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une télévision qui brule
© FogStock/Alin Dragulin via Getty Images

Pourquoi tout le monde déteste BFM TV mais adore Brut ?

Le 20 mars 2019

Tous les journalistes reporters d'image ne semblent pas souffrir de la même animosité du public. Chez BFM, on prend cher... Mais ailleurs, ça roule. Brut, et son journaliste vedette Rémy Buisine, semblent avoir trouvé la formule qui marche : un iPhone, des directs très longs, et des témoignages sans montage.

Samedi 16 mars 2019, la manifestation des Gilets jaunes à Paris s’est transformée en émeute. Au milieu des magasins saccagés et des gaz lacrymogènes, une vidéo diffusée en live sur Facebook montre un CRS en train de fourrer des maillots du PSG dans un sac. La scène, filmée de manière furtive se termine par un coup de matraque donné sur le téléphone. Aussitôt, le journaliste se met en colère. « Mais vous êtes sérieux, liberté de la presse bordel, pourquoi tu me matraques comme ça ? », crie-t-il à l'intention du policier qu'il accuse d'avoir frappé son téléphone.

Au plus proche de l'action

Ce n’est pas la première fois que Rémy Buisine se prend des coups de matraque. Il faut dire que ce journaliste de terrain est un habitué des fronts sociaux, et qu'il se retrouve toujours au premier rang de l'action. Une manifestation de Gilets jaunes qui dégénère ? Il reste sur place et filme ce qu'il voit. Un grand meeting politique ? Il arrive toujours à attraper une personnalité par le bout de la manche et l’interroger. Un mouvement social parmi les policiers, les enseignants ou les personnels hospitaliers ? Il écoute leurs revendications. Ses lives durent parfois plusieurs heures sur Facebook... Et la formule est gagnante. À chaque fois, ce sont plusieurs milliers de spectateurs qui suivent l'info.

Bien connu des manifestants, le journaliste semble aussi bénéficier d'un large capital sympathie parmi ces derniers. Sur ses vidéos, la plupart des militants le tutoient ou l’encouragent à la prudence quand il se trouve près d’une zone qui chauffe. On est loin des images de journalistes reporters d’images, poursuivis et frappés en pleine rue lors des manifestations de Gilets jaunes qui se déroulaient en décembre 2018. 

(Attention, images violentes)

Les ingrédients de la « formule Buisine »

Cette popularité auprès des Gilets jaunes et autres manifestant, Rémy l’a construite au fil de ses reportages. Ce journaliste qui n’a sa carte de presse que depuis 2018, s’est d'ailleurs formé sur le tas. Community manager pour les stations de radios Voltage ou Ado FM, il expérimente ses premiers directs sur l’application Periscope en 2015. Après avoir couvert les attentats du 13 novembre, il finit par se faire connaître au moment de Nuit Debout en 2016. Approché par BFM, il préfère plutôt rejoindre la rédaction du pure player Brut avec laquelle il continue de travailler.

Le premier ingrédient de la « formule Buisine », c’est bien évidemment une omniprésence constante sur l’ensemble des grands évènements qui rythment la vie sociale et politique française. « Je fais du journalisme d'astreinte, explique-t-il. Ça m’est déjà arrivé de quitter des soirées précipitamment pour aller faire mon travail. En contrepartie, j’ai la liberté de ne pas toujours être à la rédaction. Je peux passer mon week end en live mais aussi me lever à 13h. Tant que je n’ai pas d’enfant, c’est un mode de vie qui ne me pose pas de problème. »

En deuxième position vient la simplicité de son matériel. Rémy Buisine enregistre tout avec un iPhone qu’il tient simplement à la main. « Je n’ai pas besoin de caméra imposante ou de gros micro, indique-t-il. La prise de son est très sensible et les gens peuvent m’entendre, même quand je chuchote ». Un double atout qui lui apporte aussi l’avantage de la proximité avec les gens qu’il interviewe. « Je m’approche d’eux avec un simple téléphone portable à la main, c’est beaucoup moins imposant qu’une caméra et ça permet d’obtenir des images ou des témoignages plus spontanés, poursuit-il. Les gens peuvent continuer à manifester ou marcher, je n’ai pas besoin de les interrompre pour faire des réglages, tout est plus naturel. »

Le montage vidéo de plus en plus contesté

Contre la défiance envers les médias, l'iPhone et les réseaux sociaux semblent recréer un lien. Mais ça ne suffit pas à expliquer cette bienveillance. À mi-chemin entre l'influenceur et le journaliste, Rémy Buisine joue en fait la carte de connivence. Ses questions sont volontairement ouvertes et rarement rentre-dedans. Le journaliste laisse d’ailleurs parler ses interlocuteurs sans contrainte de format ou de temps. Alors que ses directs peuvent durer plusieurs heures, à la télé, on est souvent contraints à quelques secondes ou minutes. À l’heure où une partie des Gilets jaunes dénoncent les reportages “orientés” et des montages tronquants la parole, Brut est justement apprécié pour ce micro tendu et ouvert. « À la différence des journalistes reporters d’image, il n’y a pas de coupure ou de montage dans mes reportages, ce qui donne aux individus la satisfaction d’avoir pu s’exprimer pleinement. »

Rémy ne critique pourtant pas le travail des autres journalistes de terrain. « La plupart font du bon boulot, explique-t-il. Quand on se retrouve après un reportage, ils me racontent qu'ils sont surtout frustrés de voir la manière dont leurs images sont utilisées sur les chaînes d’information en continue. Le vrai problème vient plutôt des plateaux de télévision et des éditorialistes. D'un côté les manifestants ne supportent pas le mépris qu’ils affichent, de l'autre, les JRI sont déçus de voir leurs images instrumentalisées. »

Forcément, le succès de Rémy Buisine intrigue. En décembre 2018, Libération concluait dans son portrait que le journaliste avait inventé un nouveau format ; celui du live, sans interruption et filmé au smartphone. À présent, on retrouve la même formule un peu partout. Avec Le Figaro, par exemple, qui lance des lives sur Twitch pour couvrir certaines manifestations. Même chose du côté des correspondants de BFM à l’étranger, qui utilisent leur iPhone pour faire des directs. RT France, autre média fortement apprécié des Gilets jaunes, pratique aussi le même genre de direct, en mixant réactions sur le plateau et reportage en direct avec téléphone portable. Tous semblent vouloir s’emparer de ce format. Reste à savoir si ce pur produit Facebook, pourra paradoxalement assurer le salut des médias.

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  • Le journalisme est mort ! Aujourd'hui, les titulaires d'une carte de presse ne sont que des commerciaux à la recherchent du buzz, de la polémique qui enflammera le web et qui fera parlé d'eux, donc de l'audience, donc des revenus publicitaires. Les chaines d'infos en continue ont tuer le journalisme. Elles sont plus proches des programmes de téléréalité que de l'information. Elles divertissent plus qu'elles n'informent. La liberté de la presse est un droit fondamental en démocratie mais à tout droit correspond un devoir de responsabilité et autodiscipline. Les BFM TV et consorts ont fait plus de mal en 10 ans de pratique que tous les coup de matraques réunis depuis mai 68 !