habillage
Une glace dont la boule est une Terre en train de fondre
© urfinguss via Getty Images

Greenpeace : les entreprises qui veulent changer les choses sont prisonnières des règles du jeu économique

Le 30 août 2019

Le G7 a pris fin le 26 août. Au programme de ce sommet international : les inégalités. En trame de fond : les feux de forêt qui déciment l’Amazonie – qui, plutôt que d’entraîner des engagements sérieux des États, leur ont surtout servi de support de communication.

Pour Greenpeace France, l’allocution du Président français Emmanuel Macron est loin d’être « à la hauteur de l’urgence climatique. » Selon les équipes, il s’agit même d’un « signal inquiétant ».

Entretien avec Clément Sénéchal, chargé de campagne Climat à Greenpeace France.

Vous regrettez que les mesures annoncées lors du G7 soient non-contraignantes. Qu’entendez-vous par là ?

Clément Sénéchal : Tout ce qui a été dit, notamment autour de l’Amazonie, relève plutôt de l’opportunisme que d’un changement structurel. Par ailleurs, il s’agit d’une réaction très tardive : Jair Bolsonaro n’a jamais fait mystère de sa volonté de livrer l’Amazonie aux appétits de l’agrobusiness, premier responsable de la déforestation et des incendies aujourd’hui. C’était au cœur de sa campagne. Depuis, les acteurs environnementaux ont été victimes d’intimidation et les protections de l’Amazonie démantelées… et malgré tout, la France n’a rien fait pour que la commission européenne ne signe pas d’accord avec le Mercosur en juillet. Cet accord vise notamment à supprimer les droits de douanes sur les importations de soja ou de viandes, principaux facteurs de déforestation. Je ne vois pas comment nous pourrions régler la question de la déforestation en accélérant les flux commerciaux qui en sont à l’origine. Sans parler des initiatives creuses et vaines qui ont été annoncées, dans l’industrie de la mode par exemple.

Le « Fashion Pact » semble pourtant, sur le papier, être une bonne idée. Que lui reprochez-vous ?

C. S. : L’objectif de ce sommet était de traiter la question des inégalités… et on offre une vitrine à une initiative portée par un milliardaire français, président d’un groupe de luxe. Le Fashion Pact n’est pas contraignant pour les entreprises : il n’y aura aucun suivi, aucun résultat exigé, aucune redevabilité des acteurs. On ne connaît pas les détails des mécanismes de mise en œuvre, tout repose sur du déclaratif, des bonnes intentions qui ne coûtent rien. Par ailleurs, le problème avec la mode, c’est son concept même ! Nous faisons face à une surconsommation de vêtements. Il est difficile d’imaginer que les acteurs du secteur puissent poursuivre d’eux-mêmes l’objectif de réduire leurs ventes.

Trouvez-vous normal que les entreprises soient présentes au sein de discussions internationales ?

C. S. : Je pense que c’est un vrai conflit d’intérêts. Nous assistons à un mélange des genres entre le privé et le public. Et je ne pense pas qu’une scène internationale de haut niveau doive avoir pour objectif de dérouler le tapis rouge à des enseignes privées. Il faudrait au contraire parvenir à un consensus des puissances publiques autour d’engagements concrets pour le climat plutôt que de faire diversion pour éviter de progresser sur le sujet principal – à savoir : rehausser les objectifs climatiques avant 2020 pour être en phase avec les recommandations de la communauté scientifique.

Pensez-vous que les entreprises puissent jouer un rôle dans la lutte contre le dérèglement climatique ?

C. S. : Le problème du système actuel, c’est que les entreprises n’ont pas vraiment d’obligations légales en ce sens. Il existe une collusion d’intérêts entre les pouvoirs publics et les industries polluantes. Nous faisons face à un réel problème de régulation : notre économie n’est pas orientée vers l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C. Techniquement, nous ne respectons pas l’Accord de Paris !

Comment expliquer cette absence de normes, de contraintes ?

C. S. : Par la mondialisation. Les entreprises ont réussi à se soustraire à toute forme de régulation, et aujourd’hui, elles se posent en sauveuses. Les consommateurs prennent conscience des limites du système ? Pas de de problème : les entreprises sont là pour produire leurs propres normes et faire semblant de contenir leurs mauvaises pratiques. Elles récoltent le beurre et l’argent du beurre, et font peser un discrédit sur la puissance publique, qui se retrouve totalement dépossédée de ses prérogatives légitimes : garantir l’intérêt général face aux intérêts privés.

Avez-vous le sentiment d’une prise de conscience de la part des entreprises ?

C. S. : Les premiers rapports climatiques mettant en exergue les limites des énergies fossiles ne datent pas d’hier. L’industrie fossile sait depuis longtemps qu’elle ne pourra pas continuer comme ça indéfiniment. Et plutôt que de réfléchir à de nouveaux modèles, elle a préféré dépenser des milliards pour contredire la science, produire des contre-rapports fallacieux, diffuser des fake news, influencer les politiques… Il faut bien comprendre que ce qui intéresse les élites économiques, ce n’est pas de garantir de bonnes conditions de vie au plus grand nombre, mais d’asseoir une position de pouvoir dans la société. Il y a sans doute des dirigeants qui veulent vraiment changer les choses. Mais ils sont souvent prisonniers des règles du jeu économique, d’un rapport de force propre à la loi du marché - la concurrence - qui les empêche d’être des acteurs crédibles sur le climat.

Les entreprises semblent coincées – faut-il imaginer un monde sans elles ?

C. S. : Le concept de « décroissance » est intéressant mais il manque de complexité. Il ne faut pas rompre complètement avec les entreprises ! Bien sûr, il faudrait que certaines industries disparaissent complètement – comme les énergies fossiles, par exemple. Mais en parallèle, il faut que d’autres secteurs se développent. Les énergies renouvelables, le bio, les circuits courts, les services à la personne, la dépollution… Et il n’est pas totalement impossible pour les organisations de changer de modèle ! Une entreprise dispose de différents types de capital. Il y a son capital fixe - ses machines, ses usines… - mais aussi son capital circulant – c’est-à-dire ce qu’elle peut investir. Aux entreprises dont les activités ne sont pas compatibles avec l’Accord de Paris d’investir leur capital autrement. Cela dit, je doute qu’elles aillent d’elles-mêmes vers une économie tournée vers la sobriété et la résilience. C’est à l’État de redéfinir la règle du jeu.

POUR ALLER PLUS LOIN

> Comment les ONG collaborent avec les entreprises

> RSE : « Le concept est formidable, ce qu’on en a fait est déplorable »

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.