Barbie Ferreira dans Euphoria

Arnaques, nudes, cyberviolences : savez-vous ce que vivent nos ados sur le Web ?

© Eddy Chen/HBO - Barbie Ferreira dans Euphoria

L’association e-Enfance s’occupe du numéro d’appel 3018, une plateforme d’écoute pour les jeunes victimes de violence numérique. Sa directrice générale Justine Atlan nous raconte les coulisses de la vie des jeunes en ligne.

Ouvert depuis 2021, le numéro 3018 pour les victimes de « violences numériques » apparaît dorénavant sur les cahiers de correspondance des collégiens et des lycéens. Gérée par l’association e-Enfance qui existe depuis 17 ans, cette plateforme reçoit environ 80 appels par jour, soit 25 000 appels par an. 60 % des demandes concernent le cyberharcèlement, le chantage à la webcam ou la diffusion de nudes. En un an, l’association a aussi permis la suppression de 10 000 contenus ou comptes sur les réseaux. En première ligne de la vie numérique des jeunes, la directrice générale de l’association, Justine Atlan, nous raconte comment elle a vu les choses basculer depuis 2020.

Votre association e-Enfance connaît bien les problématiques auxquelles sont confrontés les enfants et les adolescents en ligne. Les choses ont-elles changé depuis la crise du Covid ?

Justine Atlan : Indiscutablement, il y a un rajeunissement des usages flagrants qui est lié à plusieurs facteurs. On peut tout d’abord noter une pénétration des usages numériques de plus en plus forte dans la société, mais aussi à un équipement en écrans connectés qui se fait de plus en plus jeune. Beaucoup de parents estiment que les tablettes ou les consoles de jeux connectées sont moins dangereuses qu’un smartphone par exemple. Certaines applications comme TikTok sont aussi massivement utilisées par les enfants, même si la plateforme est interdite aux moins de 13 ans, car les parents pensent que c’est un lieu d’expression artistique sans vraiment savoir ce qu’il s’y passe. Ce rajeunissement nous a notamment obligés à commencer des interventions auprès des parents dès la maternelle, ce qui n'était pas le cas il y a 5 ans. Enfin, ce qu’on appelle le grand confinement de mars 2020 a accéléré toutes ces tendances. Il a fallu qu’ils vivent leur adolescence enfermés chez eux. Même les plus marginaux qui ne voulaient pas avoir de vie en ligne ont finalement basculé. Les conséquences de tout ça, c'est une augmentation massive des violences numériques que cela soit de l’arnaque, de la prédation sexuelle ou du revenge porn.

Comment expliquez-vous le fait que les parents actuels semblent totalement largués par les usages de leurs enfants ?

J. A. : Il y a effectivement beaucoup d'incompréhension liée à une méconnaissance des parents sur la réalité des usages d'un certain nombre d'outils et de plateformes. C’est aussi un public très difficilement atteignable car ils sont généralement dans l’ignorance du problème. J'ai toutefois tendance à penser qu'on a affaire à la dernière génération de parents qui ne sont pas nés avec le numérique. La génération qui a 20, 25 ans, qui est née avec Facebook, sera plus en capacité de gérer les usages numériques de leurs enfants. Ils auront vécu en tant qu’adolescents un Web avec un accès très large à la pornographie ou des parties de jeux vidéo non-stop et sauront sans doute mieux placer les limites. 

Quels sont les cas les plus fréquents de violences numériques auxquels vous êtes confronté au 3018 ?

J. A. : La grosse majorité des appels concernent les infractions à caractère sexuel ou sexiste entre jeunes. Concrètement, c’est la diffusion de nudes que l’on appelle aussi revenge porn qui peut se faire auprès de quelques copains ou bien sur des comptes publics qui seront relayés au sein d’un collège ou d’un lycée. Ça concerne très souvent des jeunes filles. Pour ce qui est des garçons, on a beaucoup d’affaires de chantage à la webcam ou de sextortion. Ce sont de jeunes garçons qui pensent vivre une relation en ligne avec une fille et qui se masturbent face caméra. De l’autre côté, ce sont en fait des « brouteurs » qui vont leur demander de l’argent pour ne pas diffuser les images. C’était un problème très saisonnier qui avait lieu pendant les vacances ou les week-ends, mais à présent c’est toute l’année. Après, il y a tout ce qui est cyberharcèlement, avec des insultes, de la moquerie ou des groupes qui sont créés sur des messageries.

Vous évoquez aussi une augmentation des arnaques, notamment liées au monde de l’influence. 

J. A. : Oui, c’est vraiment quelque chose qui a explosé lors du premier confinement avec un ciblage très net sur les adolescents. Ça semble étonnant au premier abord, car ils n’ont pas un énorme pouvoir d’achat. Mais leur naïveté, leur fragilité psychologique actuelle et le fait qu’ils passent leur journée en ligne en font une cible de choix. Les influenceurs ont parfaitement compris ce nouveau contexte et en ont profité pour vendre beaucoup de produits de mauvaise qualité et à bas prix. On a vu passer des gamines avec la peau détruite parce qu’elles ont acheté de la crème contre l’acné recommandée par des influenceuses sans scrupules. Heureusement, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes a commencé à mettre son nez dans ce business.

Une partie des affaires concerne aussi les prédateurs sexuels majeurs...

J. A. : Oui, c’est heureusement moins fréquent, mais nous sommes tout de même confrontés aux problèmes de grooming, c’est-à-dire des adultes qui mettent en confiance des jeunes, filles ou garçons, pour qu’ils envoient des nudes. Certains se font passer pour des petits copains et demandent des images de plus en plus osées, mais il y a aussi de plus en plus d’affaires qui s’apparentent à du prélude à la prostitution. Le problème actuel c’est que les adolescents sont très influencés par la pornographie et produisent d’eux-mêmes ce type de contenus de manière assez banale. Certains se rendent compte qu’il est possible d’échanger des images de ce genre contre des cadeaux, de l’argent ou une forme de crédit dans des jeux. 

Beaucoup de plateformes sociales ou de gaming embarquent une forme d’économie avec de l’argent ou des cadeaux virtuels permettant de monétiser les échanges, de s’acheter de la crédibilité ou de personnaliser un avatar par exemple. Est-ce que ça contribue à ce système de grooming ?

J. A. : Oui, les plateformes semblent avoir adopté les usages free to play des jeux vidéo (à traduire par : « Libre de jouer ». Il s'agit de jeux vidéo à l'accès gratuit qui utilisent ensuite des micropaiements pour l'achat d'objets virtuels – ce qui est leur modèle économique. NDLR). Elles attirent le plus de monde possible, mais jouent aussi sur la frustration pour inciter les jeunes à dépenser de l’argent dans des microtransactions pour avancer sur un jeu ou acheter des objets virtuels à leur avatar. On voit de plus en plus de gamins qui envoient des photos d’eux dénudés en échange de pièces de monnaie virtuelles. Ils ne voient pas où est le mal, pour eux c'est juste une photo, une chose un peu virtuelle, mais c’est souvent le début d’une glissade vers une banalisation de la prostitution. 

Comment est-ce que vous aidez ces jeunes quand ils vous appellent ?

J. A. : Pour la plupart, quand ils nous contactent, c'est forcément qu'ils sont allés au bout de ce qu'ils pouvaient faire seuls. Ils se sentent vraiment extrêmement vulnérables avec beaucoup de honte et de culpabilité. On a des psychologues qui sont là pour les écouter et les calmer. Dans le cas de la diffusion de nudes, on a une capacité d'action unique en France qui est de faire des signalements directement au service de modération de chaque plateforme. Les réseaux sociaux reçoivent nos demandes en priorité et peuvent les traiter dans la demi-heure qui suit sans faire d’autre vérification. Nous avons aussi des conventions avec l’Éducation nationale pour signaler les harcèlements directement aux référents des académies pour qu'ils prennent le relais. Enfin, nous avons des juristes qui peuvent donner les qualifications juridiques des infractions dont les jeunes sont victimes ce qui leur permet d’aller porter plainte de manière beaucoup plus simple auprès d’un commissariat ou d’une gendarmerie. On sait que certains policiers ou gendarmes ne sont pas toujours en capacité de prendre le dépôt de plainte parce qu’ils ne connaissent pas bien le numérique. Avec ces éléments, les choses vont beaucoup plus vite et les victimes n’ont pas à appeler 50 numéros après nous. 

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