Dans la guerre culturelle, tout les coups sont permis
© Joseph Paris

Féministes vs masculinistes : comment la modération sur les réseaux est devenue outil de censure

Le 24 mars 2021

Entre le manque de transparence des décisions et l’usage abusif d’outils de modération, les plateformes sociales sont devenues des terrains d’affrontement idéologique par censure interposée.

Le 13 mars 2021, une quinzaine de comptes Instagram féministes comme @jouissance.club, @clitrevolution ou bien encore @hysterique_mais_pas_que, ont lancé une assignation en justice à l’encontre de Facebook après plusieurs vagues de suppressions de comptes. Derrière cette action, ils espèrent obliger la plateforme à justifier sa politique de modération, et la rendre plus transparente.

Manque de transparence

Elvire Duvelle-Charles participe à cette action en justice. Co-autrice de Clit Révolution : Manuel d’activisme féministe, elle gère le compte Instagram éponyme qui est suivi par un peu plus de 110 000 abonnés. En 2018, son compte et celui d’une dizaine d’autres féministes participant à la campagne « Sexuality is not dirty » sont supprimés sans explications. « C'était arbitraire parce que les contenus n'étaient pas du tout explicites, raconte-t-elle. On n’a reçu aucune notification de la part de la plateforme. On a juste remarqué qu'on ne pouvait plus publier de posts et que seules les stories restaient accessibles. Ça a duré deux semaines. » Pour elle, cette action en justice s’inscrit dans un long processus au cours duquel de nombreuses tentatives de dialogue ont été initiées sans grand résultat. « Instagram ne répondait presque jamais à nos e-mails. Moi, j'ai un compte à 100 000 abonnés qui est certifié, mais ça ne fait aucune différence avec d'autres comptes. »

Ce manque de transparence dans les prises de décision n’est pas nouveau et peut prendre d’autres formes, comme le shadow banning. Derrière ce mot mystérieux se cache une pratique de plus en plus courante sur la plateforme Instagram. Elle consiste à invisibiliser certains comptes sans les effacer. C’est ce qu’a vécu la photographe Romy Alysée en 2018. Cette dernière publiait des photos artistiques un peu trop osées pour la plateforme et a vu son compte fermé temporairement. Après une réclamation, elle le récupère, mais se rend compte que ce dernier est devenu presque invisible pour la plupart de ses abonnés. « D’un seul coup, le nom de mon compte était difficile à trouver dans la barre de recherche d'Instagram, raconte-t-elle. Il fallait taper mon pseudo en entier pour le trouver. Je me suis aussi rendu compte que l’audience était très diminuée sur les posts ou les stories. Moi j’ai 18 000 personnes qui me suivent, et avec mes stories je n’arrivais pas à dépasser les 3 000 personnes au maximum. C’est une forme de censure qui ne dit pas son nom. » Évidemment, cette décision n’est jamais annoncée aux utilisateurs par la plateforme.

Modérer pour mieux censurer

Il est au centre de l’action en justice portée à l’encontre de Facebook et Instagram, mais le manque de transparence n’est que la partie visible du problème. En profondeur, ce sont les outils de signalement mis en place par les plateformes pour faire remonter les posts jugés problématiques ou dangereux qui posent problème. Ces derniers sont utilisés comme des armes contre les comptes militants afin d’y imposer une censure indirecte. C’est ce dont s’est aperçu Elvire Duvelle-Charles peu après la perte de son compte. « On a fini par comprendre qu'on s’était pris des raids de signalements massifs de la part d’une communauté antiféministe qui traîne souvent sur les forums 18-25 du site jeuxvidéo.com. Ce sont de jeunes hommes qui avaient mis en place une liste de comptes à prendre pour cible. C’est particulièrement punitif parce que les procédures pour les récupérer sont très lentes. »

Ce phénomène des raids est loin d’être récent sur le web. Un article de Vice portant sur ce phénomène le fait remonter à 2006 quand les utilisateurs anonymes du forum 4chan se rendaient sur le jeu Habbo Hotel pour y mettre le « bololo ». Une centaine d’internautes débarquait au même moment et bloquait les autres joueurs ou bien y professait des insultes racistes pour le LULZ. Au moment où le mouvement Anonymous a commencé à émerger entre les années 2008 et 2010, la méthode a évolué. L’objectif des raids était de faire sauter des sites web ou des forums en lançant des attaques DDOS sur un serveur informatique. À présent ce sont les comptes de réseaux sociaux qui sont visés, d’autant plus que ces derniers peuvent cumuler plusieurs dizaines de milliers d’abonnés et qu’ils servent d’outils de travail à de nombreux créateurs de contenus militants.

Ces raids de censure sont majoritairement employés dans le cadre de la guerre culturelle qui a lieu sur les réseaux entre les communautés progressistes, féministes ou LGBT+ et la manosphère et la fachosphère qui regroupent généralement des jeunes hommes masculinistes ou d'extrême droite. Les deux « camps » utilisent d’ailleurs cette méthode avec succès.

« J’ai l’impression que les comptes militant en faveur du féminisme ou des droits des LGBT+ sont beaucoup plus ciblés par ce type d’attaques pour la simple raison que le camp adverse est bien mieux organisé que nous, indique Elvire Duvelle-Charles. Les mouvements de jeunes d'extrême droite forment des communautés très actives et bien présentes sur Twitch, où ils passent beaucoup de temps. Nous, on n’a pas l'équivalent de jeuxvideo.com et on n’a pas cette culture qui permet de créer un vrai ciment. »

« C’est celui qui le dit qui l’est »

De son côté, le youtubeur RDZ, situé plutôt à l'extrême droite de l'échiquier politique, se plaint lui aussi du même type d’attaque et des mêmes conséquences, notamment sur Facebook. « J’ai commencé à poster mon contenu sur cette plateforme à partir de 2017 et au début, ça se passait bien, raconte-t-il. Mais dès que mes adversaires idéologiques sont tombés dessus, ils l’ont signalé en masse à la plateforme. Pas mal de mes publications sont tombées à cause de ça, et ma page a été fermée deux fois. J’ai dû repartir de zéro à chaque fois. Maintenant, je ne peux plus poster sur le réseau, car Facebook limite le nombre d’abonnés que je peux atteindre. »

Lui-même reconnaît que les comptes féministes subissent de la censure et indique qu’il n’est pas favorable aux raids de ce type. Mais il met aussi en avant une forme d’asymétrie dans le traitement de la modération. Selon lui, cette asymétrie serait causée par une préférence idéologique envers le camp progressiste de la part de la plateforme. « Pour une page féministe qui saute, il y en aura 10 patriotes qui vont se faire censurer », estime-t-il. On voit bien qu’ils sont pro féministes chez Facebook. Ils mettent des petits messages pour soutenir la Journée des droits des femmes, ou qui encouragent les adolescentes à faire un cursus scientifique. Ils vont aussi supporter des discours assez violents des mouvements antiracistes comme Black Lives Matter. Ils tentent de donner une image de neutralité, mais je trouve qu’ils sont hypocrites. »

Du côté féministe, les reproches sont sensiblement différents. Pour Elvire Duvelle-Charles, la question ne se situe pas vraiment au niveau idéologique, mais plus sur l'inaction générale des plateformes face à des comportements illégaux. « Quand, à titre individuel, je suis visée par des commentaires racistes, sexistes, par des dick pics (photos de sexes masculins, ndlr), ou, pire, par des menaces de mort ou de viol, et que je signale les personnes qui en sont à l'origine, elles ne sont jamais inquiétées, explique-t-elle. On se demande vraiment comment Instagram gère sa modération. Je fais partie du collectif Stop Fisha, qui traque les images pédopornographiques ou de revenge porn postées sur le réseau. Les comptes signalés sautent rapidement, mais les auteurs, eux, ne sont jamais inquiétés par la justice. » Ce manque d’action devrait lui aussi, être au cœur des débats qui auront lieu le 12 mai prochain.

David-Julien Rahmil - Le 24 mars 2021
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  • La question de la modération des réseaux sociaux est cruciale. Hélas, les plateformes ne sont, assurément, pas à la hauteur de leurs responsabilités.
    Remarque à l'auteur : la fin de l'article n'est pas claire. On ne comprend pas ce qu'il se passe le 12 mai.