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La plume contre le baton
© wellphoto via Getty Images

Violences policières et journalisme de rue : petite histoire de la haine

Le 24 nov. 2020

Les actions de violence à l’encontre des journalistes qui se sont déroulées aux abords de la place de la République ne sont que la conséquence logique de plusieurs années d’escalade, selon les experts.

Lundi 23 novembre, pendant l’évacuation brutale de la place de la République qui était occupée par un camp de migrants, plusieurs journalistes ont été pris à parti par les forces de l’ordre. Au cours de l’opération, le journaliste Rémy Buisine de Brut a notamment été molesté trois fois de suite par des policiers qui semblaient cibler spécifiquement les photographes et les cameramen présents sur place.

De l’aveu de Laurent Bortolucci, journaliste reporter d’image et fondateur de Line Press, c’est la première fois qu’un tel déchainement de violence a pu être observé. Ce dernier met en avant le fait que c’était bien les « journalistes de terrain » qui étaient particulièrement visés par les forces de l’ordre.

Des tensions sur l’article 24

Ces évènements interviennent après plusieurs semaines de mobilisation contre le projet de loi sécurité globale et notamment de l’article 24, qui interdit la diffusion jugée « malveillante » d’images de policiers, notamment lors de manifestations. À travers cette loi, de nombreux journalistes estiment que c’est leur droit de filmer le travail de la police qui risque d’être entravé.

Dans la même soirée, une délégation composée de représentants de la Ligue des Droits de l’Homme, d’Amnesty France, du collectif Reporters En Colère, de la famille Chouviat et des syndicats de la profession de journaliste était justement venue demander le retrait de cet article au ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Le groupe a finalement claqué la porte devant le refus de dialoguer.

L’escalade de la violence

Loin d’être un évènement isolé, les heurts entre la police et les reporters de terrain de mardi soir semblent être le sommet d’une escalade qui dure depuis plusieurs années. Le mouvement des Gilets jaunes et, avant lui, celui contre la Loi Travail, a favorisé l’émergence de nouveaux rapports plus tendus entre les reporters les reporters d’image et les forces de l’ordre.

Pour la comprendre, il faut avant tout retracer l’évolution de la doctrine du maintien de l’ordre en France. « C'est surtout lors du mouvement des Gilets jaunes que la situation s'est aggravée, explique Alexis Lévrier, Maître de conférences à l'Université de Reims et spécialiste de l'histoire du journalisme. L'absence d'organisation de ce mouvement, et son caractère répété, ritualisé, ont généré en retour une crispation des forces de l'ordre. La doctrine en matière de maintien de l'ordre a brutalement changé à partir du 8 décembre 2018. Les forces de l'ordre ont ensuite été incitées à répondre à la violence des Gilets jaunes sans ménagement. »

Dans l’article du Monde consacré à cette journée, on apprend d’ailleurs comment 126 personnes ont été blessées à Paris le 8 décembre. Outre les manifestants, les journalistes Paul Conge et Yann Foreix, sont respectivement touchés par des éclats de grenades désencerclantes et un tir de LBD en pleine nuque. « Les brutalités policières qui ont suivi cette décision se sont exercées contre les Gilets jaunes, mais aussi contre les journalistes qui couvraient ces manifestations, indique l’historien. Pour une partie des forces de l'ordre, être journaliste n'est plus une protection, et c'est même à certains égards l'inverse. Beaucoup de journalistes sont désormais visés en tant que tels, comme si leur profession était une circonstance aggravante. »

Les journalistes de terrain particulièrement ciblés

Cette fixation sur les journalistes est aussi due à une nouvelle façon de pratiquer le métier de reporter. Pendant les manifestations contre la loi travail de 2016, quelques journalistes comme Gaspard Glanz ou Alexis Kraland ont intégré les cortèges et se sont mis à filmer au plus près les conflits et les violences. Ces derniers travaillent en indépendant et ne cachent pas leur sympathie envers les manifestants qu’ils suivent.

Pour Alexis Lévrier, cette pratique, parfois qualifiée de « journalisme militant » joue de la porosité des frontières entre journalisme et engagement politique. « Ils ont fait un travail utile pour documenter les violences policières, et à ce titre leur statut de journaliste ne fait aucun doute, explique-t-il. Mais ces reporters sont toujours à la limite de l'affrontement pur et simple avec la police. Ces nouveaux visages du journalisme de rue s'inscrivent d’ailleurs dans une histoire longue. À chaque grande période insurrectionnelle, on assiste au développement d'un journalisme engagé, virulent, aux frontières de l'activisme. L'histoire se répète, avec les nouveaux outils que sont les caméras et les smartphones. »

Face au durcissement de la doctrine du maintien de l’ordre, seules les images de journalistes, mais aussi de citoyens, font office de contre-pouvoirs. Pour désamorcer cette violence, c’est donc bien au-delà de l’article 24 de la loi de sécurité globale qu’il faudra se projeter.

David-Julien Rahmil - Le 24 nov. 2020
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