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Batman signale Twitter
© Batman

Fallait Pas Supprimer : le justicier borderline que Twitter mérite

Le 6 mars 2019

Derrière son compte Fallait pas supprimer, un internaute anonyme déterre des tweets effacés par des personnalités publiques. Entre fin justicier ou pourvoyeur compulsif de bad buzz... que penser du « name and shame » ?

Le 19 février dernier, le directeur Marketing de la marque Nocibé, Alain Bizeul, publiait un tweet insultant envers l’animateur Yassin Belattar qui avait décidé de démissionner de TF1. Rapidement effacé, ce tweet a pourtant ressurgi quelques jours après, le 25 février, sur le compte de Fallait Pas Supprimer - @FallaitPasSuppr - un twittos qui s’est donné pour mission de republier les messages effacés du réseau social.

« L'idée de ce compte m'est venue assez récemment, en 2017, raconte-t-il. Je songeais à créer un recueil de contenus supprimés afin d'en laisser une trace quelque part sur Internet. Ce qui a vraiment tout déclenché c’est la découverte d'un Américain qui archive tous les tweets (même ceux supprimés) de Donald Trump et la double suppression de tweets par Antoine Griezman. » Pour rappel, le footballeur s’était pris en photo, grimé en basketteur de la NBA. De nombreux internautes s’étaient offusqués du maquillage noir qu’il avait utilisé.

Du côté de sa méthodologie, @fallaitpassuppr se dit impartial dans ses choix. « Je ne choisis pas, je ne suis qu'un observateur assidu qui passe trop de temps sur Twitter, indique-t-il. Comme il s’agit du réseau social des politiques et des journalistes, ils représentent une grande partie de ma timeline. On me contacte également beaucoup par messages privés pour m'alerter sur tel ou tel contenu, m'envoyer des screenshots. Je n'ai pas de ligne éditoriale, je m'efforce d'épingler tout le monde, tous les bords, tous les partis... »

Éthique en toc ?

Si son œuvre d’exhumation de tweet est saluée par une bonne partie de Twitter, d’autres personnalités estiment que la méthode est plutôt borderline. Dans un article publié sur Slate, le journaliste Claude Askolovitch, estime le procédé trop semblable aux procès de Moscou. « La vertu publique n’est pas une archéologie, raconte-t-il. On ne combat pas le mal avec les méthodes de la Stasi, en cherchant pour preuves des mots mal enterrés, dans des délits de verbe, délits de pensée, délits de salive, délits de clic. »

Interrogé sur l’éthique de sa démarche, @fallaitpassuppr se sent droit dans ses bottes. « Il faut rappeler que Twitter est public, indique-t-il. Si des personnalités ou des politiques décident d'ouvrir un compte et de communiquer au travers de celui-ci, elles engagent leur responsabilité, leur image. Quant au droit à l’oubli, j’estime qu’il n'est pas compatible avec Internet, tel qu'il est conçu. Il n'y a donc pas de débat possible sur ce sujet, selon moi. »

C’est justement sur cette question de l’espace public et privé qu’intervient Olivier Ertzscheid, Enseignant-chercheur en sciences de l'information et de la communication et auteur du blog Affordance. « Le web est un espace public et tout un chacun est responsable de ce qu’il peut y dire, explique-t-il. Mais sur Twitter, c’est un peu différent. Il s’agit d’une plateforme privée qui a un statut d’espace public. Vous avez donc le droit de dire des choses privées depuis un compte privé (sous pseudonyme). Mais si vous tweetez sous votre nom et que vous êtes une personnalité publique, même de deuxième ou troisième plan, c’est la dimension publique qui l’emporte. » Si la méthode reste critiquable, elle s’avère donc plutôt légitime pour Olivier Ertzscheid. « Le boulot de Fallait Pas Supprimer me semble « utile » entre guillemets, car il cible des gens qui sont dans la sphère publique et qu’il ne s’acharne pas sur de parfaits inconnus. »

Le « name and shame » est là pour rester

Au-delà de cette question de personnes privées ou publiques, @fallaitpassuppr reconnaît un certain droit à l’effacement et dit surtout s’intéresser à ce qui se passe après la publication du post supprimé. « Les réactions à chaud sont justement ce qui est le plus intéressant et révélateur, explique-il. Bien sûr, tout le monde a le droit à l'erreur, c'est pour cela que de nombreux de twittos épinglés viennent régulièrement expliquer, de bonne foi, les raisons de leur suppression. Mais certaines suppressions révèlent une des faces cachées d'une personnalité. Certaines fois on en apprend plus sur la réaction des twittos à l'épinglage de leur tweet supprimé (mea culpa, débat, insultes, menaces, mauvaise foi, blocages...) que via le contenu du tweet lui-même. »

Défini comme du « name and shame », cette pratique qui consiste à nommer publiquement les gens pris en flagrant délit de suppression, risque d’avoir de beaux jours devant elle. Mais pour Olivier Ertzscheid, la faute revient avant tout à Twitter qui ne se montre pas à la hauteur. « La plateforme ne répond absolument pas aux problématiques de modération ou de harcèlement qui peuvent exister, explique-t-il. Comme la nature a horreur du vide, il est normal de voir apparaître des comptes comme @FallaitPasSuppr qui vont profiter de la viralité de Twitter pour faire ce job d’une autre façon ».

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