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Vous voulez rajeunir de 10 ans ? Suivez-moi, je vous emmène sur Twitch

Le 18 oct. 2018

Vous pensiez savoir tout sur tout sur le web ? Oubliez tout, et plongez dans Twitch. Je vous préviens : vous allez vous sentir un peu vieux et très con !

Les jeux vidéo... « Ça rend bête », avait-on statué l’année de mes 6 ans. J’avais donc fantasmé mollement sur une Game Boy Pocket rose, puis je m’étais rabattue sur la collection des Martine de ma sœur. Alors, quand on m’a demandé d’écrire sur Twitch, le site Internet où se retrouvent tous les fous de jeux en ligne, je me suis tout de suite dit : « Ma vieille, cet article, c’est ta chance ! Tu vas pouvoir rattraper tes trente (-trois) ans de retard pour devenir enfin cette exploratrice du nouveau monde, celui du gaming en live. » Allez zou ! Je tapote twitch.tv sur mon clavier. Je me « Facebook connect ». « Ça y est, je « twitche » ! » pensé-je naïvement. En fait, je n'étais pas sortie de l'auberge, mais je ne le savais pas encore. 

Couverture de Martine détournement

« C’est un zoo ce game »

Direct, on me suggère de déclarer et de cocher les jeux vidéo qui m’intéressent. J’ai vaguement entendu parler de Fortnite, League of Legends et World of Warcraft. Je clique pour sélectionner. J’ai ensuite le choix de suivre des streamers (une personne qui se filme en live en train de jouer). Cinq Coréennes se dandinent en culotte sur de la musique pop. (Erratum : c’est un short.) Incrédule, j’observe. Je passe. Écran suivant. Un Français commente, en finesse, sa partie de jeux vidéo : « Vous aimez les “alt tab” ? », « Autant que je reste sur mon “split” », «Ah non, connasse, t’as cru que je te respectais ? ». Frénétique, le joueur brutalise son clavier pour anéantir une équipe rouge qui s’égorge dans un décor moyenâgeux. Les options du jeu clignotent à l’écran à toute vitesse. Je frôle l’épilepsie.

« Reste focus, Martine, reste focus »

« C’est un zoo ce game », synthétise, non sans esprit d’à-propos, @JoffGen49, sur le chat (un fil de discussion) qui s’affiche à droite de l’image. Car, en plus de visionner les parties, les internautes peuvent envoyer des commentaires. « Reste focus, Martine, reste focus », me dis-je. Mais ça va vite. Très vite. Trop vite pour moi. Je zappe. Next. Un Américain pleurniche face caméra. « C’est vraiment “frustrating” de devoir quitter une partie lorsque l’on prend un vol pour LA. » Je veux bien te croire, buddy, la vie est une chienne : à bord d’un avion, on switche en mode avion.

15 h 47. Ça fait vingt minutes que je tourne en rond sur Twitch. Bilan : le mystère reste entier et, soyons honnêtes, je me sens comme une vieille conne

Qu'est-ce que Twitch ? 

Si vous avez plus de 25 ans, comme moi, il est fort probable que vous non plus ne connaissiez rien de Twitch. La plate-forme occupe pourtant une place centrale dans la diffusion de contenus en live sur la Toile, reléguant au rang de second couteau YouTube Gaming, propriété de Google ou Gaming Creator de Facebook. À mi-chemin entre la télévision et YouTube, les 15 millions d’utilisateurs actifs quotidiens revendiqués par Twitch passent presque deux heures par jour à regarder les vidéos de 2 millions de streamers (comprenez créateurs de vidéos en live). Véritable référence chez les gamers, la plate-forme a été rachetée par Amazon en 2014 pour la coquette somme de 970 millions de dollars.

« Définis jeune », me demande-t-on en commentaire. « Quelqu’un qui a “le seum” quand il est triste et qui sort “en club” plutôt qu’en boîte »

ASMR et social eating

« Help ! Quelqu’un connaîtrait-il un jeune qui utilise Twitch ? », je demande sur Facebook. « Définis jeune », me demande-t-on en commentaire. « Quelqu’un qui a “le seum” quand il est triste et qui sort “en club” plutôt qu’en boîte », je résume. Un ami youtubeur me sauve la vie et me trouve trois spécimens. Sauvée ! « C’est complètement normal de ne rien comprendre ! C’est un peu comme le Dark Web . Mais, une fois que tu connais, tu as accès à un monde impressionnant. » Oskan (c’est son pseudo) me rassure. « C’est génial, continue le jeune homme de 25 ans. C’est comme la télé, mais en mieux. Sauf que tu ne vas pas y voir un reportage sur la reproduction des lémuriens. » Soit. 

Sur la plate-forme, m’explique Oskan, majordome et réceptionniste de nuit, les viewers (spectateurs) regardent majoritairement la retransmission en direct de parties de jeux vidéo par des as de la manette aux audiences parfois colossales. Ninja, par exemple, le joueur aux cheveux indigo, partage ses parties du jeu H1Z1 avec ses 10 millions d’abonnés.

« C’est hyper fatiguant comme boulot », m’informe Mathieu, 21 ans. L’étudiant prépare des études de cinéma et passe plusieurs heures par semaine connecté à Twitch. « En général, je regarde pour les speed run. » Speed run ? C’est quoi le principe ? Une course contre la montre. Un joueur va tenter de terminer un jeu le plus rapidement possible. « Certains se filment pendant plus de vingt-quatre heures d’affilées ! Et là, tu te demandes comment ils tiennent. »

D’autres catégories du site révèlent des pratiques beaucoup plus inattendues que celles des joueurs de jeux vidéo. L’ASMR par exemple consiste à tout dire en chuchotant et suscite chez certains un petit orgasme, ou le « social eating », suivie par plus de 100 000 personnes, montre des streamers se filmer en train de – beaucoup – manger. Si le succès remporté par le mâchouillage de nouilles est étonnant en soi, il est plus surprenant encore de découvrir que l’on peut en vivre.

Subbing, emote et Denis Brogniart 

« Il y a aussi le “subbing” pour soutenir un streamer », explique Mathieu. L’étudiant m’explique comment certains streamers financent leur chaîne. « Soit on fait des donations directement à un joueur, soit on se “sub” (on souscrit) à une chaîne et on paie un abonnement de 5 € par mois à Twitch. » Ce service s’appelle Prime. Une partie de la somme est reversée au streamer. Le reste part dans la poche du site.

En plus de soutenir le streamer, l’option Prime débloque des fonctionnalités inaccessibles au simple internaute. Comme des emotes exclusives. Ces petits émojis animés sont utilisables dans le chat et font la joie des utilisateurs. « Par exemple, le présentateur Denis Brogniart qui fait “Ah !” est devenu un emote sur Twitch pour les abonnés à la chaîne de ZeratoR, explique Mathieu. Je trouve que c’est cher payé, mais il y a des gens que ça amuse beaucoup. Ça fait partie des codes de la plate-forme. »

Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’affaire Denis Brogniart, l’animateur de « Koh-Lanta » a pour habitude de ponctuer les révélations de l’émission par un « Ahhh ! » sonore désormais célèbre chez les internautes. Ce tic de langage est d’abord devenu un « mème » sur la Toile avant de coloniser le chat de Twitch.

Twitch : la nouvelle TV ?

Nouveaux usages, culture Web et divertissement, Twitch séduit un public de plus en plus nombreux. Les gamers d’abord. Comme Oskan, qui révèle avoir été champion d’Europe sur un jeu « qui malheureusement n’est pas devenu célèbre ». Celui qui continue le gaming, pour le plaisir, évalue difficilement le temps qu’il passe sur le réseau. « Sur mes trois écrans, j’en laisse un allumé pratiquement en permanence sur Twitch. C’est un peu comme une nouvelle TV. »

Mathieu, qui laisse un écran avec Twitch lorsqu’il révise ses cours, partage cet avis : « C’est un peu comme devant la télé. On fait ça quand on n’a pas grand-chose à faire. Il existe un nombre incalculable de streamers dans le monde. Quand celui que l’on regarde n’est pas à notre goût, on clique sur la liste de streamers que l’on suit et l’on se retrouve sur des trucs complètement différents. » Une nouvelle manière de zapper, finalement, mais qui offre des possibilités presque infinies. 

Contact direct

Outre « l’effet doudou » d’une présence rassurante et continue dans sa chambre, les utilisateurs apprécient la proximité avec les streamers. « On peut interagir avec des personnes que l’on admire. C’est vraiment sympathique », s’enthousiasme Corentin. À 19 ans, cet étudiant, présent sur la plate- forme depuis déjà quatre ans, est un convaincu, même s’il avoue avoir été un peu perdu au début. « Ce qui diffère de la télé, c’est ce contact direct. C’est plus familial. Il y a une grande interaction et des échanges. D’ailleurs, je ne regarde plus la télé depuis dix ans. » Comment s’informe-t-il ? « J’ai une liste spéciale sur Twitter pour ça. »

Par ailleurs, le jeune homme apprécie les débats en direct, qui n’existe pas non plus sur les médias classiques. Il regarde régulièrement Jean Massiet, youtubeur politique, qui commente sur Twitch les questions à l’Assemblée nationale en reprenant les codes de la plate-forme. « Comme je me dirige vers Sciences-Po, c’est pratique. » Il s’intéresse par ailleurs aux vidéos de musique ou à celles dédiées à la collapsologie, cette discipline toute nouvelle qui se revendique comme la science de l’effondrement global. OK. 

Épuisée par mes pérégrinations on-line, je délaisse Twitch au profit de Netflix pour un binge watching en règle, sans chat et sans emote. Tout à coup, même la série d’anticipation un chouille angoissante que je m’apprête à regarder d’une traite, tout le week-end, semble être une véritable séance de relaxation... Mais pour combien de temps encore ?

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