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Comment Foodwatch a fait interdire les dérivés de pétrole dans vos assiettes

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L'industrie alimentaire avait omis de révéler qu'elle nous faisait avaler des dérivés de pétrole… C'était sans compter sur Foodwatch, l'ONG qui a obtenu leur interdiction. Leçon d'influence for good avec sa directrice générale.

Saviez-vous qu’il y a dans les laits infantiles Nestlé, mais aussi dans le Nutella ou les bouillons cubes Knorr des dérivés de pétrole ? Non ? Normal, personne ne le sait. Ou du moins, personne ne le savait avant que Foodwatch, une ONG née en 2002 et dont la branche française a ouvert en 2013, s’empare du sujet en 2015 et entame une longue campagne de sept ans pour faire interdire les huiles minérales dérivées des hydrocarbures (MOAH) dans les produits alimentaires. En mai, Foodwatch a finalement obtenu une victoire inédite, après des années de tests, de pétitions, d’apparitions sur les plateaux de télévision… La Commission européenne et les pays de l’UE ont fixé des seuils maximum pour la présence des MOAH dans tous les produits alimentaires, et les aliments en contenant plus seront rappelés et retirés du marché.

À l’occasion de cette victoire, Karine Jacquemart, directrice générale de Foodwatch France, revient pour L’ADN sur les coulisses des campagnes de Foodwatch. Ou comment faire monter la pression citoyenne jusqu’à ce qu’entreprises et décideurs n’aient plus d’autre choix que de passer à l'action… Une leçon d’influence for good.

Quelle est la raison d’être de Foodwatch ?

Karine Jacquemart : L’alimentation est un droit fondamental. On ne devrait pas se poser la question, quand on achète des aliments en France ou en Europe, de savoir s’ils présentent un risque pour notre santé. La réglementation européenne est d’ailleurs très forte à ce sujet : elle stipule qu’il est interdit de commercialiser des produits « potentiellement dangereux pour la santé » (règlement n°178 de 2002). Le problème, c’est que ce n’est pas du tout le cas. C’est pour cela que nous existons : nous sommes un contrepouvoir citoyen pour une alimentation saine pour toutes et tous.

Quand on y réfléchit, c’est fou de ne pas pouvoir faire ses courses sans une appli comme Yuka dans la poche ! Yuka fait un travail très utile, mais quelque part, c’est un scandale que Yuka soit utile, parce que cela signifie que le règne de la désinformation est tel en matière d’alimentation que l’on a besoin d’une application pour savoir quel produit est le moins dangereux pour la santé. Foodwatch existe pour que l'on n'ait plus à se poser cette question.

Comment avez-vous décidé de vous attaquer au dossier des MOAH ?

K. J. : Il y a dans nos assiettes un certain nombre de substances qui n’ont rien à y faire – des additifs très controversés, des résidus de pesticides ou des contaminants tels que ces huiles minérales dérivées du pétrole (MOAH), que personne ne connaît. Les risques pour la santé sont énormes, d’autant plus que les toxicologues alertent sur les risques de l’effet cocktail. Comme il est difficile de prendre tous ces problèmes en même temps, nous essayons de commencer par les plus évidents, pour les faire interdire. C’est ce qu’on a fait avec d’autres associations sur l’additif E171, interdit en France en 2020 puis en Europe en 2021. C’est ce qu’on est en train de faire avec les nitrites, une de nos campagnes principales en ce moment.

Sur le sujet des huiles minérales, les fameuses MOAH, ce qui a été particulièrement motivant, c’est que nous savions que les responsables politiques savaient. Quand nous avons lancé la campagne en 2015, il y avait déjà des propositions de loi en Allemagne à ce sujet. Nous savions également que l’industrie savait : Christophe Brusset, un repenti de l’industrie agroalimentaire, avait fait une petite vidéo témoignage sur notre site pour le confirmer. Et enfin, il y avait unanimité des scientifiques : tous reconnaissaient que les MOAH sont dangereux, parce que potentiellement cancérogènes et mutagènes.

Malgré tout cela, comme ce n’était pas un sujet grand public et qu’aucune pression n’était exercée sur les gouvernements et les industriels, rien n’était fait. C’était cela, le scandale de départ : tout le monde sait que ces substances sont dangereuses, mais rien n’est fait parce que la réglementation est trop vague. Il fallait imposer des contrôles stricts et des seuils à ne pas dépasser.

Comment avez-vous fait pour que les citoyens s’emparent de cet angle mort du débat public ?

K. J. : Nous nous sommes dits que la meilleure façon de faire parler du sujet – et c’est souvent comme cela que nous procédons à Foodwatch – c’était de faire le lien avec les produits de grande consommation. Il ne suffit pas d’avoir raison, de vouloir légitimement défendre un droit fondamental comme le droit à l’alimentation pour faire changer les choses. Avoir raison et être légitime, ça n’a malheureusement pas assez de poids auprès des décideurs. Nous avons donc voulu démontrer que tous les jours, les consommateurs en France et en Europe sont confrontés à cette contamination à des produits dangereux pour la santé. Et cela a fini par fonctionner.

Foodwatch est donc un médiateur, qui rend compréhensibles des enjeux de santé publique ?

K. J. : Notre rôle est de rendre visibles et prioritaires des sujets qui sont cachés sous le tapis. Visibles et prioritaires, cela veut dire qu’on ne se contente pas de mettre le coup de projecteur dessus, mais on oblige à l’action publique. Un sujet de santé publique est malheureusement un non-sujet tant qu’il n’est pas exposé : nous nous chargeons de le faire.

Je suis convaincue que les deux plus gros ennemis de l’intérêt général sont l’opacité et l’impunité, c’est-à-dire le fait que les entreprises puissent faire ce qu’elles veulent dans leur coin sans avoir de comptes à rendre. En tant que contrepouvoir citoyen, nous sommes là pour mettre à la lumière du débat public des agissements qui sont contre l’intérêt général. En faisant ça, on espère contribuer à motiver voire à forcer les entreprises à arrêter de faire n’importe quoi et les décideurs politiques à prendre les décisions qui s’imposent. Nous n’avons pas peur de la confrontation, tant que cela se fait dans la non-violence.

Vous obtenez souvent des victoires comme celle que vous venez d’obtenir avec les MOAH ?

K. J. : Honnêtement, non. Enfin… oui et non. Nous en obtenons tous les jours, dans le sens où notre objectif est la prise de conscience des citoyens. Chaque action que nous faisons est un message aux citoyens pour leur montrer que collectivement, on peut faire bouger les choses. C’est également un message aux entreprises, et notamment aux géants de l’industrie agroalimentaire, pour leur dire : « L’impunité, c’est fini. On vous observe. On ne vous laissera plus faire tout et n’importe quoi au détriment des droits fondamentaux des citoyens. Si vous êtes Nestlé et que vous vous croyez au-dessus des lois, comme dans le scandale Buitoni, sachez qu’on vous observe, on enquête, on documente, et on va vous dénoncer. »

Comment vous assurez-vous que cette menace porte, qu’elle a du poids auprès des décideurs politiques et des dirigeants d’entreprise ?

K. J. : La première chose, c’est que tout ce qu’on fait et dit est basé sur des faits vérifiés scientifiquement. On s’attache à ne jamais être dans l’exagération. C’est d’ailleurs en partie pour cela qu’on s’est positionnés sur les MOAH : il y a suffisamment d’études scientifiques qui montrent leurs risques pour la santé. Puisque les risques sont avérés, notre valeur ajoutée à nous, c’est de mettre un petit coup de pied dans la fourmilière pour demander aux décideurs politiques de protéger les consommateurs.

Ensuite, tout ce qu’on fait est dans l’intérêt général. C’est tellement légitime de vouloir une alimentation saine qu’une fois qu’on a fait tomber le débat dans le domaine public, il n’y a plus aucun décideur ou chef d’entreprise pour dire qu’il s’en fiche. Qui oserait dire : « Oui, j’empoisonne les gens et je m’en fiche » ?

C’est pour cela qu’on a des victoires chaque jour. On montre chaque jour que la mobilisation collective fonctionne. Quand je nous décris comme contrepouvoir citoyen, il y a bien le mot pouvoir dedans. Le pouvoir n’est pas une fin en soi, mais il ne faut pas être naïf : nous avons besoin d’un rapport de force pour changer les choses. Il ne suffit pas de demander gentiment aux décideurs et aux entreprises ! Il a fallu qu’on fasse trois séries de tests, qu’on montre qu’il y avait des MOAH dans des laits infantiles… Il ne faut jamais lâcher.

Après, il y a un autre problème : parfois, on ferme la porte et ils rentrent par la fenêtre. C’est ce qui se passe en ce moment avec les pesticides : leur usage a été interdit en Europe, mais les lobbies se sont débrouillés pour qu’on continue à en produire tout en les exportant… Et par effet boomerang, ils reviennent dans nos assiettes via nos importations de produits alimentaires.

Vous êtes une toute petite équipe de sept personnes en France, pourtant vous êtes dans tous les médias… Quelle est votre stratégie ?

K. J. : Il n’y a pas vraiment de stratégie. En toute ingénuité, sincérité et avec détermination, on dit haut et fort ce qu’on a à dire. La clé, c’est qu’on apporte du contenu : quand on monte un dossier, on prépare tout, on vérifie tout, de façon à avoir suffisamment d’éléments objectifs pour demander l’interdiction d’un produit. Ce qui fait que lorsque la campagne débute, on ne fait que dire ce qu’il y a à dire ! Les sujets que nous portons sont d’une évidence presque enfantine. Interdire des substances dangereuses pour la santé ne devrait même pas faire débat !

Une chose qui nous aide également dans la visibilité de nos sujets, c’est que cela touche à l’alimentation, c’est-à-dire quelque chose de vital, concret, quelque chose que les gens ont trois fois par jour dans leur assiette. Et nos combats sont à la croisée des chemins : ils concernent la consommation, mais aussi la santé publique, les questions environnementales et de réchauffement climatique (sur les résidus de pesticides par exemple), et la justice sociale. Ce qui fait que les combats qu’on porte ont un certain retentissement, c’est qu’ils sont au cœur des changements de société dont nous avons besoin aujourd’hui.

Comment mobilisez-vous les citoyens pour faire pression ? Avez-vous des relais locaux ?

K. J. : Non, nous n’avons pas d’antennes locales. Nous fonctionnons par des pétitions, des partages sur les réseaux, du bouche-à-oreille… Nous ne sommes que sept salariés en France mais nous avons plus de 350 000 personnes dans la communauté Foodwatch en France, que nous appelons les Foodwatchers. Ce sont autant d’ambassadeurs de nos combats !

Et de plus en plus, les Foodwatchers deviennent enquêteurs à nos côtés. Ils nous remontent des informations sur les produits, fouillent la législation… Plus on s’agrandit, plus on a de poids face aux décideurs !

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