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manifestation de gilets jaunes au Havre
© Philippe Alès

Chiffres, pouvoir et médias : les Gilets jaunes se lancent dans le data journalisme

Le 18 mars 2019

Afin de donner des chiffres de manifestation alternatifs, des groupes de Gilets jaunes ont décidé de réaliser leur propre comptage. Et l'enjeu est réel pour les médias.

Chaque samedi, c’est la même ritournelle : les Gilets jaunes manifestent, puis râlent le soir même contre les chiffres donnés par le ministère de l’Intérieur. Ces derniers sont continuellement critiqués comme étant sous-estimés et diffusés dans les médias sans aucun contrepoint. Et l’acte XVIII n’a d’ailleurs pas dérogé à la règle. Les préfectures de police ont annoncé 32 300 manifestants sur l’ensemble de la France samedi 16 mars 2019. Pour les leaders des mouvements, ces données seraient largement sous-estimées, voire manipulées par le pouvoir pour accentuer le sentiment d’essoufflement.

Quand des scientifiques militants se lancent dans le comptage de manifestants

Pour lutter contre ce sentiment de dévalorisation de la mobilisation, deux médias alternatifs de data journalisme se sont créés dans le courant du mois de janvier 2019. Il s’agit du Nombre Jaune et de Gilet jaune science, qui regroupent « des scientifiques et des passionnés de sciences » afin de procéder à des comptages alternatifs. Ainsi pour les dernières manifestations, les deux groupes ont travaillé main dans la main pour fournir des chiffres bien différents. Sur l’ensemble de la France, ils ont comptabilisé plus de 269 000 manifestants en France, en incluant la marche pour le climat (comptabilisé à hauteur de 66 000 personnes par les préfectures de Police).

Ces différences énormes entre les chiffres des forces de l’ordre et les organisateurs ne sont pas nouvelles. Chaque grand mouvement social en France donne des écarts d’estimation importants. Traditionnellement, les médias donnaient les deux chiffres, laissant au public le soin de couper la poire en deux. Cependant, comme le mouvement des Gilets jaunes n’a pas organisé ses propres comptages à ses débuts, ce sont les chiffres de la police qui ont été majoritairement utilisés par les médias.

Ces derniers sont d’ailleurs considérés comme étant plutôt fiables. En 2010, deux enquêtes menées par Médiapart et France-Soir ont montré que les chiffres de la police étaient souvent un bon reflet de la réalité, voire qu’ils étaient légèrement au-dessus. En 2014, une commission indépendante avait, elle aussi, estimé que les méthodes de comptabilité des préfectures étaient fiables, à 10% près.

Qui est le plus précis ?

Comment expliquer alors un tel écart de résultat entre les compteurs des Gilets jaunes et des policiers ? Le groupe Gilet jaune science explique cette différence par les méthodologies utilisées en fonction du type de cortège. « La méthode de la police est efficace et nous l'utilisons quelquefois également, explique l’un des membres du groupe contacté sur Twitter. Elle est parfaite pour de petits rassemblements ou lorsque le cortège a un chemin bien défini sur lequel on peut se placer en amont. Mais avec les manifestations non déclarées des Gilets jaunes dans les grandes villes, comme Toulouse, sans forcément de tracé défini, cela devient plus délicat pour utiliser la méthode à vue. Même chose lorsqu'il y a une trop forte densité. »

Pour avoir un chiffre plus précis, GJScience utilise plutôt la méthode de comptage par densité, qui se fonde sur les travaux du journaliste et professeur Herbert Jacobs. « Elle présente l’avantage de ne nécessiter que deux paramètres : la densité estimée et la superficie occupée, poursuit notre interlocuteur. Au final, avec le Nombre Jaune, nous nous sommes réparti les tâches : ils s'occupent du comptage à vue et de l'agrégation des sources (journalistiques, comptage sur terrain avec stickers/bouchons) et nous comptons les plus gros rassemblements avec la méthode par densité. »

Sur la bataille médiatique, les Gilets jaunes gagnent des points

Si les méthodes des Gilets jaunes semblent plus précises, ces scientifiques militants, estiment que c’est avant tout le manque de transparence du gouvernement qui est responsable de ces différences. « Nous suspectons que le Ministère de l'Intérieur sous-estime le nombre de rassemblements et ne compte les manifestants d'un cortège que lorsque ceux-ci sont scindés ou dispersés dans les villes à grands rassemblements comme à Paris. Mais cela ne reste que nos suppositions, une simple opinion. Dans tous les cas, si le Ministère rendait publiques ses vidéos, cela permettrait de comparer sur une base objective. Nous et Le Nombre Jaune publions déjà les sources que nous utilisons. »

En attendant que les Gilet jaunes et la Place Beauvau trouvent un terrain d’entente, les médias évoquent de plus en plus souvent les chiffres donnés par les Gilets jaunes. C’est notamment le cas du monde, de LCI et de 20 minutes. Même BFM TV, média pourtant détesté des Gilets jaunes, se met à douter de la fiabilité des chiffres donnés par les forces de l’ordre. 

Si les gilets jaunes sont loin d’avoir remporté la bataille des chiffres, ils peuvent à présent lutter à armes égales avec le pouvoir. Et si la presse ou les chaines de télévisions  ne suivent pas le mouvement, les militants ont de toute façon crée leur propres médias pour prendre le relais.

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