une voiture de police devant le super marché

« Il y a eu un loupé »  : pourquoi vous n'auriez jamais dû voir la vidéo de l’attentat de Buffalo

© Capture d'écran CBS

La tuerie raciste de Buffalo a été diffusée en direct sur Twitch. Puis massivement partagée sur Twitter et Facebook. Et cela n’aurait jamais dû arriver.

La vidéo commence dans une voiture. On voit deux mains gantées manœuvrant le volant du véhicule sur un parking de supermarché avant de sortir, armées d’un fusil automatique. La suite, on la connaît. Un terroriste de 18 ans se réclamant du suprémacisme blanc a tiré sur une foule majoritairement composée d’Afro-Américains, tuant 10 personnes et en blessant 3 autres. Le tout s’est déroulé en direct sur la plateforme de streaming Twitch. La vidéo a bien été supprimée deux minutes après sa diffusion et le contenu effacé par la plateforme, mais cela n’a pas suffi. Dans les heures qui ont suivi, des captures de la vidéo ont été massivement partagées sur les réseaux et notamment sur Twitter, avec le hashtag #buffalo. 

La vidéo du massacre de Buffalo n'aurait jamais dû se propager comme ça

« C’est un véritable loupé », déclare Charlie Bismuth, un cyberactiviste. Charlie connaît bien le sujet. Il appartient à la Katiba des Narvalos, un groupe de volontaires qui détecte et signale les contenus terroristes qui circulent en ligne, et qui a été récemment proposé au prix Nobel de la Paix. « Depuis les attentats de Christchurch en 2019, les plateformes ont financé et mis en place le GIFCT (Global Internet Forum to Counter Terrorism), un organisme qui a pour mission de synchroniser les efforts entre plateformes pour lutter contre la diffusion virale de ce type de contenu, explique-t-il. Avec cet organisme, les différentes plateformes auraient très bien pu repérer la signature numérique de cette vidéo (une sorte de carte d’identité unique) et la donner aux algorithmes de filtration afin de créer une vague généralisée de suppression du document. Au lieu de ça, nous avons vu des copies de la vidéo se disséminer partout sur Facebook et Twitter. » Face au manque de coordination des réseaux, les membres de la Katiba ainsi que Ctrlsec, un autre groupe organisé de lutte contre les contenus terroristes se sont donc coordonnés pour signaler en masse et de manière répétée tous les comptes qui ont propagé la vidéo. Un travail aussi épuisant que frustrant, car peu efficace. Mais comment en est-on arrivé là ? 

Le poids des manifestes et le choc du direct : les deux nouvelles armes des attentats terroristes

Pour comprendre comment ce type de vidéo se propage sur les réseaux, il faut avant tout se pencher sur le modus operandi des attaques terroristes récentes. Depuis les attentats de Christchurch en 2019 en Nouvelle-Zélande, les assaillants s’équipent de caméras pouvant streamer leurs actions en temps direct sur les réseaux. Ils laissent aussi derrière eux un manifeste censé expliquer leur geste, mais comme l’indique Charlie Bismuth, les vidéos sont bien plus efficaces. « Un attentat aura des impacts démultipliés s’il y a des vidéos et plus encore si ce sont des vidéos en direct, explique-t-il. Un manifeste c’est long et laborieux à lire, mais une vidéo permettra de faire peur à la population, mais aussi de pousser à l’acte d’autres personnes. Ces vidéos ont d’ailleurs souvent un aspect ludique. Elles sont filmées à la première personne et l’on voit un terroriste armé qui tire sur des gens comme dans un jeu vidéo. C’est une logique que l’on retrouve beaucoup chez les terroristes d’extrême droite accélérationnistes qui ont pour objectif de monter des groupes ethniques les uns contre les autres et donc d’accélérer une éventuelle guerre raciale. » 

L'attrait du gore et de l'indignation

Après le choc du direct, vient l’étape de la propagation. Bien souvent, les terroristes préviennent des membres de leur communauté ou des internautes sur Reddit ou 4chan, quelques heures avant leur passage à l’acte. Ces messages suffisent à mobiliser une centaine de personnes qui vont alors enregistrer le live au moment où ce dernier se déroule. Voilà pourquoi la suspension de Twitch, même effectuée 2 minutes après la tuerie, n’est pas suffisante. « La vidéo a bien évidemment été reprise par tout le cercle suprémaciste blanc afin de la diffuser le plus largement possible, explique Charlie Bismuth. Mais ce ne sont pas les seuls à avoir participé à sa circulation. Il y a aussi des comptes habitués à partager des vidéos choquantes pour profiter de la viralité ou tout simplement des jeunes motivés par la curiosité morbide et qui vont reposter du contenu gore. Il faut ensuite compter sur une seconde vague composée surtout de militants d’extrême gauche qui vont diffuser la vidéo postée par les militants d’extrême droite, pour s'indigner. Ça appelle immédiatement une réponse des militants d’extrême droite qui vont à leur tour retweeter les posts et donc rediffuser une nouvelle fois la vidéo pour dénoncer ceux qui dénoncent. Concrètement, si les plateformes n’ont pas mis en place une détection automatique de la vidéo dans les deux heures qui suivent la diffusion, c’est foutu. On va la retrouver partout pendant plusieurs jours. » 

La modération en berne le week-end ?

Comment s’explique ce manque de réactivité de la part des plateformes ? Notre cyberactiviste évoque plusieurs pistes et notamment le fait que l’attentat s’est déroulé durant le weekend. « Twitter c’est quelque chose comme 2 000 modérateurs dans le monde et sans doute beaucoup moins durant le week-end, indique-t-il. On a des statistiques qui montrent que chaque dimanche après-midi, une purge a lieu sur le réseau, juste au moment où les modérateurs reprennent le travail. Pour cet attentat, on était en situation de crise avec des partages massifs de contenu. Ils auraient dû être 3 ou 4 fois plus pour gérer ça. » Au-delà du nombre de modérateurs, Charlie Bismuth pointe le manque de collaboration avec la plateforme. « Leurs équipes ne sont pas du tout préparées à ce type d’évènement, mais nous, on l’est, poursuit-il. On pourrait très bien leur fournir des informations, on a beaucoup de données à partager. Si on avait une passerelle avec eux, on pourrait les alimenter de manière fiable et efficace. Mais rien n’a été mis en place depuis 7 ans que l’on existe. Twitter est opaque, c’est impossible de dialoguer avec eux et ils ne veulent collaborer avec personne. » 

Si une grande partie du ménage semble avoir été fait dimanche 15 mai, il suffit de cliquer sur l’hashtag #attentat pour tomber sur un ou deux comptes continuant de partager la vidéo de Buffalo. Pour Charlie Bismuth, c’est maintenant trop tard. Les images de la tuerie continueront de hanter les recoins du web, et cela durera sans doute des années.

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