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Un clavier qui brule
© Photo by Agence Olloweb on Unsplash

Facebook : découvrez comment les médias modèrent vos commentaires

Le 31 janv. 2019

Le dialogue entre les médias et leur public semble de plus en plus difficile. Les pages Facebook des grands médias sont devenues de véritables lignes de front où les internautes diffusent parfois des propos haineux et des théories du complot. Comment ces espaces d’expression sont-ils modérés ?

Jérémie Mani est le président de Netino by Webhelp, une société qui modère les pages de grands médias. On compte parmi ses clients Le Monde, Canal +, le Figaro, BFM TV, France Télévision ou Ouest France

Facebook est-il un bon outil pour ouvrir le dialogue entre les médias et le public ?

Jérémie Mani : De manière globale, Facebook a complètement changé le rapport entre les médias et leur audience. Il y a 10 ou 15 ans, il fallait appeler un standard ou écrire au courrier des lecteurs pour donner son opinion. À présent tout le monde peut donner un avis facilement ou participer à un débat. Par rapport à Twitter où le nombre de caractères est restreint, il est beaucoup plus facile d’obtenir une vraie conversation sur Facebook. Mais il faut se rappeler que la plateforme a été conçue pour montrer des commentaires et pas vraiment pour entretenir un dialogue construit. Ainsi la plupart des messages n’apparaissent pas de manière chronologique. Ils sont plutôt classés par le nombre de mentions likes ou de réponses qu’ils ont reçues. On n’est pas sur un forum avec une suite logique et cohérente de propos.

Quels sont les articles qui produisent le plus de débats constructifs ?

J.M. : Plus l’article est précis sur un sujet en particulier et plus le débat est de qualité. On constate que les articles un peu génériques, sur la violence dans les manifestations par exemple, sont une porte ouverte à des opinions peu construites. On va y parler du gouvernement, des casseurs, des médias, mais ça sera difficile d’avoir un débat vraiment constructif.

Comment se passe le processus de modération des pages ?

J.M. : On reçoit 100% de ce qui est publié sur les pages des différents médias. Contrairement à Facebook qui ne modère que des sujets à risque ou des commentaires signalés par d’autres utilisateurs, on est plutôt dans une approche intégrale. On utilise un outil qui analyse la teneur des messages et on leur donne une note de risque. En fonction de cette note, les commentaires sont dispatchés vers nos modérateurs qui décident s’ils doivent être retirés ou pas.

Êtes-vous confrontés à de nombreux contenus violents ?

J.M. : Nous sommes assez peu confrontés à du contenu violent. En revanche on voit passer pas mal de propos haineux ou agressifs. Dans un rapport que nous avions rendu en mai 2018, on avait montré qu’un commentaire sur 10 était haineux sur les pages médias.

Quelle est votre politique dans ces cas-là ?

J.M. : Le premier filtre que nous appliquons c’est la loi française. Contrairement aux États-Unis, la liberté de parole est plus encadrée ici. Il est interdit de poster des images de violence graphique ou bien de tenir des propos relevant de l’appel à la haine ou du révisionnisme. Après, on applique les directives des rédactions en fonction de leur tonalité et de leur souhait. À ce niveau, la modération va différer d’un média à un autre.

Vous pouvez nous donner un exemple ?

J.M. : La page des Échos par exemple s’adresse à un public plutôt CSP+ (cadres, chefs d’entreprise…). Si j’écris « c’est con ce qui t’arrive, tu n’as pas eu de cul », la rédaction va considérer que les mots sont trop vulgaires et que l’internaute doit faire un effort de langage. À l’inverse, on va laisser passer ce type de langage sur les pages Facebook de médias jeunes comme NRJ par exemple. Tant qu’on n’insulte pas les autres, le langage fleuri est toléré.

Comment gérez-vous la diffusion de fake news dans les commentaires ?

J.M. : C’est le vrai sujet du moment et on tâtonne encore avec les rédactions là-dessus. Il y a quelques années on laissait les internautes poster des théories du complot en disant que c’était juste une opinion. Mais on a vu que certaines de ces théories peuvent faire mal au vivre ensemble ou à la démocratie, on est beaucoup plus vigilant maintenant. Quand je dis que les Américains ne sont pas allés sur la Lune par exemple, c’est idiot, mais ça ne met pas vraiment en danger la société. En revanche si je parle de vaccination ou de chemtrail (une théorie selon laquelle les traces de réacteurs d’avion sont des produits chimiques nocifs pour la santé), alors c’est plus problématique. Sans modération, on laisse se développer l’idée selon laquelle une autorité cachée empoisonne sciemment le monde. Une rédaction ne peut pas laisser passer ça sur sa page. Et en même temps, si la modération est trop forte, les internautes vont crier à la censure et accuser les médias d’être à la solde du pouvoir.

D’après vous, comment peut-on lutter efficacement contre la désinformation ?

J.M. : Les gens ne font pas toujours la différence entre le média et les commentaires présents sur la page Facebook. Les journalistes ont donc un rôle primordial sur ce sujet. Quand une rédaction laisse courir une théorie du complot dans ses commentaires, c’est comme si elle la cautionnait. Outre le fait de modérer les commentaires, il faudrait aussi mettre en place une éducation aux médias et au complotisme. Les gens ne se rendent pas compte qu’ils colportent des informations fausses. Ils reçoivent de la part de leurs proches des articles leur disant de ne pas vacciner les enfants et ils ripostent directement sans prendre le temps de vérifier les sources. Ils ne veulent pas casser la chaîne de l’information, mais ils ne se rendent pas compte qu’ils sont les vecteurs d’un virus. 

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