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un joueur qui vise dans un fusil à lunette
© Fortnite / Epic Games

Comment des groupuscules d'extrême droite recrutent des ados sur Fortnite

Le 21 sept. 2020

Le journaliste Paul Conge a enquêté sur la radicalisation des très jeunes joueurs de jeux vidéo et la manière dont ils sont recrutés par des groupuscules suprémacistes.

Il est journaliste, et spécialisé dans l’étude des mouvements d’extrême droite française. On pourrait penser que rien ne prédisposait Paul Conge à aller frayer du côté des gamers et plateformes de jeux. Erreur. Entre son sujet de prédilection et l’univers du gaming, il existe des liens étroits et tissés de longue date qu'il explore dans un chapitre de son livre « Les grand-remplacés: Enquête sur une fracture française ».

Vous êtes journaliste spécialisé dans l’extrême droite en France, comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser aux jeux vidéo ?

PAUL CONGE : La plupart des mouvances identitaires, nationalistes ou négationnistes ne se contentent pas du champ politique classique et créent de véritables bases opérationnelles sur le Web. Leur objectif n’est pas de remporter des élections, mais de mener une guerre culturelle afin de propager le plus largement possible des idéologies liées, entre autres, au suprémacisme blanc. Ces mouvances ont compris que c’est en ligne, et notamment dans l’univers des jeux vidéo, qu’elles vont trouver un public potentiellement plus réceptif et malléable qui pourrait venir grossir leurs rangs.

Pourquoi le public gamer serai-il plus sensible aux idées d’extrême droite ?

P. C. : On est face à de jeunes ados qui ont en général peu de culture politique, ou bien de jeunes adultes qui sont parfois dans une position sociale d’échec. Beaucoup sont isolés ou mécontents de la société. Ils habitent parfois des endroits où les solidarités familiales se sont étiolées. C’est clairement un terreau propice pour être happé par l’extrême droite.

Les jeux vidéo ont-ils eux-mêmes une part de responsabilité dans cette sensibilité aux idées de l’extrême droite ?

P. C. : Bien sûr, il ne faut pas caricaturer. Ce n’est pas parce que l’on campe un personnage qui tue des gens qu’on a forcément envie de commettre des crimes racistes. Cependant, j’ai été étonné de découvrir les travaux de recherche du sociologue Laurent Trémel sur le monde du gaming. Il souligne que les univers virtuels proposent de mener des actions impossibles dans la vraie vie. Les joueurs doivent par exemple défendre des territoires face à des envahisseurs, ou organiser des assassinats ciblés contre des individus présentés comme terroristes. Or ce chercheur a constaté que certains de ces joueurs situés à droite ou à l’extrême droite sur l’échiquier politique n’avaient pas de recul face à ces scénarios. Ils adhèrent au premier degré à la vision de ces jeux qui présentent, par exemple, la civilisation occidentale comme supérieure.

Vous évoquez dans votre livre le site Avenoel, très lié aux forums de jeuxvideo.com et qui est l’une des places fortes des groupuscules d’extrême droite.

P. C. : Avant de parler d’Avenoel, il faut évoquer son grand frère : le site jeuxvideo.com (JVC). Depuis une dizaine d’années, il s’agit d’un véritable poumon du Web français, une sorte d’incubateur du LOL où se créent beaucoup de codes culturels du Web. C’est aussi un endroit qui est assez connu pour ses trolls masculinistes ou d’extrême droite. Il a pendant longtemps été assez peu modéré, mais JVC a connu un vrai tour de vis en 2017, juste après l’affaire du cyberharcèlement de la journaliste Nadia Daam. De nombreux internautes qui se sentaient bridés dans leur liberté d’expression ont donc rejoint le forum d’Avenoel, créé en 2014 par Spartanz, un membre qui voulait émanciper son groupe de trolls des décisions du site jeuxvideo.com.

Les États-Unis ont connu un phénomène assez semblable avec le forum 8chan qui est devenu la base opérationnelle de plusieurs terroristes d’extrême droite. Il est aussi né d’une scission avec 4chan, un autre forum très populaire.

P. C. : C’est totalement ça. À mon sens, Avenoel est vraiment le seul équivalent français de 8chan. C’est un espace de discussion sur Internet qui accorde une totale liberté à l’expression des opinions extrêmes, au gore, au porno. On est sur du shitposting d'ado sans aucune règle de modération. Forcément, il est devenu au fur et à mesure un temple de la dissidence nationaliste dans lequel échangent tous les jours des milliers de membres actifs. Certains organisent même de véritables task forces numériques autour de figures idéologiques bien identifiées comme Henry De Lesquen, négationniste, ou Daniel Conversano, qui plaide pour un séparatisme racial. Ils peuvent mobiliser jusqu’à 400 personnes d’un seul coup pour mener des opérations d’astroturfing, et des raids sur des groupes Facebook, du harcèlement de personnes ou l’emballement autour d’un hashtag raciste sur Twitter.

Vous expliquez aussi qu’ils mènent de véritables campagnes de recrutement, notamment sur Fortnite. Comment s’y prennent-ils ?

P. C. : Ces groupuscules ne sont pas que des prosélytes. Ils fonctionnent aussi comme des rabatteurs et ciblent des jeunes qu’ils estiment être des leaders d’opinion. Ils veulent leur faire franchir la barrière du virtuel pour les intégrer dans une vraie confrérie. Pour cela, ils font une veille importante sur les réseaux sociaux, sur YouTube et Twitch, afin de repérer de jeunes joueurs qui pourraient être proches de leurs idées. Ils vont ensuite se mobiliser pour rejoindre leur cible dans une partie de Fortnite, puis venir jouer avec elle et commencer à la « troller ». Ils commencent à lui lancer des blagues antisémites, à lui demander si elle trouve qu’il y a trop d’Arabes en France..., ils vont voir comment elle réagit. Si le joueur mord, ils vont l’inviter à les rejoindre, par exemple, sur un serveur Discord ou sur le site Avenoel, où il sera exposé à beaucoup de mèmes ou de blagues racistes. S’il est volontaire, on va aussi lui proposer de participer à des groupes de sport et de boxe. Il va pouvoir sortir avec d’autres membres du groupuscule, participer à des soirées et bénéficier d’une véritable confrérie soudée par l’entraide.

Sur les forums comme dans les parties de jeux vidéo, les blagues et l’humour semblent être beaucoup utilisés pour radicaliser les jeunes. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

P. C. : Aux États-Unis, les trolls d’extrême droite parlent de « red pill », la pilule rouge, en référence à une séquence du film Matrix où on propose au héros de prendre une pilule qui lui permettra de découvrir le monde tel qu’il est. Dans le langage militant, « prendre la pilule rouge » consiste donc à ouvrir les yeux sur une réalité sociale ou politique dont on n’était pas conscient. Le terme a ensuite été subverti par l’extrême droite et désigne le fait de convertir une personne à une idéologie masculiniste ou raciste, en utilisant des mèmes ou des GIF, qui sont généralement très drôles et donc très efficaces pour faire passer une idée radicale très rapidement. La très grande force de l’extrême droite est d’avoir compris la culture pop et de l’utiliser, de même que les codes du Web.

Mais comment peut-on se faire avoir par des blagues ?

P. C. : Tout d’abord, il faut bien comprendre que cette culture Web parle énormément aux plus jeunes, mais passe totalement inaperçue chez les plus de 40 ans. Les jeunes adultes baignent dans cette culture depuis leur plus jeune âge, notamment sur les forums de jeuxvideo.com. Ceux qui font de la propagande pour l’extrême droite jouent beaucoup sur le ton du troll ou de la post-ironie, un humour noir et provocateur qui surfe sur la fine frontière entre la parodie et le réel. Certains trolls, comme Henry de Lesquen, par exemple, sont très connus pour utiliser à merveille la post-ironie. Quand il sort une énormité raciste, ça paraît tellement absurde que l’on ne sait pas si c’est sérieux ou non, ni sur quel pied danser. Il est parfaitement conscient de l’effet que cela produit. Il m’a confié en interview qu’il sait très bien que ceux qui utilisent ses mèmes et ses gimmicks sont proches de ses idées. C’est une arme culturelle redoutable.

Le milieu gamer n’est pas uniquement composé de personnes de l’extrême droite. Existe-t-il aussi un camp progressiste qui lutte ?

P. C. : Oui, on les appelle communément les SJW pour « social justice warrior ». Même s’ils tentent de s’opposer à l’extrême droite, ils sont relativement en retard sur les méthodes. Il y a un adage qui dit « Left can’t meme » ou « La gauche ne sait pas faire de mèmes ». Ça n’est plus tout à fait vrai maintenant, car il existe certains « neurchis » qui sont vraiment hilarants. Mais l’extrême droite a vraiment un coup d’avance, et ils ont tellement imprégné la culture Web de références nationalistes qu’elles paraissent naturelles à beaucoup de jeunes internautes. La bataille de l’imaginaire a déjà été gagnée.


Cet article sera disponible dans la prochaine revue de L'ADN dédiée à la génération Z.

David-Julien Rahmil - Le 21 sept. 2020
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  • Bonjour,

    Je suis un utilisateur d'avnoel, yandex le sait et il m'a indiqué votre article.
    Tellement d'honneur, merci beaucoup pour votre homage!

    Des milliers d'utilisateurs xd, on est 200 au maximum.
    Une task force de 400 cyberfacho loool on est 15 a être politisé.

    C'est juste que tout les mouvement "de droite dissidente" ont un gars sur cette plateforme, indirectement, sur JVC.
    La seconde communauté la plus active de avenoel après les facho, c'est les trap, sois, les "lgbt'. On en parle?

    Il y a a des européiste, il y a des gent de XR, il y a des antifaciste, des anarchistes.
    En fait, on y trouve, tout ce qui est censuré sur JVC, dont nous somme "la poubelle".

    Vive la liberté, mort aux cons.
    Pour le peuple et la patrie.

    Jaures d'Avenoel.

  • Les sous étrons gauchistes oestrogénée ont constamment besoin d'agiter el famoso épouvantail "estremme droite" pour que leurs journaux et assocs pourries puissent continuer à toucher des subventions et ainsi sucer le sang de ce qu'il reste de la France et pas de l'Afrance que vous êtes en train de GENOCIDER . En plus de ça bande de nazis vous voulez empêcher les gens de faire leur devoir de mémoire!