entre instagram et les influenceuses sexo, c'est pas la joie

Comment les comptes féministes se sont enfermés dans une relation toxique avec Instagram

© izusek via Getty Images

Peut-on être à la fois militante féministe et influenceuse sur Instagram ? Entre le rythme imposé par l’algorithme, les partenariats avec les marques, les attentes de son public et le harcèlement, la question se pose. Elvire Duvelle-Charles, autrice de Féminisme et réseaux sociaux et créatrice du compte Clit Révolution, y répond.

Paye ta shnek, Clit Révolution, T’as joui ? Le cul nu… En moins de dix ans les réseaux sociaux et particulièrement Instagram ont vu arriver une multitude de comptes dédiés à la sexualité féminine et réunissant des centaines de milliers d'abonnés. Alors que ces derniers ont œuvré à rendre plus visibles des sujets parfois tabou comme les féminicides ou l’inceste, ils sont aussi tombés dans un piège vicieux tendu par les algorithmes des plateformes. C’est en substance le résumé du livre Féminisme et réseaux sociaux d’Elvire Duvelle-Charles (édition Hors D’atteinte), créatrice du documentaire et du compte Instagram Clit Révolution.

Ces comptes militants, devenus peu a peu des outils d’influence marketing pour une multitude de marques souhaitant surfer sur la vague MeToo, doivent lutter contre le grand écart moral que leur impose le financement de leur activité. Ils subissent également le rythme de publication effréné imposé par l’algorithme d’Instagram et les lacunes de modération. Comment cette histoire d’amour s’est transformée en relation toxique ? Elvire Duvelle-Charles nous raconte.

Votre livre est une lettre d’amour aux comptes féministes sur Instagram, mais il est aussi très critique sur ce qu’ils sont en train de devenir. Comment expliquez-vous qu’il n'existe pas plus de critiques sur l’influence « sexo » , s’agit-il d’un sujet tabou ?

Elvire Duvelle-Charles : Oui c’est un sujet difficile à aborder, car c’est toujours délicat de critiquer son travail d'influenceuse. On a souvent l’impression que l’on a pas vraiment le droit de se plaindre. Cela vient de la situation ambiguë dans laquelle on se retrouve. Nous avons une visibilité énorme et un accès à des partenariats rémunérés très lucratifs. Si l’on se plaint de ça, notre communauté pourrait croire que l’on n’aime pas notre travail ou bien que ce dernier n’est pas vraiment sincère.

L’histoire de ces comptes sexo et féministes commence sur Tumblr en 2012 avec le compte Paye Ta Shnek d’Anaïs Bourdet, mais c’est surtout sur Instagram qu’ils se sont développés de manière aussi importante. Pourquoi ce réseau en particulier ?

E. D-C : Je dirais qu'il y a une bascule de Tumbr vers Facebook puis de Facebook vers Instagram. À l'époque où on a lancé Clit Révolution sur Instagram en 2017, les comptes sexo n'étaient pas encore à la mode. C'était encore très lifestyle avec beaucoup de photos de vacances et de repas, mais presque aucun site militant ou de vulgarisation. D'ailleurs on disait bien que le texte n'avait pas sa place et que c'était sur Facebook qu'on écrivait. On est arrivé sur ce réseau, car c’était très simple d’utilisation, que l’on pouvait faire des stories facilement et qu’il y avait des outils pour recueillir aisément des témoignages sur des questions précises. Après je pense qu'Insta a été investi par les féministes parce que l'image est souvent essentielle dans les questions de représentation. Enfin, on y trouve aussi une audience majoritairement féminine. C'était donc forcément un lieu sur lequel on avait notre place.

Vous expliquez dans votre livre que ces comptes sexo ont été rapidement la cible d’agences marketing dédiées à l’industrie du sextoy…

E. D-C : Effectivement, les marques de l'industrie du sextoy se sont ruées sur nous. Leur problème, c’est qu’elles ne pouvaient pas faire de post sponsorisé sur Facebook, car c’était contre les règles de la plateforme. De plus c’était encore un sujet très tabou pour les influenceuses lifestyle classiques. On était les seules à parler de masturbation et de clitoris de manière ouverte et éclairée donc on est devenues rapidement des influenceuses dans ce domaine.

Une grande partie de votre livre est consacré à ce grand écart moral entre la volonté, d’une part, de créer un lieu d’échange sur l’intime, et de l’autre une forme de dérive capitaliste. Est-ce qu'une militante peut devenir une influenceuse ?

E. D-C : La question du financement finit toujours par se poser dans les milieux militants. Ce qu’il faut se demander, c’est qui sert qui. Est-ce que ce sont les marques qui se servent de nous ou bien est-ce l'inverse ? Est-ce que ce rapport est équilibré ou pas ? Il est parfois très agréable de travailler avec certaines marques qui nous font confiance. On va utiliser leur produit, expliquer pourquoi on pense qu’il est bien... Mais de nombreuses marques nous demandent de réciter un texte commercial ou ne s'intéressent qu'à notre taux d’engagement. Certaines utilisent le féminisme pour vendre des confitures aphrodisiaques ou bien des lunettes en forme de vulves.

En parallèle, vous expliquez qu’il est devenu de plus en plus difficile au fil du temps d’être visible sur Instagram, à moins d’adopter le rythme de l’algorithme.

E. D-C : On est nombreuses à faire le constat que la qualité du contenu sur Instagram s'est dégradé ces dernières années. La faute revient à l'algorithme qui réclame un rythme de parution extrêmement élevé pour garder une forme de visibilité. Si vous ne postez du contenu qu’une fois par semaine, ou bien juste quand vous avez quelque chose d’important à dire, vous vous retrouvez shadowban (le contenu n’est pas censuré, mais reste invisible pour une majorité de votre audience). Il faut aussi produire beaucoup de reels (le format de vidéos courtes du réseau social), ce qui n’est pas aussi simple que de poster une photo sur son feed. C'est exactement les mêmes problèmes que pour des rédactions qui sont obligées d’écrire des dizaines d’articles par jour pour faire du clic sans penser à la qualité.

Le contenu de ces comptes porte forcément sur le sexe. Or Instagram est devenu de plus en plus frileux sur le sujet. D’après votre livre, vos comptes subissent aussi du shadowban à cause de la pudibonderie de la plateforme.

E. D-C : C'est assez ironique quand on y pense. On a commencé à investir les réseaux sociaux parce qu'on n’arrivait pas à investir les médias mainstream qui ne voulaient pas parler de nos combats et de nos sujets. À présent que les sujets que nous évoquons sont devenus incontournables dans l’espace public, les réseaux sociaux ne veulent plus en entendre parler. Certains médias féministes indépendants comme La Déferlante, Gaze, Censored qui sont essentiellement basés sur Instagram ne peuvent plus faire de publications sponsorisées sur Facebook. On se rend compte que tout ce qu'on a construit peut disparaître du jour au lendemain.

Vous évoquez aussi les problèmes de modération de la plateforme avec les nombreuses menaces et autres dick picks que vous recevez. Avec une douzaine d’autres personnes, vous avez saisi la justice afin de demander des comptes à Instagram sur sa politique de modération. Qu’en est-il ?

E. D-C : Nous sommes dans un processus de médiation avec Meta qui doit durer 6 mois et qui est renouvelable. C’est une grande première en France. Nos avocats et les représentants d’Instagram doivent trouver un accord pour faire la transparence sur leur politique de modération et de shadowban, faute de quoi le juge devra trancher. Pour le moment le contenu de la conversation est confidentiel, mais j'espère que cela provoquera quand même une réelle prise de conscience de l'impasse qu'on est en train de traverser. On doit se rendre compte qu’il n’y a pas assez de moyens humains mis sur la modération de contenu sur ces plateformes.

Vous avez migré en partie sur Patreon pour échapper aux algorithmes d’Instagram. Comment ça se passe là-bas ?

E. D-C : C'est incroyable, je n’ai aucun regret d’être allée sur cette plateforme. La communauté y est beaucoup plus petite et on se retrouve dans une bulle de bienveillance et de liberté incroyable. Je peux publier du contenu de manière moins fréquente, mais plus poussée et plus pertinente. Je peux aussi réinvestir le hors-ligne, organiser plus de rencontres avec les personnes de ma communauté. C'est une dynamique plus saine et moins horizontale au sein de laquelle il n’y a pas de harcèlement et où la parole est bien plus libre que sur les gros réseaux.

Que devient votre compte Instagram dans ce cas ?

E. D-C : Ça reste quand même le réseau sur lequel il y a la plus grosse communauté, donc quand il faut appeler à manifester c'est plus pratique de le faire auprès de 120 000 personnes plutôt que de 200 personnes. Pour le reste, c’est surtout le lieu sur lequel je vais partager et relayer des informations militantes sans forcément perdre du temps à produire du contenu original. J'ai complètement abandonné l'idée d'essayer d'être à la hauteur de ce que l'algorithme me demande pour avoir la visibilité maximale. Je l'utilise aussi un peu comme une plateforme pour mettre en lumière le travail d'autres associations. C’est quand même dommage. Si Instagram avait un algorithme qui montrait mon contenu à la moitié de ma communauté de manière stable et constante, je pense que je continuerais à travailler sur la plateforme. Mais pour le moment, je préfère retrouver une communauté et une structure à taille humaine.

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