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Une personne sous la couette en train d'écrire sur un clavier d'ordinateur

Pourquoi certaines personnes ne veulent pas retourner au bureau

Le 29 juin 2021

Après plus d’un an de crise sanitaire et de confinements à tout va, on aurait pu penser que retrouver le chemin du bureau nous mettrait en joie.

Mars 2020. Avec le confinement tombe un autre couperet : celui du télétravail imposé pour bon nombre de travailleurs et travailleuses en France. Combiné à des galères de matériel, des outils de surveillance imposés par les entreprises, et parfois la contrainte de faire l’école à domicile, le « home office » n’a pas toujours été très bien vécu.

Après trois confinements et on ne sait plus combien de couvre-feux, on aurait pu penser que l’assouplissement des mesures sanitaires allait s’accompagner d’un entrain pour retrouver collègues, machines à café, brainstormings et afterworks IRL.

Pour certaines personnes, c’est tout le contraire.

« J’ai peur qu’on me prenne pour un extraterrestre »

Joël* travaille au service communication d’un cabinet de conseil. Des confinements, il a expérimenté toutes les difficultés : les réunions en même temps que son épouse dans une pièce commune, l’école à la maison, les interruptions régulières de son fils de neuf ans qui avait des questions sur les devoirs… « Ça a été compliqué, se souvient-il. Mais je fais partie de ceux qui ont eu de la chance : j’ai rapidement été au chômage partiel à 50 % sans perte de salaire, nous avons une maison… Malgré le sentiment d’impuissance et les moments où l’on perd patience, nous avons trouvé notre rythme dans cette drôle de période. »

Depuis l’allègement des mesures sanitaires, il est retourné deux fois dans son entreprise, qui se situe à une heure de son domicile. Sur place, le choc. « Personne ne porte de masque, les jauges ne sont pas respectées… Nous étions censés remplir un fichier de présence, mais il a été abandonné assez rapidement. J’habite dans une petite ville, j’ai été très surpris en revenant à Paris de la différence de perception sur les mesures sanitaires. » Il nous raconte, encore abasourdi, avoir participé à un évènement interne rassemblant une quarantaine de personnes. « Nous étions deux à porter un masque, dans un espace clos. Je me suis dit que si je le gardais, on allait me prendre pour un extraterrestre. »

Rupture conventionnelle forcée

Pourtant, Joël n’est pas seul à toujours craindre la pandémie. D’après un sondage Yougov réalisé pour L’ADN, 15 % des gens ont peur d’être contaminés par le Covid-19 en revenant au bureau. Il faut dire que 61 % des entreprises n’ont pas prévu de dispositif d’accompagnement pour le retour au présentiel. Pas de quoi rassurer les angoisses justifiées des équipes, donc. Et dans les pires cas, elles vont jusqu’à prendre des mesures drastiques contre celles et ceux qui le font remarquer.

Agathe* travaille dans les relations presse. Elle fait partie des personnes qui ont développé un « Covid long » : quinze mois après sa dure maladie, elle a toujours des séquelles. Le témoignage qu’elle nous livre est glaçant. « Je n’ai pas envie de repasser par l’enfer 2020 qui a failli me faire disparaître. » Alors quand elle voit ses collègues retirer leur masque en open space – « malgré le risque de transmission par aérosols » –, elle l’admet, cash : « ça gonfle. » Apéros au bureau, réunions sans masque dans des petites salles sans aération…, pour elle, c’est difficile. À tel point qu’elle choisit de rester en télétravail. Ça lui vaudra une rupture conventionnelle forcée, malgré un avenant obtenu auparavant. « Après plus de trois ans de bons et loyaux services et une évaluation annuelle excellente, on m’a dit que le travail à distance, ça n’allait pas le faire. Aujourd’hui, on me propose des jobs, mais j’essaye d’éviter les start-up. Je vais prioriser les grands groupes, où l’aspect humain, RSE et santé est considéré. »

« Rien n’a été résolu »

Sylvaine Perragin est psychothérapeute. Elle a fait de la souffrance au travail sa principale bataille. Celle qui intervient régulièrement en entreprise constate également la tendance, mais identifie d'autres raisons. « Si l’on craint de retourner au bureau, c’est aussi parce que les problèmes d’avant-Covid sont toujours là. Rien n’a été résolu d’un point de vue psychosocial et managérial. Retourner au bureau dans les mêmes conditions, avec les fragilités que la période a engendrées, c’est difficile », souffle-t-elle. « Retrouver les galères d’avant-Covid » (22%) et « retrouver le management » (17%) font partie des appréhensions des travailleurs et travailleuses, indique Yougov.

Bien sûr, ce n’est pas uniquement la faute des entreprises : Sylvaine Perragin concède que la période a été très compliquée pour elles. Manque de temps, manque de moyens… « elles ont dû éteindre des feux dans l’urgence, mais n’ont pas toujours pu s’attaquer aux problèmes systémiques, de fond. » Résultat : on préfère s’enfermer chez soi que de se confronter à des difficultés. « Le monde devient cinglé : si on peut s’épargner les querelles de bureau ou les désaccords avec la direction, il est compréhensible de vouloir privilégier le calme du foyer. »

Syndrome de la cabane

Poussée à l’extrême, cette envie de rester dans son cocon s’apparente au « syndrome de la cabane », explique la psychothérapeute. Sylvaine Perragin ose la comparaison avec les personnes emprisonnées. « Quand les détenus purgent de longues peines, il ne faut pas rater le moment où ils sont aptes à sortir. Si on attend trop longtemps, qu’ils ont trop vieilli, ou qu’ils ont peur du monde extérieur, ils se sentent inadaptés et renoncent. »

Sur Twitter, Léa* s’amuse. « Je me disais justement que c’était un énorme effort de socialiser avec les collègues. La flemme en fait ! Payez-moi juste pour travailler et arrêtez de m’imposer de sourire et d’échanger avec autrui ! » Elle le dit sur le ton de la plaisanterie – smileys qui pleurent de rire à l’appui – mais elle persiste et signe. « J’ai déjà mes potes pour ça. » Et puis, la prise de conscience. « On est devenu sauvage, en fait. »

Télétravail = confort de vie ?

Alexandra* travaille dans un grand groupe bancaire. Le bureau ? « Je le fuiiiis ! » nous confie-t-elle. Celle qui ruse pour ne pas avoir à retourner dans les locaux de son entreprise redoute de retrouver les galères du présentiel. Le principal problème ? Le temps. Horaires, trajet, pauses dej, tout y passe. « J'ai quarante-cinq minutes de transport, matin et soir. Sur place, on m’oblige à prendre une pause dej de presque deux heures ! La culture du présentéisme est aussi pénible : je peux n’avoir rien à faire pendant une heure en pleine journée, mais avoir des urgences à traiter le soir. En télétravail, tu peux mieux gérer ce genre de situation tant que le boulot est fait, alors qu’en présentiel, si tu pars à 17h, on va te faire une réflexion. » Pour Agathe, le télétravail est surtout un plus dans sa vie de maman. Joël, de son côté, apprécie de pouvoir jongler entre sa vie pro et perso. « Je peux aller chercher mon fils à l’école à 16h30, ou m’absenter un moment pour faire des courses. Ça ne gêne personne, je m’organise comme je veux. »

Mais les collègues, c’est sympa quand même

Paradoxe : les relations sociales font partie des motivations premières à se rendre sur le lieu de travail. « Dans mon prochain job, je voudrais faire une partie en télétravail, et l’autre au bureau : j’ai besoin de voir des gens ! » s’exclame Agathe. Idem pour Joël, qui regrette les échanges impersonnels entre collègues qui sont précieux – non seulement pour son moral, mais aussi pour son métier.

Sauf que même ça, en présentiel, ça devient compliqué. Toutes les entreprises ne le font pas, mais certaines appliquent le principe de jauge évoqué plus haut. À l’extrême, le bureau se transforme parfois en « flex office ». Avec la pandémie, certaines boîtes ont en effet abandonné leurs grands locaux au profit de plus petits. Résultat : tout le monde n’a pas de place attitrée, il faut donc que les équipes tournent. « Les gens viennent une journée ou deux fois par semaine. On pourrait penser que c’est bénéfique, mais c’est toute la notion d’entreprise qui est questionnée. Il y a une réelle perte de repères : est-ce que l’on doit encore parler d’entreprise s’il n’y a plus de collectif ? », s’interroge Sylvaine Perragin. Avec les plannings tournants, « on ne se voit plus », soupire-t-elle. « Les relations sociales qui étaient l’un des vrais avantages à venir au travail n’existent plus. » À terme, elle craint même un délitement des luttes sociales, et des avancées qu’elles permettent. « Si on ne voit plus ses collègues, comment défendre ses droits ? »

Aux États-Unis, les effets de la tendance se font déjà sentir. Recode note qu’une grande proportion de cadres n’accepte plus que les offres d’emploi qui permettent de faire du télétravail. En France, certaines entreprises mettent en place des accords pour permettre de travailler à distance. Quoi qu’il en soit, « il faut que les directions prennent la mesure du sujet », alerte Sylvaine Perragin. Que cela passe par des mesures plus souples ou des dispositifs d’accompagnement, « elles ne doivent surtout pas prétendre que rien n’a changé », conclut-elle.


*le prénom a été changé

Mélanie Roosen - Le 29 juin 2021
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  • Bonjour, OK pour le télétravail mais comment va faire mon fils pour trouver un stage de 1 mois ou 2 pour passer son bts en 2022? Déjà en septembre 2020 aucun contrat pour une alternance 😥 il fait un bts informatique sio pour devenir développeur codeur sa grande passion il a tout donné mais le covid19 a tout chamboulé voilà n'oubliez pas de penser à tous ces jeunes qui ont besoin de stage svp

  • Bonjour, Dommage que les articles sur les désagréments de l'enfermement n'aient pas été approuvés par des psychologues.
    N'avez-vous pas appris que les gens ont tendance à refuser mentalement tout ce qui leur est imposé ?
    Ce n'est pas le confinement en soi qui était désagréable mais le fait que ce soit quelque chose d'imposé !
    Vivre dans la crainte d'être dépassé d'une minute et de se faire prendre par la police (comme cela a été rendu public dans un certain nombre de cas de ce genre), n'est pas quelque chose qui crée un confort psychologique pour la plupart des gens.
    Mais je le dis différemment :
    C'est une occasion rare, jamais dans l'histoire de l'humanité une telle chose n'est arrivée, ... "Restez à la maison" !
    Alors pourquoi ne pas prendre ce temps et le consacrer à moi-même. M'organiser comme je l'entends, sans que quelqu'un impose dans ma "bulle" quand et comment allouer ce temps !
    J'en profite donc au maximum ! La vie est unique! Pourquoi l'auto-saboter avec des pensées négatives ?
    Le monde est régi par les émotions !
    Alors, occupons-nous d'eux et créons notre propre philosophie de vie, nos propres valeurs, afin que chacun y ait sa place et que nous ne gênions pas les autres non plus.

  • Pourquoi ne pas vouloir retourner sur place?
    Beaucoup de choses ont été exprimées.
    Le télétravail gêne. Regardez le nombre de restaurants à la défense par exemple qui ne peuvent plus exercer une activité normale, les transports en communs qui nécessitent d'avoir du monde pour justifier de subventions. Certains préférerait une redistribution géographique, le télétravail permet de consommer locale, ne pas avoir à se préoccuper du temps de transport , ne pas se soucier de porter un masque , pour certain l'équipement sur place chez soi est meilleur que ce qui est proposé par les entreprises. Le télétravail n'est pas dans nos mœurs et pourtant on a tout à y gagner... Les responsables sont tristes et désarmés car la plupart du temps ils ne peuvent (savent) pas faire confiance alors que pour mesurer un travail il fait juste voir l'obligation de résultat. Je suis marié, j'ai une maison, je ne suis plus en ville, arrêtons de croire que tout le monde a besoin de faire la fête tout le temps, de picoler en bas au bar du coin et de croiser du monde au bureau en permanence pour être efficace, ça c'est pour les jeunes travailleurs aux dents longues qui ne connaissent pas le mot respect et veulent gravir les échelons le plus vite possible sans savoir. Notre société est triste et désabusé. Le gouvernement veut faire marche la machine a billet et faire revenir les gens en présentiel... Ça se comprend mais il existe d'autres solutions, alternative, essayons d'aller dans ce sens. Laissons les gens s'épanouir, être heureux, faire correctement leur job et le faire de chez eux pour ceux qui peuvent et le souhaites.

  • Trop facile de stigmatiser et culpabiliser ceux sui prefere le distanciel. Le management doit evoluer sur les bases de la responsabilisation l engagement et l autonomie. Notre environnement carbone merite aussui.une evolution du distanciel qui economise les transports