Personnages Roblox sur fond bleu

Roblox : le métavers où les enfants sont rois

© Roblox

Dans les années 1990, il y avait le skatepark. En 2020, il y a Roblox ! Ici, les 9-12 ans s'envolent sur le dos d'un dragon, braquent des banques ou achètent des oreilles d'elfe à leur avatar. Et surtout, ils inventent le web de demain. Récit.

Megan Letter est une youtubeuse heureuse. Cette jeune femme de 26 ans aux cheveux très roses cumule 3,6 millions d’abonnés. Son audience, principalement composée d'enfants, la regarde parcourir Overlook Bay, un univers virtuel qu’elle a elle-même imaginé. Dans une petite ville aux couleurs acidulées, elle incarne une lycéenne qui vit des intrigues amoureuses, découvre de mignons petits animaux et passe une grande partie de son temps à déballer des pochettes-surprises virtuelles contenant des objets plus ou moins rares. Conçu sur la plateforme Roblox, ce jeu vidéo lui a déjà rapporté plus de 8 millions de chiffre d’affaires. En plus de regarder ses aventures, les enfants dépensent dans sa boutique beaucoup d'argent en petits accessoires de mode pour embellir leurs avatars.

Megan Letter n’est d'ailleurs pas la seule dans ce cas. Désormais, sur Roblox, de nombreux utilisateurs espèrent aussi devenir très riches en incitant des enfants à dépenser les Robux, la monnaie virtuelle que les joueurs acquièrent contre leur argent de poche. Quelle est donc cette plateforme sur laquelle de simples amateurs peuvent devenir des magnats du jeu vidéo ? Roblox serait-il un Eldorado pour créateurs ou un véritable Far West du micropaiement entre gosses ? Suivez le guide.

Roblox, le mastodonte des moins de 15 ans

Avec ses 115 millions d'utilisateurs actifs chaque mois, Roblox est sans doute la marque de jeux vidéo la plus populaire des moins de 16 ans. Devant les célébrissimes Minecraft (112 millions de joueurs) et Fortnite (environ 30 millions). Et pourtant vous n’en avez jamais entendu parler ? Normal. Son esthétique enfantine, voire carrément moche, osons le dire, intéresse surtout les moins 15 ans. En plus le concept même n'est pas simple à comprendre. Roblox, c’est d’abord une plateforme à la Netflix avec un accès à plus de 18 millions de jeux. Mais Roblox est aussi un outil de conception de jeu vidéo – Roblox Studio – qui permet en quelques clics à n’importe quel développeur amateur de créer un environnement en 3D et des scripts pour un jeu. Roblox est enfin un réseau social, sorte de Facebook très simplifié mais qui permet aux utilisateurs de se connecter en dehors des parties, de dialoguer et de monter des groupes.

Mais, reconnaissons-le, si Roblox a connu, le 10 mars dernier, une capitalisation à 38 milliards de dollars – soit 10 milliards de plus que son concurrent le géant Epic Games, ce n'est pas pour la qualité de ses jeux, qui sont, au mieux, de pâles clones de titres à succès. Non. Roblox s’illustre surtout pour sa capacité à capter un public dès le plus jeune âge, à lui faire dépenser, centime par centime, plusieurs millions de dollars par an, tout en transformant ses utilisateurs les plus créatifs en développeurs de jeux vidéo. Roblox est décidément bien plus qu’un jeu vidéo. C’est un écosystème complet, qui attire une communauté de plus en plus large et en tire un maximum de profit : les plus jeunes étant là pour payer les créations que les plus âgés sont bien déterminés à leur vendre. 

De consommateur à créateur de jeux

Sur Roblox, on peut donc être joueur mais aussi développeur. C'est le parcours suivi par Sofloan, un jeune homme de 25 ans qui termine ses études dans le domaine du design d'objet. Il a cofondé le studio Sciefish au sein duquel il travaille à la création de plusieurs jeux vidéo. « J’ai fait mes premiers pas sur Roblox en 2009 grâce à mon meilleur ami, raconte-t-il. Je n’avais que 13 ans et j’étais surtout intéressé par le côté « construction » de la plateforme. » Peu à peu, il va se transformer en créateur passionné de modelage 3D, de level design, d’effets visuels et d'animation. Il intègre le groupe Elite Builders of Robloxia, regroupant des utilisateurs attirés par l'aspect construction de la plateforme et qui se challengent pour créer des décors en 3D.

L'appartenance à cette communauté plutôt réputée et l'émulation qui en résulte ont poussé notre étudiant à poursuivre dans cette voie sur la plateforme, mais aussi dans la vraie vie.  Après une première orientation vers l'électronique, sa passion le rattrape et il lâche tout pour entreprendre une formation en design et en conception 3D, un domaine qu'il a appris à connaître en douze ans de Roblox.  De quoi, peut-être, passer professionnel, avec la création d’un vrai studio de jeux vidéo, toujours basé sur Roblox. « Avec des amis français rencontrés en ligne, on a monté un groupe de développeurs, au même titre que des milliers d'autres qui existent, explique-t-il. À terme, on voudrait monter une société sous ce nom et engager du personnel de façon plus professionnelle. » Roblox lui a montré la voie mais la plateforme ne lui a pas encore rapporté un kopeck... pour l'instant.

Créateur de jeux et de business

Pour Dollya, créatrice de 21 ans, Roblox est déjà un job. Cette étudiante fait partie de la centaine d’artisans sélectionnés par Roblox pour créer des objets virtuels. Elle n'a pourtant jamais joué à un seul jeu. « C’est un copain de promo qui m’a parlé de cette plateforme et de sa boutique où je pouvais vendre mes créations en 3D. J’ai postulé en présentant un book et j’ai été acceptée », confie-t-elle. Sur sa boutique en ligne, les joueurs peuvent se procurer des petits objets pour leurs avatars : des serre-têtes en forme de grenouille ou d'oreilles de lapin, des sacs à main en forme de papillon, ou bien encore des ailes d'ange multicolores.

Sous leurs airs de petits bonus, ces boutiques sont l'un des centres névralgiques de Roblox. C’est ici que les utilisateurs règlent leurs achats avec les fameux Robux. Il faut compter 10 euros pour obtenir 800 Robux environ, côté joueur. Dollya peut aussi échanger les Robux qu’elle a gagnés contre des euros, mais à un taux bien moins avantageux. « Je gagne environ 500 000 Robux par mois, raconte-t-elle. Après la commission prise par Roblox, on peut les échanger pour un taux de 1 Robux contre 0,0035 dollar. » Sans plus de précisions, on peut estimer ses revenus autour des 1 700 euros par mois. Un deal qui semble parfaitement lui convenir.

Une machine à piquer l'argent de poche des enfants

Des profils comme ceux de Dollya et Sofloan, Roblox en compte quelques-uns et adore les mettre en avant. Roblox sait repérer et soutenir les meilleurs créateurs et leurs jeux. L’objectif : faire émerger de véritables blockbusters qui retiendront le plus de monde possible. C'est le cas du studio Uplift Games. Créé au sein de la plateforme il y a trois ans, il est le créateur d’un des jeux les plus populaires de Roblox : Adopt Me.

Savant mélange entre Les Sims et un Tamagotchi, ce jeu gratuit propulse les joueurs dans une mignonne petite ville où ils vont devoir s'installer. Ils doivent se procurer, s’occuper et revendre des animaux de compagnie mais aussi construire leur maison et améliorer l'apparence de leur avatar. Pour cela le jeu ressemble à un veritable supermarché à ciel ouvert rempli de micro-transactions. La seule limite reste le nombre de Robux sur son compte. Adopt Me cumule 5,9 milliards de visites en moyenne par an et aurait déjà rapporté plus 20 millions de dollars à ses deux créateurs, connus sous les pseudos de Bethink et NewFissy. La plateforme a quant à elle récupéré l'équivalent de quatre fois cette somme en vendant directement des Robux aux joueurs.

LES INFLUENCEURS DE ROBLOX

Pour pousser à la dépense, Roblox possède une autre arme : des influenceurs gameurs qui jouent presque exclusivement aux jeux proposés par la plateforme. D’après Visibrain, la plateforme de veille, la marque est très présente sur les réseaux fréquentés par les plus jeunes. TikTok a 19,7 millions de vidéos avec le hashtag #roblox, qui cumulent 66,1 milliards de vues. Sur Twitter, le jeu est présent avec 10,2 millions de tweets publiés en un an (mars 2020-mars 2021). Sur YouTube, Roblox est le deuxième titre le plus regardé, après Minecraft, avec 75 milliards de vues.

Comme Megan Letter, notre vidéaste et développeuse millionnaire, beaucoup de ces youtubeurs pratiquent du role play dans les jeux Adopt Me ou Brook Haven, un autre titre phare de Roblox. Dans ces univers virtuels, ils font vivre à leur personnage de petites aventures scénarisées, semblables à des séries télévisées, et donc accrochent leur audience à long terme. Roblox leur permet aussi d’intégrer un programme intitulé Video Star, accessible à partir de 10 millions de vues cumulées sur Roblox, 100 000 abonnés et 25 000 vues en moyenne par vidéo. Une fois dans ce club select, les vidéastes peuvent donner à leurs abonnés (ou plutôt les matraquer avec) un Star Code, un mot de passe qui peut être tapé sur la boutique de la plateforme au moment d'acheter des Robux. Cette action permet de reverser 5 % de la somme dépensée aux influenceurs. De quoi motiver les youtubeurs à assurer une promotion constante. 

ELDORADO DES CRÉATEURS OU FAR WEST DU MICROPAIEMENT ?

On l'a compris, Roblox a créé un écosystème qui assure des revenus à des développeurs et à des influenceurs. Mais est-ce pour autant un paradis pour développeurs millionnaires ? Comme sur les autres plateformes basées sur l’économie de la création, la réussite d’un développeur ou d’un studio demande beaucoup de travail non rémunéré avant que ce dernier ne porte éventuellement ses fruits.

C'est le constat qui ressort d'un thread posté sur les forums de développeurs Roblox en mai 2019 et qui continue d'être alimenté en témoignages. « Quand Roblox a lancé le Developer Exchange ou DevEx (le programme permettant de gagner sa vie en tant que développeur), il a transformé d'un coup ce qui était un hobby en un vrai travail » , explique Berezaa, le développeur sous pseudonyme qui a ouvert le fil de discussion. « Alors que la plateforme a permis la conception de jeux plus complexes, les financements n'ont pas suivi. Les développeurs ne perçoivent qu'un quart des revenus générés par leurs jeux. Alors que les outils sont toujours plus performants, les développeurs intermédiaires ou vétérans sont forcés de réduire leur activité, voire d'arrêter complètement pour raisons financières. »

Roblox revendique bien la redistribution de 220 millions de dollars aux développeurs en 2020. Mais cela représente 24,5 % des gains totaux de l’entreprise, et leur répartition n’est pas réellement transparente. Si les choses roulent pour quelques gros studios, la grande majorité des développeurs rencontre de plus en plus de difficultés à survivre ou à se projeter dans un avenir proche. 

Investir pour réussir : la logique du casino

S'ajoute à cela l'obligation pour les développeurs d'investir leurs Robux dans la plateforme pour pouvoir créer et diffuser leurs jeux. Il faut payer pour appartenir à des groupes de développeurs, mais aussi acquérir des assets, c'est-à-dire des décors et des modèles en 3D à ajouter à ses productions. Un petit jeu simple demande au minimum un investissement de 100 000 Robux, soit 1 000 dollars à l'achat. Pour un titre plus ambitieux et multijoueur, on va vers le million de Robux, soit 10 000 dollars environ. Ce sont du moins les prix qui sont évoqués sur les différents forums. 

Puis vient la question de la visibilité. Pour émerger dans un catalogue qui compte plusieurs millions de titres, il faut encore dépenser des Robux dans de la publicité interne à la plateforme. Comme les emplacements publicitaires sont limités, le système fonctionne aux enchères : plus on met d’argent dans la machine, plus la publicité est visible. Il n’y a évidemment pas de limite à ce qu’on peut investir. On peut lire qu’un placement de débutant se situe entre 5 et 10 000 Robux, soit une cinquantaine ou une centaine d’euros. Pour les studios plus grands, les sommes sont bien plus importantes. Tandis que la plateforme et les développeurs qui en font la promotion évoquent à grand renfort d’enthousiasme une communauté de créatifs passionnés, la vérité paraît tout autre : si on veut vivre de son travail sur Roblox, il faut avant tout être prêt à investir dans Roblox et espérer, peut-être, des gains. 

Sofloan l’a compris. « Personnellement, je ne me vois pas dépendre financièrement de Roblox, car tout ce qu'on crée sur leur plateforme est à eux, explique-t-il. Même si j'ai confiance dans leur développement, la situation est semblable à celle des youtubeurs ou des streameurs sur Twitch. On n’est pas salariés de leur entreprise, mais on se fait payer par eux si et seulement si les joueurs sont au rendez-vous. D’après moi, c'est assez instable, et c'est pour ça que je le classe au rang des hobbies, un hobby certes lucratif avec un très fort potentiel, mais insuffisant pour être en sécurité. » 

Cet article est extrait d'un dossier consacré à Roblox, aux métavers et au modèle qu'ils inventent. Il est paru dans le numéro 27 de la revue de L'ADN. Si le sujet vous intéresse, vous avez bien raison et vous pouvez vous procurer votre exemplaire ici.

premium2
commentaires

Participer à la conversation

  1. Vervin dit :

    Je suis très fan de Roblox et votre annonce m'a fait plaisir.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.