie « En Direct » de TikTok, il est possible d’aller se balader dans une gigantesque cour des miracles du web, un peu semblable à Chatroulette. Pour le meilleur et pour le pire.

« Regardez bien, je concentre mon énergie au bout de mes doigts et hop, regardez, le papier, il tourne. Vous aussi vous pouvez avoir ce pouvoir. »

Depuis son canapé et en direct sur TikTok, un jeune homme en t-shirt jaune fait la démonstration de ses prétendus pouvoirs psychiques. Il s’agit de Yohan Roy, un youtubeur et tiktokeur qui se présente comme le fondateur d’une école de télékinésie. Devant la caméra, il agite les doigts autour d’une mince feuille d'aluminium positionnée sur la pointe d’un cure-dent. La chaleur dégagée par ses mains ainsi que les mouvements qu’il fait suffit à faire tourner la feuille dans tous les sens. Mais d'après lui, c’est son « énergie » qui donne ce résultat. Il demande d’ailleurs à son public de l’encourager. « Ça fait une heure que je fais ça, je dépense beaucoup d’énergie psychique, dit-il en feignant la fatigue alors qu’il échoue à faire bouger un stylo sur sa table. Alors c’est le moment de m’envoyer des likes et abonnez-vous à ma chaîne et surtout renseignez-vous sur mon école pour avoir les mêmes pouvoirs que moi, le premier cours est gratuit. »

@psy_corp

Je fais de la télékinésie sur 12 objets, like et commente pour la partie 3 #telekinesie #pourtoi #fyp

♬ son original - Psy Corp.

Dans le chat, les commentaires défilent. Beaucoup de curieux demandent quel est le truc, d’autres croient totalement aux pouvoirs de Yohan et expliquent aux sceptiques comment l’énergie se concentre dans ses doigts. Quelques-uns se moquent aussi de notre jeune magicien et le traitent de charlatan. Une chose est certaine : on est là pour le spectacle et sur ce point, TikTok est généreux. 

L'effet Chatroulette

De la plateforme vidéo, on connaît bien les danses rigolotes et sexy, les sketchs absurdes hérités de Vine, ou bien les tendances étranges comme celles des ados qui se projettent dans des univers parallèles. Mais la partie des vidéos live est un monde à part sur TikTok. Ces dernières apparaissent de manière régulière quand on scrolle sur la partie « for you » de l’application. C'est généralement là que l'application nous met une véritable baffe : le contenu et les personnages auxquels on accède ne ressemblent en rien à ce qui se fait sur les autres réseaux.

Cartomancie et personnages de fiction

En journée, de nombreux directs sont semblables à ce que l'on trouve traditionnellement sur la plateforme. On rencontre beaucoup d’adolescents ou de jeunes adultes, et plus particulièrement des jeunes filles. Seules ou en groupe, on les retrouve en train de manger, de traîner dans la rue, dans la cour de récréation de leur lycée, voire carrément dans leur salle de classe avec des cours sur Platon en fond sonore.

À partir de 19h, l’ambiance change de manière radicale et le public devient bien plus hétéroclite. On y trouve notamment le côté « ésotérique » de TikTok avec des magnétiseurs, des spécialistes des énergies mystiques et des tireuses de tarot. À coups de pendules ou de cartes, on prédit l’avenir ou bien on se lance dans de grandes tirades de coaching new age. C'est le cas d'Hugo Renaissance ou Pierre Alain Dugari, qui n’hésitent pas à prodiguer des conseils sur la vie et la spiritualité. Tous ne réclament pas forcément de l’argent comme notre télékinésiste du début : leur objectif est d'être le plus régulier possible, pour accumuler des likes et des abonnements.

Le monde des lives est un petit milieu : on retrouve bien souvent les mêmes têtes d’une soirée à l’autre. Entre deux aficionados d’astrologie, on tombe sur tout un tas de personnages venus initier la conversation. Certains incarnent des rôles excentriques dont ils ne semblent jamais sortir, à l'instar de Monsieur Pof. Cet adolescent qui cumule 1,3 million d’abonnés se présente en véritable gentleman. Il arbore constamment un costume trois-pièces avec nœud papillon et emploie un langage châtié à l'extrême. Dans un style totalement différent, on peut aussi citer Rohliàn, un personnage de robot superhéros extraterrestre réalisé en images de synthèse et à la voix métallique. Les lives ressemblent alors à des sortes de jeux de rôle dans lesquels les créateurs improvisent des dialogues avec leurs fans. 

Le cirque Barnum et les taulards

En parallèle, on trouve aussi des tiktokeurs que l’on pourrait qualifier de « freaks » – en référence à ces « monstres » de foire que l’on exhibait autrefois. À la différence des anciens cirques, il n’est pas question ici d’exploitation humaine mais de mise en scène de son individualité et de ses différences fondamentales. Dans ce chapiteau virtuel, on retrouve par exemple mmarissane, une jeune femme de 24 ans brûlée aux 2ème et 3ème degrés sur le visage et les bras quand elle était petite. Elle raconte son quotidien, montre comment elle vit avec ce que beaucoup considèrent comme une difformité, et surtout confronte les spectateurs à leurs propres préjugés. De préjugés, il est aussi question chez Shaima_rif, une jeune femme musulmane au visage presque entièrement voilé par son hidjab et qui discute religion et islamisme sous les encouragements et les quolibets. Quant à Gabrielle Linda Lin, une jeune femme enjouée et barbue, elle enchaîne les lives pleins de danse dans la bonne humeur. 

La diversité des lives ne s’arrête pas là. Ainsi, il n’est pas rare de voir des prisonniers en direct depuis leur cellule – une tendance qu’on appelle TikTaule. « Si tu peux te payer un portable, tu le fais, confie l'un de ceux qui téléchargent régulièrement des vidéos montrant la cour de promenade. Et quand tu as un portable, tu fais des TikTok, ça fait passer le temps et ça aide à supporter la situation ». 

@barbenoire847

Le jour de ton anniversaire en prisonnnn #cpasdeslol💪

♬ son original - user6788925084714

Quels que soient les personnages, les commentaires qui s’affichent dans le chat sont toujours les mêmes. On y trouve des questions curieuses, des encouragements pour traverser une période difficile, des remerciements pour l’inspiration, mais aussi des insultes et des moqueries qui sont facilitées par l’anonymat que procure la plateforme. Sur ce point, beaucoup de tiktokeurs font appel à des amis présents au même endroit ou en visioconférence pour modérer le chat et exclure les trolls agressifs. Mais il arrive aussi parfois que le jeu devienne toxique.

 Se moquer des « cassos » 

Contrairement aux autres réseaux sociaux qui placent la barrière d'entrée très haut, l’algorithme de TikTok est très généreux. Par exemple, certains utilisateurs issus de classes sociales très populaires, ou pouvant présenter des problèmes mentaux ou d’alcoolisme, cumulent des milliers de followers. Ces populations ne sont pas forcément préparées ou armées pour réagir à une forme de célébrité. Le phénomène rappelle les frasques de la téléréalité ou certaines émissions cultes comme Striptease ou Confessions intimes. Les déboires de personnes démunies ou fragilisées étaient filmés, pour le régal de spectateurs qui pouvaient se sentir supérieurs. À l'opposé d'Instagram, qui est le réseau par excellence pour faire rêver, la même dynamique opère sur TikTok. Mais aux manettes, point de société de production : des algorithmes qui décident qui mettre en avant. Les personnes les plus fragiles n’ont généralement aucun soutien interne pour s’en sortir.

Dans son rapport de transparence 2020, la plateforme explique que 2,5% des vidéos qui sont supprimées l'ont été pour des cas d'intimidation et de harcèlement. Beaucoup d'entre elles sont des extraits de vidéos en direct qui sont commentés en duo par un autre tiktokeur qui va dénigrer sa cible. TikTok a bien mis en place un outil de modération de masse permettant de supprimer des commentaires haineux par centaines, mais cela ne suffit pas à gérer la pression des lives.

David-Julien Rahmil - Le 2 juin 2021
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  • Je n'ai pas compris pourquoi le titre mentionnait des femmes tatouées et des grands-mères grabataires... issues d'un freak show ? D'autant plus que parler de freak show est quand même bien dégradant pour toutes les personnes mentionnées. Est-ce que ce titre / sous-titre sert vraiment le propos de l'article (qui essaie de nous faire croire à la fin qu'on se préoccupe de la santé mentale des personnes mentionnées... moué)