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Une foule de gens tenant leurs smartphones
© Django via Getty Images

Nous sommes accros à nos écrans, mais avons-nous vraiment envie de nous sevrer ?

Le 3 déc. 2019

On a du mal à l’admettre, et pourtant… nous sommes complètement addicts à nos écrans. Ce n’est pas de notre faute : c’est à cause de la science. Et de toute façon, serions-nous prêts à nous sevrer ?

Dès le réveil et jusqu’au coucher, il est là, tout près de nous. Dans notre sac, dans notre poche, dans notre main, sous vos yeux… C’est certain : notre smartphone n’est plus un objet tout à fait comme les autres. Le premier iPhone a 12 ans, et en une décennie on sent bien qu’on est devenu totalement accros, quasi dépendants. Mais cette habitude nouvelle ne s’est pas forgée par hasard. Elle est la mise en application d’une science née dans les années 90 aux États-Unis. La « captologie » voulait étudier et mesurer l’impact que les technologies numériques pouvaient avoir sur les humains. Des recherches qui ont été utilisées pour que nos machines manipulent nos comportements et influencent notre façon d’agir et de penser. Aujourd’hui, quelques voix s’élèvent pour dénoncer ces pratiques et proposent des solutions pour leur échapper. Quant aux pères de la captologie, ils assurent que leurs savoirs pourraient être mis au service de causes justes.
Mais alors que l’idée de se faire manipuler n’a rien de réjouissant, sommes-nous vraiment prêts à passer à d’autres modèles ?

Objectif cerveau

En 2016, un certain Tristan Harris, ex-Google design ethicist, titrait un article paru sur Medium : « Comment la technologie pirate l’esprit des gens. » Et il était bien placé pour en parler. Car Tristan Harris est un pur produit made in Silicon Valley. Diplômé de Stanford, il est passé chez Apple, a créé une startup, a vendu sa startup – à Google, s’il vous plaît – a rejoint Google, a évolué chez Google… et il est désormais disposé à nous raconter ce qui se passait chez Google. Dans ce premier article, il était donc question des techniques utilisées pour nous scotcher un maximum de temps sur nos écrans. Au programme : une surabondance de choix, des astuces pour nous rendre accros, et de la validation sociale à ne plus savoir quoi en faire.

On récapitule :

D’abord, la surabondance de choix ou les techniques du grand détournement

Vous croyez avoir le choix ? En fait, pas vraiment. Car plus un service vous présente d’options, plus il a d’occasions de détourner votre attention de votre objectif premier. Tristan Harris compare la conception de ces services numériques à celle, bien rodée, des supermarchés. Pour vous faire passer dans tous les rayons, ils ont tendance à stocker les produits les plus demandés tout au fond du magasin. Les réseaux sociaux, aujourd’hui, font pareil. En pire puisque, potentiellement, cela ne s’arrête jamais. Se balader sur le Web revient donc à jouer les Buzz L’Éclair : on va vers l’infini… et toujours, toujours au-delà. C’est sans fin, sans fond. Vous ouvrez Facebook dans le but de célébrer l’anniversaire de l’un de vos contacts ? Vous n’échapperez pas au fil d’actualités, et il est fort à parier que vous vous y perdrez. Les newsfeeds, sur Facebook, Twitter ou ailleurs, se déroulent sans arrêt : on peut scroller ad vitam en oubliant pourquoi on était venu à l’origine – si toutefois on était venu dans un but précis. On peut aussi compter sur les algorithmes de YouTube ou de Netflix pour déclencher, en lecture automatique, la prochaine vidéo, puis la prochaine, puis la prochaine, etc.

Ensuite viennent les mesures qui nous rendent accros

Notre addiction repose sur un principe simple : celui de la récompense aléatoire. Si l’on regarde notre smartphone plusieurs dizaines de fois par jour, c’est parce que nous sommes dans l’attente d’une possible notification, d’un éventuel message, ou d’une alerte. C’est la mécanique que Tristan Harris appelle la « FOMSI – Fear of Missing Something Important », la peur de manquer quelque chose d’important. En plus de nous inciter à dégainer notre smartphone à tout bout de champ, elle nous paralyse dans nos usages et nous incite à accumuler des services dont nous n’avons pas – ou plus – besoin. Ça fait un mois que vous n’avez pas ouvert cette newsletter que vous recevez pourtant quotidiennement ? Ne vous désabonnez pas, on ne sait jamais : demain, il pourrait y avoir l’info du siècle. Vous n’avez jamais réussi à dépasser le stade du coup d’un soir sur Tinder ? Ne désinstallez surtout pas l’application : votre âme sœur pourrait matcher le mois prochain. Et quand bien même vous décideriez de vous sevrer et de tout supprimer, tout se complique alors. Certes, les entreprises sont obligées de proposer aux utilisateurs une porte de sortie. Mais elle n’est jamais facile d’accès. Tristan Harris évoque l’exemple du New York Times. Pour se désabonner de la version en ligne, il suffit de cliquer sur un bouton – « unsubscribe ». Enfin, ça, c’est la promesse. Mais après avoir cliqué, on reçoit un e-mail : pour confirmer la résiliation, merci d’appeler tel numéro de téléphone – et on découvre que la ligne n’est ouverte qu’à certains moments de la journée...

Enfin, tout carbure à la validation sociale

Les réseaux sociaux l’ont bien compris : on adore plaire à ses pairs. On choisit sa photo de profil avec soin et on attend qu’elle récolte un nombre de likes en conséquence. C’est aussi pour cette raison que Facebook la met en avant auprès de nos friends plusieurs jours durant : ils ont ainsi le loisir de gonfler nos egos à gogo. La mécanique va plus loin : maintenant, nous sommes notés. Partout, tout le temps. Alors on prend le temps de papoter avec les chauffeurs Uber, d’être ultra-gentils avec les hôtes Airbnb, car eux aussi ont le pouvoir de combler nos désirs de validation sociale. Et, dans un système de réciprocité absolue, on se sent tenu de leur rendre la pareille. Œil pour œil, like pour like.

Avouons-le : nous nous sommes tous déjà fait avoir.
C’est aussi pour ça que, en 2018, Tristan Harris a fondé le Center for Humane Technology. Il tente d’interpeler les citoyens et les politiques sur ces techniques du marketing digital : le design dit « persuasif », ou plus brutalement, la captologie.

Petite histoire de la captologie

Si la captologie avait un papa, ce serait B.J. Fogg. À 10 ans déjà, il n’avait qu’une seule passion, et elle n’était pas banale. Le petit B.J. s’intéressait à la propagande. Son professeur d’alors aimait partager avec sa classe les techniques utilisées par les médias et les politiques pour influencer les opinions et les actions des citoyens. Très vite, il s’amuse à les identifier dans les pages des magazines ou dans les publicités télévisées. Résultat ? Il est l’un des premiers à comprendre le potentiel de manipulation des ordinateurs, et décide d’en faire son sujet d’étude. « À l’époque, les recherches s’intéressaient aux interactions entre individus et machines, mais pas spécifiquement aux mécanismes de persuasion qui pouvaient être déployés grâce à ces nouvelles technologies », nous explique-t-il. Les travaux qu’il mène sont l’objet de sa thèse, qu’il soutient à Stanford. Titrée Charismatic Computers, elle montre comment rendre les ordinateurs plus aimables – et donc plus influents. « Mes premières expériences évaluaient la compatibilité entre les personnalités des ordinateurs et celles des individus », se souvient-il. Jouant sur des items précis (la domination et la soumission, par exemple), il teste la capacité des ordinateurs à manipuler les gens. « On a essayé de voir ce qui se passait quand un ordinateur donnait des ordres très précis à des personnalités très dominantes – "fais ça, c’est très important" – ou quand un ordinateur était doux avec une personnalité soumise – "ce serait une bonne idée de faire ça". » Les conclusions sont univoques : on préfère interagir avec une machine dont le comportement est proche du nôtre. Il identifie aussi d’autres leviers pour nous manipuler : la simplification, la multiplication des scénarios… Et force est de constater que l’histoire lui a donné raison : face à nos ordinateurs, nous sommes parfois complètement cons.

Aujourd’hui, B.J. ne veut plus entendre parler de captologie. « Les gens pensent que ça a un rapport avec le terme "capturer", ils imaginent tout de suite quelque chose de négatif. » Et ce n’est pas le cas ? « Non ! Le vrai sens du terme, c’est l’étude des ordinateurs comme outils de persuasion – et pas uniquement pour faire du mal ! » Aujourd’hui, il utilise le terme plus vague de « design comportemental ». « Ça intéresse les hôpitaux pour soigner les diabétiques, les organismes financiers pour aider les gens à épargner, et les ONG pour lutter contre le dérèglement climatique. » Ses équipes ont aussi changé le nom de son labo créé en 1998 ; le Persuasive Tech Lab a été rebaptisé le Stanford Behavior design Lab, « plus en adéquation avec les projets qui y sont menés », tient-il à affirmer.

Sans la captologie, le numérique peut-il nous séduire ?

Certains, à l’instar de Karl Pineau, fondateur du collectif Designers Éthiques, voudraient légiférer sur la question. D’autres voudraient tout bonnement interdire le design persuasif qui nous manipule si bien. Mais tout n’est pas si simple. En abandonnant les sites et services incriminés, pourrait-on continuer à surfer ?

Clairement, des alternatives existent. Les dissidents de la captologie s’organisent et promettent une autre vision du Web. Plus slow, il replacerait l’utilisateur et ses véritables besoins au centre de toute expérience. Chez les concurrents de Gmail, par exemple, on retrouve ProtonMail, un service suisse sécurisé et qui assure le chiffrement des e-mails. Pour quitter Twitter, on peut se tourner vers Mastodon, une plateforme de « microblogage » où l’on peut créer des communautés. En réponse à Facebook, Tariq Krim a créé Dissident.ai, qui permet d’agréger les contenus des meilleures sources d’information sans l’influence des algorithmes. Pour remplacer Google Search, on peut utiliser Qwant, le moteur de recherche made in France qui garantit la protection de votre vie privée. Et puis si on en a vraiment marre de son iPhone, on peut s’équiper d’un Punkt, un téléphone connecté aux allures de dumbphone qui laisse à l’utilisateur le soin d’activer différents services en fonction de ses besoins sans se laisser envahir par les notifications.

Le problème, c’est que ces solutions n’intéressent que les plus convaincus. Si on vous dit Mozilla Firefox, ça vous parle ? « Je ne comprends pas pourquoi certains utilisent encore Google Chrome ! », s’agace Karl Pineau. Pour rappel, Mozilla s’engage depuis 2005 en faveur d’un Internet plus sain : qui ne capturerait pas nos données, qui ne détournerait pas notre attention. En se basant sur 10 principes, l’entreprise s’engage en faveur d’un Internet inclusif et éthique. Et pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dix ans après son lancement, en mars 2019, Chrome enregistrait 67,88 % des visites dans le monde et Firefox… 9,27 % (selon les données de StatCounter et MarketShare).

Alors si les outsiders veulent reconquérir Internet, il va falloir sans doute qu’ils ne comptent pas que sur notre sens de l’éthique. Nourries au design persuasif, nos habitudes numériques ont maintenant des exigences. Nous sommes habitués à des interfaces fluides, frictionless et user-friendly selon les anglicismes consacrés, et aux effets de club bien huilés. C’est-à-dire que nous préférons les plateformes avec beaucoup de gens dedans... Les combattants du design éthique sauront-ils trouver des arguments à la hauteur ?


Cet article est paru dans le numéro 19 de L'ADN, "Game of Neurones", consacré à la bataille qui fait rage pour notre cerveau. À commander ici. 

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