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Les médias populistes ont le vent en poupe
© Valeurs Actuelles, Front Populaire, L'Incorect

Front populaire, Cnews, Valeurs Actuelles : la montée des médias populistes

Le 24 juin 2020

Les médias présentant des opinions souverainistes, nationalistes ou identitaires semblent se multiplier et devenir de plus en plus visibles dans le paysage. Explications avec un sociologue et un historien des médias.

Impossible de passer à côté de la sortie de Front Populaire, la revue la lancée par Michel Onfray et le producteur de télévision Stéphane Simon. Centré sur le souverainisme et le « monde d’après », ce magazine met en avant des têtes d’affiche plutôt connues comme Jean-Pierre Chevènement, le professeur Didier Raoult, la journaliste Eugénie Bastié, ou bien encore Philippe de Villiers. Forte de 31 000 pré-commandes, la revue affirme avoir assez de trésorerie pour fonctionner pendant un an.

Ils sont partout

Ce lancement à succès semble aller de pair avec une certaine vitalité des médias se présentant comme nationalistes, identitaires ou tout simplement réactionnaires. On peut citer en vrac les magazines Causeur, Valeurs Actuelles ou L’Incorrect (lancé par l’entourage de Marion Maréchal Le Pen), dont les Unes provoquent régulièrement des cris d’indignation sur les réseaux. Récemment, la couverture de L’Incorrect sur la « remigration » portant le titre « Sauvez des vies, rentrez chez vous » a même été interdite d’affichage dans les réseaux des kiosques MédiaKioske, ce qui est, in fine, un très bon coup marketing.

À la télévision, c’est la chaîne Cnews et ses choix éditoriaux basés sur l’outrance ou le clash qui sont souvent discutés sur les réseaux sociaux. Cette « Fox News à la Française » est encore plus scrutée depuis qu’elle a fait d’Éric Zemmour, condamné pour provocation à la haine raciale, le centre de son émission de débat « Face à l’info ».

Si vous voulez mon opinion

Alors que ces lancements tonitruants et cette atmosphère de mini scandales médiatiques assurent à ces médias une belle visibilité dans l’espace public, ces derniers s’inscrivent toutefois dans une tendance plus large. Pour le sociologue et ingénieur d’étude au CNRS Jean-Marie Charon, c’est l’ensemble de la presse d’opinion qui est en train de vivre une petite renaissance. « On a eu une presse d’opinion très vivante au XIXe et au début du XXe siècle, explique-t-il. Mais à partir des années 60, l’arrivée de la radio puis de la télévision ont fait refluer ce modèle de journalisme très engagé. On a notamment eu une dépolitisation de la presse régionale et des quotidiens nationaux qui n’ont gardé qu’une forme de sensibilité politique. »

Mais à partir du milieu des années 2000, la situation change à nouveau. « On a vu naître en 2017 Le Média, créé dans le sillage du parti la France Insoumise, une montée en puissance de magazines comme Fakir du député François Rufin (qui est passé de 2 500 exemplaires en 2015 à 87 000 en 2018) ou bien encore l’Opinion, magazine d’obédience libérale créé en 2013. »

Et pour l’historien des médias Fabrice d'Almeida, ces médias sont plutôt en phase avec la droite de l'échiquier politique, notamment à cause d’une droitisation des forces politiques en France. « Les discours de droite sont plus présents en France en ce moment, explique-t-il. Ils se conjuguent avec l’arrivée de plusieurs formes de populisme, qui se positionnent contre le système actuel. Ces derniers partent du principe qu’il y a une trahison des élites envers le peuple qui repose sur une forme d’appropriation économique et sur l’internationalisme et l’ouverture européenne. On a donc un mouvement protectionniste et nationaliste qui a émergé et qui parle beaucoup plus fort que les autres. »

Plus c’est insolite, plus ça marche

Un autre phénomène, plus médiatique doit être pris en compte selon l’historien. Il s’agit de la valorisation de l’insolite dans certaines niches médiatiques. « La plupart des médias mainstream pensent le monde rationnellement, de la même manière, poursuit Fabrice d'Almeida. Cela vient notamment du fait que les journalistes suivent les mêmes formations et travaillent de la même manière : avec des dépêches AFP. Tout finit par se ressembler. Cela donne mécaniquement une prime d’audience aux médias ou aux émissions qui vont aller à contre-courant et raconter des choses insolites ou surprenantes, quitte à dire des contre-vérités ou des inexactitudes. C’est exactement ce que fait Éric Zemmour qui est à la fois disruptif, populiste et qui profite de la droitisation de la société. »

Avec ces trois phénomènes, les nouveaux médias voulant attirer le plus de visibilité n’ont donc pas d’autre choix que de la jouer anti-conformiste et donc de se rapprocher des populistes. Cette stratégie fonctionne-t-elle au niveau des audiences ? Difficile d’avoir un avis tranché là-dessus, quand on regarde les chiffres. Le magazine Valeurs Actuelles a par exemple essuyé une perte de sa diffusion payée en France entre 2016 et 2019, passant d’environ 117 000 à 86 000 exemplaires. L’année 2019 est toutefois un peu meilleure avec plus de 96 000 diffusions payées. Même constat pour CNews, qui enregistre une part d’audience globale de 1,4% au mois de mai 2020. La chaîne se place derrière BFMTV qui culmine à la même période à 2,9%. Toutefois, l’émission Face à l’Info d’Éric Zemmour enchaine des records depuis ses débuts avec 3% de part d’audience le 5 juin dernier, soit 542 000 spectateurs.

Il ne faut cependant pas s’arrêter uniquement sur ces chiffres officiels, car ces médias touchent, de manière différente, un plus large public sur les réseaux. « On remarque souvent que les clashs sur Twitter sont basés sur des couvertures de magazine ou bien des extraits d’émissions de quelques secondes, indique l’historien des médias. Il faut bien comprendre que le public qui réagit sur le Web n’est absolument pas le même que celui qui regarde ou lit les médias. La réelle stratégie, c’est de cumuler ces différentes audiences pour mieux impacter le public. »

D’autres formes de journalisme

Ces médias d’opinion reposant principalement sur la radicalité et l’exacerbation de nos idées politiques ne sont cependant pas les seules à prospérer. Même si la presse écrite recule dans son ensemble, certains journaux qui jouent le jeu de l’insolite progressent en audience. C’est notamment le cas du Journal du Dimanche qui, comme Valeurs Actuelles, a repris des couleurs entre 2019 et 2020 grâce à des couvertures plus osées que la moyenne. « La réussite d’un journal n’est pas toujours liée à une question de populisme, indique Fabrice d'Almeida. Il peut aussi surfer de manière maligne sur des thématiques qui traversent la société. L’intelligence éditoriale rapporte encore. »

L’investigation, telle qu’elle est menée par Médiapart par exemple, permet aussi de maintenir un contre-pouvoir intéressant face à ces nouvelles publications. Enfin, il ne faut pas oublier les grands médias qui ont encore un rôle à jouer. « On vit une époque qui est totalement inouïe d’un point de vue historique, poursuit Fabrice d'Almeida. Nous avons traversé des événements qui ne sont pas des constructions médiatiques comme les attentats, les manifestations de Gilets Jaunes ou bien la crise sanitaire actuelle. Tout cela draine de manière massive les gens vers les grands médias car il y a un vrai besoin de décryptage et de compréhension. » Face à la montée des médias d’opinion, certes disruptifs, il ne faut donc pas oublier l’existence de mastodontes comme Le Monde qui compte de plus en plus d’abonnés.

David-Julien Rahmil - Le 24 juin 2020
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  • La presse d'opinion dérange mais elle fait partie du débat démocratique. Je ne comprends pas qu'on mette dans le même sac les souverainistes, les identitaires, les populistes, les réactionnaires et les nationalistes : les mots ont un sens, on ne peut pas tout mélanger. La presse d'opinion serait donc de droite ? Définissons "de droite" alors... Quant au titre "Ils sont partout", s'il fait bien référence à l'hebdo des années 30/40, il est quand même osé quand on sait ce qu'on pouvait y lire par rapport à ce qu'on lit dans les parutions listées ici...