REACS ?

Obsessions identitaires, médias droitisés : comment nous sommes devenus réactionnaires

La politiste Frédérique Matonti voit dans la droitisation du débat public le signe d’un nouveau tournant réactionnaire. Entretien en 4 questions.

Le 12 novembre dernier, la Une du Figaro Magazine suscite un tollé. Titré « École, comment on endoctrine nos enfants. Antiracisme, idéologie LGBT+, décolonialisme… Enquête sur une dérive bien organisée » , le dossier promet une plongée au cœur d’une institution supposément à la dérive. Un titre tapageur, qui fait écho à la récente déclaration du ministre Jean-Michel Blanquer annonçant le lancement d’un think-tank pour lutter contre l’ « idéologie woke » au sein de l’Éducation nationale.

« Wokisme », « cancel culture », « khmers verts », « néoféminisme », islamisme… Pour la politiste Frédérique Matonti, autrice de l’essai Comment sommes-nous devenus réacs ? (Fayard, 2021), l’omniprésence de ces thématiques dans le débat public est le symptôme d’une droitisation du champ médiatique. Pour elle, outrances et inversion des valeurs signalent un nouveau tournant réactionnaire.

Vous parlez d’une droitisation extrême du débat public : quels en sont les marqueurs ?

FRÉDÉRIQUE MATONTI : C’est surtout l’espace médiatique qui s’est largement droitisé et durci. Premier marqueur, les chroniqueurs et chroniqueuses issus de la droite réactionnaire et de l’extrême droite sont partout : sur les plateaux des chaînes d'information en continu, à la radio et dans les kiosques. Les vieux éditorialistes les plus droitiers – Ivan Rioufol, François d’Orcival, Guillaume Roquette – ont été rejoints par de jeunes pousses encore plus radicales – Geoffroy Lejeune, Charlotte d’Ornellas, Eugénie Bastié ou encore le fast-thinker québécois Mathieu Bock-Côté. L’omniprésence d’Eric Zemmour est évidemment emblématique de ce glissement réactionnaire. Il y a donc clairement une digue qui a sauté.

Le second marqueur ce sont les thématiques qui prospèrent sans contrepoids sérieux. Je pense à certaines idées venues de la droite la plus dure qui n’auraient pas eu droit de cité il y a quelques années encore dans des médias de masse. L’idée par exemple que l’antiracisme est une propagande, et que finalement ce serait ce combat qui serait lui-même raciste. Des obsessions conservatrices ont gagné en légitimité au point d’être quasiment tenues pour acquises : le féminisme actuel serait radical et prônerait la guerre des sexes. Le niveau à l’école ne cesserait de baisser année après année, en raison d’une pédagogie laxiste héritée de Mai 68. Ou bien encore les Français vivraient au-dessus de leurs moyens et il faudrait, en conséquence, « faire des efforts » .

Enfin l’une des rengaines qui marque la droitisation du débat public est l'idée qu’ « on ne pourrait plus rien dire » . Les années 1990 avaient vu la dénonciation du « politiquement correct » , aujourd’hui c’est au tour du « woke » et de la « cancel culture » . Ce sont des débats construits aux États-Unis – hier par les néo-conservateurs et aujourd’hui par la droite trumpiste – qui ont été importés en France sans contrepoint. Une partie de la gauche cède même à ces sirènes. Mais ce qui menace le plus le débat public c’est l’absence de pluralisme. Ces chimères empêchent de s’attaquer aux vrais problèmes : il est plus simple de brandir l’épouvantail d’un supposé « islamo-gauchisme » qui gangrènerait l’université plutôt que de s’attaquer à ses difficultés réelles comme l’absence de recrutements d’enseignants-chercheurs ou la pauvreté étudiante.

Doit-on acter la droitisation des esprits, notamment des plus jeunes, à la veille de l’élection présidentielle de 2022 ?

F. M. : Ce phénomène est très difficile à mesurer, c’est pourquoi il est délicat de parler d’une droitisation des esprits. Le politiste Vincent Tiberj pose un regard plutôt nuancé sur l’érosion démocratique et la polarisation des valeurs. Son premier constat est que les inquiétudes des Français sont finalement éloignées des thématiques relayées par les chaînes d’information en continu. Les vrais sujets de préoccupation sont le pouvoir d’achat et le chômage. On retrouve ce constat dans l’enquête du Monde « Fragments de France » . Vincent Tiberj remarque également que le désir des Français de plus d’égalité, de justice sociale et d’horizontalité, ne trouve pas à s’incarner dans un projet politique et une candidature de gauche. Finalement, c’est peut-être l’élection présidentielle à venir qui jouera le rôle de test grandeur nature pour vérifier s’il y a ou non une droitisation des esprits.

L’extrême droite a su se saisir de canaux alternatifs, comme les messageries sécurisées Telegram, Signal ou WhatsApp, pour diffuser largement ses idées. La puissance de ces canaux constitue-t-elle une menace nouvelle pour la démocratie ?

F. M. : La menace n’est pas nouvelle, dans le sens où les canaux alternatifs ont toujours constitué un moyen de diffusion des idées les plus radicales. La période prérévolutionnaire a vu proliférer les libelles, des courts écrits satiriques et diffamatoires, souvent pornographiques qui servaient à disqualifier le pouvoir monarchique. Si l’on suit ce que montrent les historiens, il y a deux manières d’interpréter le phénomène. On peut soit considérer que les libelles ont contribué à saper les autorités traditionnelles à la veille de la Révolution française, soit estimer que ces structures étaient déjà fragilisées, et que c’est ce qui explique le succès de cette littérature.

Il en va de même avec les réseaux sociaux, même s’il est vrai qu’ils décuplent la puissance de frappe. Certaines plateformes de la Fachosphère sont conçues pour instrumentaliser les peurs et les paniques. Face aux approximations et aux fake news nous avons d’autant plus besoin d’un discours articulé et précis pour démonter les arguments, un par un. Aller en plateau face à Eric Zemmour ne sert à rien, sauf hélas à lui donner plus de légitimité. En revanche, s’appuyer sur des travaux d’historiens, de sociologues et de chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales est utile pour rétablir la vérité partout où on le peut, publiquement ou en privé. Les réseaux sociaux, ce ne sont pas que des fake news, c’est aussi la possibilité de faire ce travail et de donner, par exemple, les bons chiffres. On le voit en ce moment avec les données de l’INED sur l’immigration, qui montrent que le solde migratoire est très faible, à rebours des fantasmes sur le « grand remplacement ».

Quelles digues sont à restaurer, et quelles sont les nouvelles à construire pour contrer ce glissement réactionnaire ?

F. M. : Ce glissement réactionnaire s’inscrit dans un contexte de guerre culturelle. Les années 1970 marquaient l’apogée de l’hégémonie culturelle de la gauche. La « Nouvelle Droite » a émergé à la fin de cette décennie avec l’objectif de renverser cette hégémonie et de gagner la bataille des idées. En 1987, Alain Finkielkraut – qui n’appartient pas à ce courant – publie La défaite de la pensée, ouvrage dans lequel il juge que la culture légitime serait menacée par l’apparition d’autres formes culturelles, de la publicité au hip-hop. Cette fin des années 1980 marque la grande période de l’antiracisme, mais celui-ci associe ce combat à du « jeunisme » et au « multiculturalisme » . Cet ouvrage est l’une des balises d’un tournant réactionnaire plus global.

L’exacerbation que nous connaissons aujourd’hui a mis quarante ans à s’imposer. Va-t-on mettre quarante années de plus pour reconstruire une pensée alternative solide ? La place croissante de l’écologie politique, la prégnance des valeurs féministes chez les jeunes générations donnent des raisons d’espérer. Mais on constate également la grande difficulté de la gauche à opposer un discours progressiste et unifié à cette hégémonie réactionnaire.

À lire : Frédérique Matonti, Comment sommes-nous devenus réacs ? chez Fayard, 2021

premium2
commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.