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Un arbre sortant d'un livre
© Chinnapong via Getty Images

Écologie : pour reprendre le pouvoir, intéressons-nous à son histoire

Le 10 juill. 2020

Parler d’urgence écologique, imaginer demain sans connaître hier, le tout le nez collé au présent… c’est compliqué. Et loin d’être sain. Le spécialiste Patrick Scheyder en est persuadé.

À l’origine, Patrick Scheyder est pianiste. Mais depuis 10 ans, il s’est spécialisé sur un sujet très particulier : l’histoire de l’écologie. Il organise des spectacles qui interrogent notre rapport à la biodiversité, puise dans les textes des auteurs et autrices célèbres et a écrit plusieurs ouvrages avec des personnalités référentes. En octobre 2020 sortira le prochain, aux éditions Belin. On y retrouvera le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, à qui l’on doit la vulgarisation du concept de « résilience », et l’historien Benjamin Stora.

Interview.

Vous regrettez que l’écologie ne soit pas suffisamment perçue au prisme de l’Histoire. Pourquoi ?

Patrick Scheyder : L’écologie fait partie des sujets de société les plus discutés. On ne peut pas se permettre de ne pas connaître son histoire ! Sinon, comment nous situer dans le débat, qui cristallise des oppositions parfois très fortes entre les gouvernements et les citoyens ? Si l’on imagine que ces oppositions sont nées avec l’« apparition » du dérèglement climatique, on occulte une part importante de l’histoire. Et nos choix, nos décisions en seront forcément impactés. Ou plutôt, nos manques de choix et de décisions. Il faut bien reconnaître qu’en 40 ans, les choses n’ont guère bougé : nous faisons face à des idées fixes peu rassurantes, comme si la société était incapable d’évoluer sur le sujet. La pensée écologique doit être en mouvement, avancer. Et je ne pense pas que l’on puisse avancer sans bagage historique, surtout sur un domaine soumis à une récupération politique croissante.

On nous demande de répondre dans l’urgence à un sujet d’actualité qui impactera le futur, sans considérer son histoire passée. Quel est le risque ?

P. S. : On ne peut pas combattre – même en douceur et sans violence – un système sans avoir de culture. Les problèmes écologiques auxquels nous faisons face existent pour une raison. La déforestation subie par l’Angleterre est liée au besoin de charbon, par exemple. Les grands travaux menés à l’ère industrielle ont instigué une certaine psychologie dont nous sommes les héritiers. Il est important d’en comprendre les mécanismes pour s’interroger, et ne pas désigner des coupables « pratiques ». Le risque, c'est de laisser croire qu’il suffit de changer le système d’un coup de baguette magique pour que tout s’arrange. L’écologie n’est pas une solution miraculeuse : elle permet d’espérer de meilleurs liens entre les humains et la nature, mais pas de résoudre tous nos problèmes. L’humain a rarement progressé par lui-même : c’est sous la contrainte, notamment naturelle, qu’il a évolué. Le comprendre, l’accepter, et connaître le passé doit permettre de faire des choix collectifs, en tant qu’espèce. Et de poser les bonnes questions aux niveaux politiques et économiques.

Ce manque de culture historique permet-il aux « détracteurs » de l’écologie de se cacher derrière l’ignorance du grand public ?

P. S. : De manière générale, la déculturation d’un débat est toujours le meilleur moyen de prendre – ou de garder – le pouvoir. La Convention citoyenne pour le climat l’illustre parfaitement, et montre à quel point l’éducation au sujet est nécessaire. Sauf que ce ne sont pas 150 citoyens qui devraient être éduqués, mais 15 millions, au moins.

Selon vous, pourquoi a-t-on tendance à occulter l’histoire sur ce sujet ?

P. S. : Présenter un sujet comme « nouveau », ça met toujours des paillettes dans les yeux. L’écologie est un sujet « nouveau », du « nouveau monde ». Ça crée des opportunités, attire le regard. C’est, selon moi, néfaste. Cela inscrit l’écologie dans une dictature de l’immédiateté, dans laquelle les scientifiques sont mal à l’aise. Tout ce qui pollue aujourd’hui a été inventé ou découvert par des scientifiques : le plastique, les énergies fossiles… ils se retrouvent donc dans une position délicate : celle de devoir décrier tout ce qui a été synonyme de progrès et de trouver des solutions très rapidement.

Le manque de perspective historique peut créer une certaine angoisse : on craint que les solutions écologiques ne soient pas viables, et on ne prend même pas la peine de les tester. De quoi décourager les personnes les plus motivées…

P. S. : C’est l’autre facette du mot « nouveauté ». D’un côté, il attise la curiosité, de l’autre, il fait peur. La réalité, c’est que la majorité des gens ont peur. Si l’on prend la peine de leur montrer que l’on réfléchit à des solutions écologiques depuis des années, qu’il y a des solutions viables, une antériorité, ça calme le débat. C’est aussi pour cela qu’il est important de détemporaliser la réflexion. Enlever les notions de temps et d’espace pour mieux les retrouver après.

Pouvez-vous partager quelques exemples qui montrent que l’écologie est un sujet de longue date et que nous pouvons apprendre de son histoire ?

P. S. : En premier lieu, je parlerai de la décadence de l’empire romain. À leur arrivée en Italie, les Barbares ont découvert une campagne à demi ensauvagée. Les villas, grandes propriétés agricoles de plusieurs centaines d’hectares, sont mal tenues. Trop d’esclaves, mal gérés, de riches propriétaires fonciers qui ont fui la campagne pour rejoindre les divertissements et le confort de la ville font des campagnes des lieux en déshérence. Il serait intéressant de faire le parallèle avec les campagnes françaises : de moins en moins exploitées, les champs sont laissés à l’abandon faute d’agriculteurs. On parle de « zones blanches » agricoles qui se multiplient, à la faveur des grandes métropoles qui concentrent le confort et les distractions. Certains semblent avoir conscience que la répétition de ce cycle n’est pas vertueuse : de jeunes gens cherchent à se réapproprier la terre, faire du bio, de la permaculture, construire des cabanes, vivre autrement… et ne pas se faire happer par la ville. L’histoire et le bon sens leur donnent raison. Si on abandonne la terre, on abandonne notre culture.

J’aimerais aussi citer un autre exemple, plus récent : celui de George Sand, grande précurseuse de l’éco-féminisme et très engagée dans la protection de la forêt de Fontainebleau. Très tôt, l’État trouvait que cette belle forêt ne rapportait pas assez et procédait à l’abattage de vieux chênes pour planter des pieds de pin maritime, de meilleur rapport. Dès 1840, les peintres de l’école de Barbizon font de la résistance – une sorte de ZAD avant l’heure… ces trentenaires arrachaient la nuit les plantations, peignaient de vieux arbres, et les montraient aux Parisiens dans des expositions. Cette habile campagne de lobbying a abouti : après un procès, les peintres gagnent et obtiennent la création de la première réserve naturelle du monde. Le répit est de courte durée : l’État revient à la charge en 1872. George Sand en profite pour écrire un manifeste de 12 pages : elle y parle de déforestation, de l’Amazonie qui disparaît, et annonce que si l’on continue sur cette lancée, nous assécherons la Terre de façon irrémédiable. Elle intime les Hommes à apprendre à moins exiger de la Terre, à réfréner leurs besoins. Elle obtient gain de cause et, après 32 ans de lutte, Fontainebleau est sauvée.

Vous publiez un nouvel ouvrage en octobre. Est-ce que la pandémie a changé la donne ?

P. S. : Il y a un vrai momentum, encore plus après la crise du Covid. Les gens perçoivent le lien entre crise sanitaire et crise écologique – qui s’avère vrai depuis le Néolithique. Nous pouvons apaiser les choses : il suffit de donner matière à des réflexions qui ne soient pas partisanes…

Mélanie Roosen - Le 10 juill. 2020
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