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uUn homme en ciré jaune regarde une vague
© Photo by Luke Stackpoole on Unsplash

Tomas Pueyo, le Français qui a vu la première vague avant les autres

Le 10 sept. 2020

Son article sur Medium, lu plus de 60 millions de fois, a permis à beaucoup de monde d'ouvrir les yeux sur la réalité de la pandémie.

Il n’est ni médecin, ni virologue, mais..., il n’aura fallu qu’un article publié sur Medium pour que le Français Tomas Pueyo soit consacré par les Américains comme le « coronavirus influencer », et pour que les Espagnols le valident comme le Nostradamus du Covid.

Publié le 11 mars 2020, son premier article a fait le tour du monde. Intitulé « Coronavirus : Agissez Aujourd’hui », il a été lu plus de 60 millions de fois et traduit dans 40 langues. Tandis que la majorité des pays prenait la pandémie pour une grippette, Tomas Pueyo affirmait à grand renfort de diagrammes et de références scientifiques que la croissance exponentielle des cas nous menait droit à la catastrophe sanitaire. Rencontre avec l’homme que la crise du Covid-19 a institué en média d’influence.

Quand vous avez publié votre premier article, le 11 mars, l’Italie venait juste de confiner sa population sans que les autres pays européens ne semblent s’inquiéter. Pourquoi étiez-vous déjà en alerte ?

TOMAS PUEYO : J’ai commencé à m'intéresser au coronavirus vers la mi-février. J’ai publié de courtes analyses sur Facebook sur la manière dont l’épidémie échappait à toute tentative de contrôle. Il m’est rapidement apparu qu’on allait vers une pandémie mondiale. Beaucoup de mes contacts m’ont alors posé des questions, ils  s’inquiétaient de ce qu’il fallait faire, ils me réclamaient une synthèse. Du coup, j’ai arrêté tout ce que je faisais et je me suis concentré sur ce sujet à 100 %. À ce moment-là, ma femme n’était pas là, et j’étais seul à la maison avec mes trois enfants de moins de 4 ans. J’ai écrit essentiellement la nuit.

Vous êtes ingénieur de formation, et vous travaillez dans le numérique. Aviez-vous une compétence quelconque dans le domaine médical ?

T. P. : Quand un sujet me passionne, je l’étudie toujours à fond pour mieux l’expliquer ensuite. Les calculs pour envisager la propagation d’une maladie contagieuse sont très proches de ceux que l’on réalise pour comprendre la courbe d’adoption d’un produit qui joue sur la viralité. Mon expérience de concepteur d’applications m’a beaucoup aidé pour comprendre la croissance exponentielle du nombre de personnes touchées par le virus.

C’est cette compétence qui vous a permis de comprendre la menace d’une pandémie mondiale ?

T. P. : Dès la mi-février, nous avions assez d’indicateurs pour lancer l’alerte. On avait trois pays touchés qui n'arrivaient plus à contrôler le virus, et, tous les jours, de nouveaux cas se déclaraient dans d’autres États. Mais personne ne s’en inquiétait. Mes proches, mes collaborateurs, les capitaines d’industrie comme les dirigeants politiques, personne ne voyait la menace. Il existait un décalage énorme entre l’urgence de la situation et le comportement des gens qui pensaient qu’il n’allait rien arriver de sérieux.

Pourquoi les phénomènes exponentiels sont-ils si difficiles à appréhender ?

T. P. : Nous ne faisons jamais l’expérience d’une croissance exponentielle dans notre vie quotidienne. On est habitués à des croissances lentes et linéaires, comme des croissances de 3 % par an, par exemple. Avec le Covid-19, on parle d’une contagion qui grossit de 10 ou 15 % chaque jour. C’est un énorme changement d’échelle que notre cerveau a du mal à conceptualiser. De mon côté, dans le cadre de mon boulot, j’ai eu la chance de voir mon application passer en un mois de 1 000 utilisateurs à 20 millions. Quand on a été confronté à ce phénomène, c’est plus facile de le reconnaître.

Vos articles sont très techniques. Et pourtant, les deux premiers ont obtenu plus de 60 millions de vues et ont été traduits dans plus de 40 langues. Comment expliquez-
vous un tel succès ?

T. P. : Certains éléments ont pu aider. Le titre par exemple – « Coronavirus : Agissez Aujourd’hui » – est ce qu’on appelle un « call to action », une incitation à l’action. J’ai aussi favorisé les partages en demandant à mes lecteurs de partager l’article le plus possible pour avoir un impact positif sur les autres et sauver des vies. Mais il y a surtout une énorme composante de chance. Ce sont des articles que les gens avaient besoin de lire à ce moment précis. Ils réunissaient dans un seul texte et dans le bon ordre des éléments que l’on pouvait trouver mais de manière éparse.

Certains médias, comme France Info, vous ont accusé de jongler avec des publications scientifiques sans avoir le bagage nécessaire. Que pensez-vous de ces
critiques ?

T. P. : C’est très important qu’il y ait des critiques de ce type, surtout au sujet d’articles lus par autant de monde. On appelle ça du Check and Balance. J’ai eu beaucoup de retours et à chaque fois que les critiques étaient justifiées, je les ai ajoutées à mes articles. En revanche, pour répondre aux critiques ad hominem, j’ai choisi de publier la liste des scientifiques et d’experts qui ont lu mon article et l'ont partagé sur leurs réseaux. Mais tout cela permet surtout de réfléchir aux limites de l’expertise. Pour moi, c’est une très bonne chose d’être expert, mais cela peut être limitant dans des cas qui demandent une approche pluridisciplinaire. Au Royaume-Uni, les épidémiologistes qui conseillaient le gouvernement ont déclaré qu’il était impossible de tenir les Britanniques chez eux pendant plusieurs semaines. Les politiques n’ont pas réussi à se décider rapidement, alors qu’il suffisait de regarder les autres pays pour voir que c’était possible.

Quels ont été vos garde-fous pour assurer la qualité de vos publications ?

T. P. : J’avais déjà publié des articles sur Medium qui avaient obtenu 250 000 vues. Quand j’ai dépassé les 40 millions, la pression a encore augmenté. J’ai utilisé mon expérience dans le domaine de la fusion-acquisition. Dans ces opérations, des milliards sont en jeu. Alors les gens qui analysent vos données tentent de trouver des erreurs pour négocier le prix. J’ai utilisé ces standards pour éviter d'écrire des bêtises. J’ai aussi appliqué une politique de transparence : je cite mes sources, j’expose mon raisonnement et je ne fais aucune affirmation qui ne soit explicable.

Mais vous avez quand même utilisé des données chinoises dont on a beaucoup contesté la fiabilité ?

T. P. : Beaucoup de données occidentales sont également approximatives. En France, la comptabilité du nombre de morts a écarté puis réintégré les décès dans les EHPADs, ce qui a provoqué des cas anormaux. En ce qui concerne la Chine, les chiffres étaient sans doute faux, mais les proportions étaient très semblables à ce qu’on peut observer ailleurs : le taux de létalité de 0,7 % en dehors de Hubei et de 4,8 % dans le cluster principal est équivalent à ce qu’on trouve dans d’autres pays.

Au fil des publications, avez-vous commencé à travailler en équipe ?

T. P. : L’une des choses les plus belles qui ont émergé à la suite de mes articles, c’est la quantité de gens du monde entier qui ont collaboré pour lutter contre le coronavirus. Beaucoup de gens m’ont demandé comment ils pouvaient m’aider. Les traducteurs, par exemple, ont fait circuler mon texte en 40 langues. J’ai aussi eu une douzaine de volontaires pour faire de la recherche. Ils m’aidaient sur l’analyse, et moi, je m’occupais de l'écriture.

Quelle visibilité cet article vous a apporté ? Est-ce que ça a changé quelque chose au niveau de votre carrière pro, de votre statut social ? Ou est-ce que ça a créé de nouvelles opportunités ?

T. P. : J’ai eu un certain nombre de propositions pour écrire un livre, mais ça ne m’intéresse pas, pour le moment. J’aurais pu mettre les articles en mode payant sur Medium et j’aurais gagné beaucoup d’argent, mais ce n’était pas l’objectif. Au moins, je n’ai pas de conflit d'intérêts, c’est plus simple à gérer. Je travaille toujours dans ma boîte, ils comprennent très bien ce que je fais et me laissent toute la latitude pour travailler sur ce sujet. Mais cette aventure m’a apporté essentiellement du stress et beaucoup de travail en plus.

On parle beaucoup du monde d’après. Comment le voyez-vous, ce monde ?

T. P. : Il faut s’en remettre à une simple évidence : le passé n’existe plus, et on ne reviendra jamais à la normalité d’avant la pandémie. Avant le vaccin, il faudra porter des masques et garder nos distances. Après le vaccin, le monde aura connu une expérience qui aura impacté toutes nos habitudes.

Est-ce que le travail que vous avez réalisé sur la crise du Covid pourrait être utile pour comprendre celles qui pourraient advenir avec le dérèglement climatique ?

T. P. : Aucune crise ne sera comme celle du coronavirus. Elle est le fruit d’une combinaison de facteurs uniques. Les perspectives évoluaient au jour le jour, c’était un évènement global qui mettait des vies en danger. Le changement climatique est aussi un enjeu global qui met la vie en danger, mais l’urgence n’est pas de même nature : beaucoup d’évolutions se jouent sur des dizaines d’années. Par ailleurs, l'opinion des gens sur ces questions est déjà forgée. Quand j’ai écrit mon premier article sur le coronavirus, personne n'avait d'avis à ce propos. Pour le changement climatique, on peut sans doute améliorer l’information et le storytelling qu’on en fait, mais ça n'aura pas le même impact que celui que mes articles ont pu avoir sur la crise du coronavirus.

Comment qualifiez-vous le rôle que vous avez joué ? Vous sentez-vous influenceur ? Journaliste ?

T. P. : J’ai encore du mal à me qualifier. Analyste est le terme qui correspondrait le mieux à mon travail. En Espagne, on me surnomme le prophète ou Nostradamus. C'est amusant, mais ça suggère que j’aurais fait appel à une forme de magie. Je n’adhère pas, parce qu’il ne s’agit ni de magie, ni même de prédictions. Ce que j’ai écrit dans mes articles correspondait à ce qui se passait déjà en Chine et dans d’autres pays. Cela reposait donc plutôt sur du sens commun.


Cet article est paru dans le numéro 23 du magazine de L'ADN : « Anti-fragile » - À commander ici !

David-Julien Rahmil - Le 10 sept. 2020
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