habillage
premium 1
premium 1
Une femme qui écrit sur des post-it sur une vitre
© valentinrussanov via GettyImages

« Les brainstormings pour résoudre des problèmes qui n’existent pas, c'est fini »

Le 4 mai 2020

Navi Radjou est l'un des parrains de l'innovation frugale. Et pour lui, l'expérience du Covid-19 nous enseigne ce que nous devrions savoir pour mieux gérer les prochaines crises.

Article originellement publié le 23 avril 2020.

Après 13 années passées en Silicon Valley, Navi Radjou, l’un des concepteurs de l’innovation frugale, vient d’emménager à New York. C’est de son appartement du Bronx qu’il répond à nos questions. Il porte sur la crise du Covid-19 un regard nourri d’une expérience singulière.

D’abord parce que le confinement convoque pour lui des souvenirs d’enfance. Il a grandi en Inde, et il se souvient d’une épidémie de choléra. « Les gens mourraient dans la rue, et il y avait des crématoires à ciel ouvert, on voyait des corps brûler toute la journée. Pour un enfant de cinq ans, c'est assez traumatisant. Tous les magasins étaient fermés, et il n’y avait donc plus de nourriture disponible. »

Ensuite, parce que l’économie frugale qu’il défend depuis des années s’est montrée particulièrement efficace pour faire face à cette crise.

Quelles particularités trouves-tu à cette crise ?

Navi Radjou : Depuis que je suis aux États-Unis, j'ai déjà vécu deux crises majeures : les attentats de 2001 puis la crise financière de 2008. Mais celle du Covid-19 condense toutes les questions des deux précédentes. Non seulement il est question de mort, mais également d’inquiétudes d’ordre matériel. Mais cela va encore plus loin. Avec le confinement, nous nous interrogeons sur la nature de nos besoins, sur ce qui compte vraiment pour nous, sur ce que nous voulons vivre, ce qui nous est essentiel. Ce sont là des questions existentielles. Ainsi, cette crise nous permet de redécouvrir les questions de l'essence de l'Homme.

Tu es l’un des concepteurs de l’innovation frugale. En quoi a-t-elle pu nous aider ?

Quand le système s'effondre ou tout du moins cesse de bien fonctionner, il faut se retrousser les manches. On a vu plein d'initiatives frugales émerger très rapidement d’entrepreneurs : des plateformes pour conjuguer des talents, des respirateurs développés en coopération, des solutions open source... Des entreprises comme Decathlon ont autorisé des docteurs italiens à adapter leurs masques de plongée en respirateurs en les augmentant avec des composants imprimés en 3D. En temps normal, ce type d’initiative se serait heurté à de très nombreux freins. Des masques de plongée pour sauver des vies dans les hôpitaux ? Vous n’y pensez pas !

Mais dans des circonstances exceptionnelles, de survie, l’esprit Jugaad de l’innovation frugale parait simplement évident. L’esprit Jugaad, c'est avant tout une perspective de résilience. J’espère que la crise du coronavirus nous aura appris ça, et que nous saurons faire fructifier cet enseignement.

Que peut-on faire pour conserver cet élan ?

Il faut profiter de l’urgence dans laquelle nous sommes pour éveiller les consciences. On peut constater en ce moment que nous avons la capacité de résoudre beaucoup de nos problèmes en utilisant juste ce que nous avons déjà autours de nous. Il faut créer des lieux où les gens soient encouragés à mettre en œuvre leurs idées. Les brainstormings pour résoudre des problèmes qui n’existent pas, c'est fini. Il faut aller sur le terrain pour résoudre les vrais problèmes autour de l’énergie, de la santé, de l’éducation. Et se demander ce qu’on peut faire ici et maintenant.

Ce type d’innovation implique une très grande agilité. Comment peut-on l’entretenir ?

Ce qu'on sait aujourd'hui, c'est que l’agilité requiert une qualité majeure : la diversité. La nature nous montre que les communautés qui la promeuvent sont plus résilientes. Mais une étude menée par Deloitte, montre que c’est aussi le cas pour les entreprises. On ne parle pas ici de genre ou de couleur de peau. On parle de cultures et de mentalités. Quand un groupe pense de manière homogène, il ne peut pas créer des innovations de rupture.

Il faudrait alors qu’une entreprise se considère comme un écosystème ?

Certainement. Et lors de cette crise, le fonctionnement en écosystème nous apparaît de façon incroyablement claire. Oui, non seulement les entreprises, mais l’ensemble qu’elles forment avec les autres entreprises, sont des écosystèmes créés de la richesse ensemble. Donc, nous allons devoir mettre en place toutes les infrastructures et les normes qui permettent aux écosystèmes de fonctionner au mieux ensemble. L’interopérabilité, le partage des informations, s’avèrent extrêmement utiles en période de crise. C'est tout le drame actuellement. Aujourd'hui, on ne sait pas quelle usine a une capacité disponible pour fabriquer des médicaments ou des masques, on ignore quel hôpital a un excédent de lits... Ce sont des questions que les technologies peuvent résoudre.

La coopération s’avèrerait-elle plus utile que la compétition ?

En période de crise, on trouve facilement une cause commune. La question sera donc de savoir comment on la préservera après la phase aiguë. La grande dépression qui pourra suivre pourrait avoir très vite raison de ce sentiment de solidarité. Nos instincts capitalistes de survie et de compétition pourraient fort bien reprendre le dessus. Ce serait vraiment une aubaine perdue.

Tu invites souvent les dirigeants à développer une forme de sagesse. En quoi peut-elle les aider ?

La sagesse vient en contrepoint de ce qu’on parle, l’intelligence. Aujourd’hui, tout est « smart », même notre téléphone. Dans les traditions philosophiques de l'Inde, de la Chine ou de la Grèce, l'intelligence n'était pas si adulée. La sagesse apporte une autre dimension à l’intelligence seule car elle module l'intelligence avec une conscience qui tient compte du contexte qui change et dans l’objectif de tendre vers le bien. Les leaders aujourd’hui doivent avoir une perspective qui va au-delà de la maximisation des profits. Comment créer de la valeur pour tous mes écosystèmes : mes employés, mes clients, mes actionnaires et de plus en plus, ça va être aussi la société, les communautés, et la planète.

Vous pouvez également retrouver le podcast sur d'autres plateformes d'écoute : AushaSpotifyDeezer ou Apple.

Qui est Navi Radjou ?

Navi Radjou est co-auteur de Le Guide de l’Innovation Frugale : Les 6 Principes Clés Pour Faire Mieux Avec Moins (2019) et L’Innovation Jugaad : Redevenons Ingénieux (2013), tous deux publiés par Diateino. Indo-franco-américain, il vit à Brooklyn, New York.

Béatrice Sutter - Le 4 mai 2020
premium2
habillage

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.