Foule colorée dans la rue

« La démocratie est vivante là où les citoyens expérimentent. »

© Mauro Mora

La transition est écologique, économique, sociale et culturelle. Elle est donc fondamentalement politique. Mais, face à cet immense défi collectif, nos systèmes démocratiques semblent essoufflés. Doit-on les revitaliser ou les réinventer ? Rencontre avec Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques, membre de la Commission nationale du débat public et du comité de gouvernance de la Convention citoyenne pour le climat.

Crise des Gilets jaunes, gestion verticale de la crise sanitaire…, la critique d’une démocratie « confisquée » est au cœur de nombreux mouvements sociaux. Selon vous, vivons-nous encore dans un système représentatif ?

Loïc Blondiaux : Cette critique grandissante de la démocratie représentative en parallèle d’une demande de démocratie plus directe est relativement nouvelle. À travers les Gilets jaunes, Nuit debout et le mouvement des Places, a surgi cette interrogation sur la possibilité même de représenter les citoyens au travers de l'élection. La question est de savoir si, lorsque j'élis quelqu'un, j'ai suffisamment de contrôle sur lui pour pouvoir me sentir correctement représenté. En d’autres termes, ceux qui prétendent nous représenter sont-ils légitimes à le faire parce qu’ils sont élus ? Cette critique s’ajoute à celle du caractère socialement homogène de nos assemblées, qui ne vivent pas les mêmes expériences sociales que la majeure partie de la société. Cela crée un sentiment de déni de représentation qui explique en partie l’essor du mouvement populiste

Quels sont les critères de la juste représentation : la diversité des catégories socioprofessionnelles, politiques, confessionnelles… ?  

L.B. : Il y a de multiples théories rivales de la représentation. Il y a celle d'une représentation descriptive, où les représentants doivent être le miroir de ceux qu'ils représentent. Cette vision, très présente aux origines du gouvernement représentatif, a perdu. Depuis la fin du XVIIIe siècle prévaut l'idée que les représentants doivent être sélectionnés. La représentation est alors un processus de sélection des plus sages, compétents et vertueux. La représentation devient une délégation, l'élection permettant une forme de contrôle indirect ou de sanction du représentant par le représenté lorsque celui-ci s'estime mal représenté. C'est autant par refus de la démocratie que par refus de l'absolutisme monarchique qu’a été inventé ce système dans lequel le peuple est souverain en théorie mais réduit en pratique au seul rôle d'électeur. Cette vision de la représentation comme incarnation ou transsubstantiation nous tue. Je défends une troisième théorie, celle de la représentation démocratique

Quelle est sa définition ?

L.B. : La représentation y est pensée comme un processus continu, ponctué d'épreuves dans lesquelles le représentant entre dans un processus d'explication et de demandes de contributions à ce qu'il est en train de faire. C’est un dialogue dans lequel le représentant a le dernier mot, mais le représenté ne cesse pas d'exister une fois qu'il a désigné le représentant. Il continue à pouvoir l'interpeller, l'inspirer, l'évaluer. C’est dans ce processus transparent d'épreuves et d'interactions que se construit la légitimité de la décision et du représentant. Ce n'est pas parce qu'une autorité est élue qu'une décision est légitime, c'est le processus de construction de la décision qui la rend légitime.

La perte de confiance dans nos institutions démocratiques ne vient-elle pas aussi de l'affaiblissement des contre-pouvoirs ? 

L.B. : Dans une démocratie authentique, les contre-pouvoirs jouent un rôle. Pierre Rosanvallon dit que la démocratie « ne marche pas sur un pied » : il y a la sphère institutionnelle et la contre-démocratie. Ce sont tous les espaces, les lieux, les collectifs capables d'interpeller, de contrôler, d'évaluer, même quelquefois de juger, l'action des institutions démocratiques. Un certain nombre de nos gouvernements essayent pourtant de limiter au maximum les contre-pouvoirs, voire de disqualifier les corps intermédiaires. C’est lié à l'érosion généralisée de la confiance et à une démonétisation du pouvoir politique qui le contraignent à se durcir pour se maintenir. Le tournant autoritaire de nos démocraties est lié à une forme de délégitimation des pouvoirs représentatifs et vise à affaiblir toutes les formes de contre-pouvoirs. Cela amène à remettre en cause un certain nombre de libertés constitutives de la démocratie elle-même. 

N’est-il pas un peu exagéré de penser notre démocratie sciemment diminuée ?

L.B. : La définition de la démocratie repose sur trois éléments qui peuvent entrer en contradiction les uns avec les autres. Le premier est la souveraineté du peuple, qui se gouverne en théorie lui-même. Le deuxième est la démocratie comme forme de vie. Pour qu'elle existe, il faut que les gens croient en la démocratie et agissent en démocrates, c'est-à-dire respectent les autres, se considèrent comme des égaux, participent, s'informent... Il n'y a pas de démocratie sans société démocratique, sans citoyens. Le problème est qu'aujourd’hui un certain nombre de citoyens ne pensent plus les autres comme des égaux et ne se comportent plus en démocrates. Le troisième élément, ce sont des droits, des principes et des libertés qui sont indispensables à l'exercice de la souveraineté du peuple. Donc remettre en cause ces droits et libertés, diminuer les contre-pouvoirs (les médias, les syndicats, les libertés universitaires…) participe du tournant autoritaire de nos démocraties

Notre démocratie est donc en danger ?

L.B. : Il y a un danger dans cet épuisement de notre système politique et de nos institutions, dans l’affaiblissement de notre croyance dans leur efficacité et leur légitimité. Une fois qu'on ne croit plus à ces institutions, elles ne peuvent plus véritablement fonctionner. On voit ce délitement, cette dé-démocratisation prendre les allures d'une agonie. Pourtant, je ne crois pas à la substitution d'un modèle par un autre. Nous allons devoir faire avec l'élection pour encore quelques années. Comment relégitimer les pouvoirs élus ? Quelles sont les voies de renouvellement de ces institutions ? C'est la grande question !

Que peut-on imaginer pour les renouveler : le tirage au sort, le vote à points, la démocratie liquide, le référendum d'initiative populaire… ? 

L.B. : Il y a plusieurs espaces où tenter de transformer les choses. Le premier est celui des institutions, parce qu'elles ne fonctionnent pas de manière optimale. Le financement biaisé des campagnes électorales, même en France, est un exemple. Le deuxième espace est celui des systèmes électoraux. Je suis militant du vote par jugement majoritaire, inventé par deux mathématiciens français et porté par le collectif Mieux voter. C’est une méthode par évaluation. Pour vérifier l'intensité du soutien aux candidats, il faut permettre aux électeurs de les évaluer en fonction de quatre ou cinq grandes catégories et, à la fin, on choisit la valeur médiane. Cette méthode limite le phénomène de « vote utile » qui contribue à la dégradation de nos espérances politiques. 

Y a-t-il un espace pour l’action citoyenne ?

L.B. : L’action des collectifs, les expérimentations comme le mouvement des communs, toutes ces innovations qui viennent d'en bas au travers desquelles les citoyens revendiquent un droit de regard et de maîtrise sur leur environnement font vivre la démocratie. Mais ces expériences de transformation sociale se développent en dehors des institutions et souvent contre elles. Je ne crois pas qu'on puisse changer de système en se fondant exclusivement sur le terrain. Le processus prendrait beaucoup trop de temps avant d’être capable d'affronter le changement climatique. Sans État, sans systèmes de solidarité, sans la gestion de nos interdépendances, nos sociétés se seraient effondrées au moment de la pandémie. Et la raréfaction des ressources va entraîner des difficultés et des conflits majeurs dans lesquels l'État jouera un rôle indispensable. Nous sommes dans une course contre la montre face à un dérèglement de nos écosystèmes qui va très rapidement produire de tels effets que nous ne pourrons plus nous gouverner démocratiquement. C'est pour cela que je crois à cet espace interstitiel entre la démocratie citoyenne et la démocratie institutionnelle qu’est la démocratie délibérative

Le dialogue entre ces expérimentations citoyennes et les pouvoirs publics semble pourtant bien difficile… 

L.B. : Le pouvoir politique semble effectivement refuser de reprendre ce qui vient de la société. Ce problème est accentué par le fait qu’il se base sur la légitimité de l'élection, mais aussi sur une forme de légitimité épistocratique, c'est-à-dire sur une présumée compétence supérieure. Il y a ce sentiment dans les cercles de pouvoir et la haute administration qu'il y a des connaissances nécessaires (en particulier économiques) à avoir pour gouverner et influencer le processus de décision. Cela entraîne une surdité vis-à-vis de la société civile. 

Crise économique, sanitaire, sociale, environnementale… Le temps est à l’urgence. La démocratie délibérative peut-elle s’appliquer à ces situations ?  

L.B. : En pratique, il y a des questions qui échappent à la participation. Bien souvent, ce sont les questions essentielles. Pour le justifier, on invoque la prétendue incompétence des citoyens. Mais, avec l'aide d'experts, ceux qui ont participé à la Convention citoyenne pour le climat ont produit un programme de transition pour lutter contre le changement climatique qui n'a rien à envier en matière d'ambition et de qualité à ce que des assemblées parlementaires auraient pu faire (et qu'elles n'ont pas fait). L’argument d’incompétence tombe dès que vous donnez aux citoyens du temps pour entendre des experts, s'informer et délibérer. Ils sont largement aussi performants que les parlementaires, et le tirage au sort écarte l’influence des groupes d'intérêt et des clientèles électorales. Les citoyens n’ont pas d’enjeux électoraux, cela change complètement leur positionnement à l'égard de l'intérêt général. 

Mais en cas d’urgence, peut-on réellement en passer par ce processus ?

L.B. : L'argument de l'urgence est valable, mais il ne peut pas valoir pour toutes les démarches. Il y a des décisions pour lesquelles on ne peut pas organiser avec le soin nécessaire une délibération citoyenne. Dans le cas du Covid-19, l’usage d’un pouvoir vertical peut se comprendre dans les premiers moments d’une crise qui impose une réaction rapide. Mais, à mesure que la situation perdure, il aurait été parfaitement légitime d'organiser une forme de démocratie sanitaire, de contribution des citoyens. On peut d’ailleurs le faire aujourd'hui sur les prochaines pandémies. Les citoyens sont parfaitement armés pour peser les différentes considérations et les différents intérêts. Et, si on regarde à l'échelle locale, on dit que la participation prend du temps et qu'il faudrait avancer vite, mais les actions en justice ou les effets non désirés de décisions qui n'ont pas été débattues sont bien pires que le peu de temps que vous consacrez au débat public.

La rhétorique et le discours sont-ils les seuls moyens de prise de décision ? Ne pourrait-on pas envisager des processus d’expérimentation et de prototypage ? 

L.B. : Je suis un adepte de la philosophie politique de John Dewey. Selon lui, la démocratie doit reposer sur la constitution d'un public actif, qui enquête, expérimente et propose des solutions. La réduire à des mots et à des débats, c'est se tromper complètement sur la finalité de la démocratie. La démocratie est vivante là où les citoyens expérimentent. Il faut donc construire des prototypes, mettre en situation les futurs usagers et les associer à l'élaboration de la décision. Mais, en France, nous avons encore une vision très littéraire et limitante de la démocratie. 

Au-delà de ses mécanismes, notre démocratie semble souffrir de l’essoufflement du récit commun. Quel nouveau récit pourrait nous réunir ?

L.B. : Le grand récit néolibéral de l'enrichissement par l'initiative individuelle n’a plus de sens. La seule alternative, c'est le récit non pas de la transition mais de la transformation de nos sociétés, lesquelles engloberaient désormais leur environnement naturel dans une forme de coexistence beaucoup moins conflictuelle et prédatrice. Ce récit peut nous unir contre un certain nombre de défis et d'ennemis, ceux qui nous conduisent à une forme de suicide collectif en décidant cyniquement de mettre en danger nos écosystèmes. Si le récit positif de la transformation ne suffit pas, nous pourrons faire du commun par une union contre ces ennemis

Pour en savoir plus sur ces autres modes de démocratie et de représentation :

Loïc Blondiaux avec Dominique Bourg, Inventer la démocratie au xxie siècleL'assemblée citoyenne du futur, Éditions Les Liens Qui Libèrent, 2017

La Démocratie des émotions, sous la direction de Loïc Blondiaux et Christophe Traïni, Éditions Les Presses de Sciences Po, 2018

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