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Des mains en train de faire des doigts d'honneur

L'ABC du clash : comment on se parle sur les réseaux ?

Uptowns
Le 5 juin 2020

Quelles sont les nouvelles mécaniques de la conversation sur les réseaux sociaux ? Philippe Llewellyn, Anthony dos Santos et Ludovic Bajard de l'agence Uptowns nous livrent l'ABC du clash.

De l'appropriation culturelle à la culture de l'annulation

Annuler quelqu’un comme on annule un spectacle. C’est le principe de la cancel culture (ou culture de l’annulation), une forme d’activisme menée en ligne par certaines communautés. À grands coups de hashtags, on « annule » quelqu’un dont les propos, le travail ou les actes ont été jugés « problématiques ». La cancel culture est souvent perçue comme le prolongement du call-out, cette pratique qui vise à dénoncer publiquement les propos d’une personne, mais elle trouve en réalité ses racines dans le mouvement américain des droits civiques. L’un de ses principaux foyers reste d’ailleurs la communauté transnationale « Black Twitter » (à l’origine afro-américaine, mais qui s’est étendue aux afro-descendants). On y discute de tous les sujets relatifs à la communauté, et de nombreux concepts restés dans des niches universitaires ou militantes y sont popularisés. Parmi ceux-là, la question de l’« appropriation culturelle », qui s’invite de manière parfois très virulente dans la sphère artistique. À titre d’exemple, la DJ russe Nina Kraviz s’est récemment trouvée #cancelled au sein de la communauté « Techno Twitter ». Il lui était reproché de s’être approprié les codes de la culture afro-américaine en publiant un selfie d’elle coiffée de « cornrows », ces tresses africaines traditionnelles qui tressent les cheveux très près du cuir chevelu.

Extension du domaine de l'insulte

Il existe un thread Reddit dans le groupe « No such things as stupid questions » (1,5 million d’abonnés) dans lequel quelqu’un se demande pourquoi les termes « SJW », « Social Justice Warrior », « Snowflake », ou encore « Triggered » sont considérés comme « problematic ». Vous n’avez rien compris à cette phrase ? C’est que vous ignorez tout du nouveau lexique politique. Très prisés des conservateurs américains et de l’alt-right sur Twitter, les qualificatifs « Social Justice Warrior » et « Snowflake » sont régulièrement employés par ces derniers pour se moquer des progressistes. Autrement dit, ces termes, rarement revendiqués, renseignent moins sur les personnes qu’ils désignent que sur celles qui les utilisent. On trouve désormais ce procédé rhétorique dans la twittosphère féministe, où s’opposent les « universalistes », qui souhaitent faire passer la défense des intérêts individuels et collectifs des femmes avant ceux des communautés, et les « intersectionnelles », lesquelles entendent étendre la lutte aux autres formes de discriminations qui peuvent toucher les femmes. Dernière polémique en date : la question de l’inclusion des personnes transgenres dans la lutte contre les féminicides, qui a vu se « viraliser » l’acronyme « Terf » (pour « trans-exclusionary radical feminist ») comme nouvelle insulte servant à humilier les universalistes. Signe de l’intensité des échanges, l’expression est parfois associée à des appels à la violence physique (549 tweets et retweets appelant à cogner les « terfs » ont été publiés au cours du mois de février dans la twittosphère anglophone, et un collage « LES TERFS AU BUCHER » a même été aperçu dans les rues de Paris). 

Du point Godwin à « OK boomer »

Plus une discussion est susceptible de s’éterniser, plus la probabilité que surgisse une référence au régime nazi est élevée : c’est le fameux point Godwin, qui signe la fin de toute discussion. C’est ainsi que son concepteur, l’avocat américain Mike Godwin, définissait lui-même en 1994 la fameuse loi qui porte son nom, dans un article intitulé « Mème, contre-mème » paru sur Wired. Depuis, les formules de fin de non-recevoir se sont multipliées sur Twitter. De nombreux mèmes sont ainsi utilisés pour clore les discussions : « Bye », « Supprime », une image de Batman donnant une baffe à Robin, ou encore le fameux « Ok Boomer ». Cette expression résiste à toute tentative de définition stricte, mais elle exprime sans doute une douloureuse fracture générationnelle. Quoi qu’il en soit, elle est devenue l’une des formules les plus puissantes d’Internet. Chaque jour, sur Twitter, 6 500 tweets comportant la mention sont publiés. À lui seul, Donald Trump concentre 2,3 % des « Ok Boomer » du monde.

Pic politique sur Instagram

De nombreux internautes affichent leur départ de Twitter (le hashtag #byebyetwitter cumule 400 mentions hebdomadaires), et dans le même temps, les sujets abordés sur Instagram se politisent. Et il s’avère que les débats y sont nettement moins houleux. Le design de la plateforme explique en partie ce phénomène : contrairement à Twitter, sur Instagram, les commentaires sont peu visibles et le message initial de l’émetteur, très valorisé. L’autre raison repose certainement sur la puissance du langage visuel déployé : les creative activists ont pris possession de la plateforme. Instagram est peu à peu devenu l’un des canaux de diffusion privilégiés de communautés œuvrant pour davantage d’inclusivité, notamment dans le domaine de la body positivity : « skin positivity », « black beauty », « fat acceptance », « male make-up artists », « clit education », « period activists », etc. À titre d’exemple, le mouvement inclusif et féministe « I weigh » (@I_weigh), lancé par l’actrice et présentatrice britannique Jameela Jamil, vise à renverser les stigmates relatifs au poids des femmes et à transformer les perceptions autour des standards de beauté. Sa communauté réunit plus d’un million d’abonnés sur le réseau social.


Cet article est paru dans le numéro 22 du magazine de L'ADN : « Comment tu me parles ? » - À commander ici !

Uptowns - Le 5 juin 2020
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