Un homme en train de méditer, en trois exemplaires

Calm, dernier rejeton du capitalisme psychique ?

© Ivan Samkov via Pexels

En 2020, près de 100 millions d'angoissés ont trouvé refuge dans la méditation sur l'application Calm. Mais pour le psychanalyste Roland Gori, la gadgétisation des techniques thérapeutiques pose problème.

Stress, insomnies… Pour combattre l’intranquillité, il n’y a pas de remède miracle. Mais depuis 2020, de nombreuses plateformes ont été fondées pour dompter nos angoisses. Dans la revue n°28, on s’est penché sur le cas de Calm qui en moins de dix ans s’est hissée au sommet des applis d’accompagnement de santé sur smartphone.

Pour certains, l’application a des allures de solution. Pour d’autres, il faut rester prudent. C’est le cas de Roland Gori, auteur de Et si l'effondrement avait déjà eu lieu : l'étrange défaite de nos croyances (aux éditions Les liens qui libèrent.) Psychanalyste et professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l'Université Aix-Marseille, Roland Gori voit dans la montée en force des applications de bien-être l’expression des techniques de bonheur individuel.

Comment interprétez-vous la montée en force des applications de méditation ?

Roland Gori : Il est tout à fait possible que les chocs environnementaux et la pandémie donnent envie de se replier, soit familialement, soit individuellement. Mais il faut toutefois prendre en compte un phénomène plus ancien que l'on pourrait appeler « les techniques du bonheur ». Cette notion de « bonheur » qui est arrivée au 18ème siècle est venue prendre le relais d’une autre notion qui dominait à l’époque et qui était celle du « salut de l’âme ». Le bonheur était auparavant perçu comme un bonheur public, mais, progressivement, il s’est individualisé pour se transformer en une forme d'hédonisme de masse. C’est ainsi que la relaxation, les bulles de sérénité, la méditation, sont devenues au fil du temps des techniques permettant d'atteindre une forme de bonheur individuel.

Nous aurions besoin d’outils pour accéder à notre bonheur ?

R. G. : Notre société s'est industrialisée depuis la fin du 19ème siècle. Plus les machines et les systèmes informatiques sont devenus omniprésents, plus les Hommes ont senti ce besoin de prendre en compte les sensibilités individuelles. Ce besoin est présent pour compenser l'impression de perdre quelque chose dans notre propre existence, de la substance, même de notre subjectivité. Le problème, c'est que la manière dont on cherche aujourd'hui à retrouver cette sensibilité subjective passe par la technique. Nous sommes amenés à consommer de la marchandise spirituelle, un peu à la manière d’une drogue de bien-être. C’est une forme de stoïcisme du pauvre. On ne s’intéresse plus aux autres ou au monde, mais on opère un repli narcissique dans lequel le bonheur devient une sorte de performance.

Est-ce à dire que nous aurions tort d’utiliser ces applications ?

R. G. : Je dois préciser qu’il n'y a aucune condamnation morale ou personnelle à opérer sur l'utilisation de ces techniques. Chacun fait ce qu’il peut pour échapper à la souffrance. En revanche, ce qui pose un problème, c'est la transformation de techniques thérapeutiques en gadgets, en marchandises, en spectacle, qui sont conçus pour faire du fric, d'une part, et d'autre part pour insinuer progressivement dans l'esprit des gens que pour atteindre le bonheur il faut atteindre un score de performance, comparable à un score de rendement industriel. C'est là, en quelque sorte, que le remède participe de la même culture que ce qui produit le mal qu’il est censé guérir.

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commentaires

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  1. Salim Mokaddem dit :

    Roland Gori perçoit bien ici les techniques de vie (que le philosophe michel Foucault a très bien analysées dans ses derniers travaux) et les récupérations commerciales des souffrances psychoaffectives liées à l’isolement, à la solitude, à l’individualisme possessif au fondement historique et psychique des régressions narcissiques actuelles. Cependant, ce n’est en rien une décision de la volonté individuelle qui est à l’origine de ce qu’il appelle un «stoïcisme du pauvre » mais bien plutôt un effet, long et discontinu, des fragmentations du symbolique et de l’historicité constituant et instituant ce qu’on pourrait plutôt appeler une désubjectivation du sujet et une désinstitutionnalisation des liens sociaux organiques dans les sociétés. Le postmodernisme met fin à toute tentative de sens ou de grand récit pour poser un horizon de sens à l’existence quotidienne.

  2. Cécile A. dit :

    Je ne suis pas sure d'adhérer à la vision de M. Gori. En tant qu'utilisatrice de Calm, ce n'est pas le bonheur que je recherche (qui soit dit en passant était décrit par Aristote, bien avant le 18eme siècle). C'est prendre les gens pour des idiots que de penser cela. Calm met à disposition du plus grand nombre des techniques permettant de diminuer stress, anxiété, de prendre quelques minutes pour soi dans un monde où on a souvent l'impression de courir après le temps. Ces techniques ont certainement été celles "vendues" par certains et qui voient dans "l'uberisation" de leur pratique, une perte financière. On se demande qui est le plus mercantile des deux.

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