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Faire plus avec moins, ou la magie de l'économie frugale

Le 9 déc. 2015

L'équation paraît insoluble et pourtant elle marche ! Théoricien de l'économie frugale, Navi Radjou nous donne les clés du succès de ces entreprises profitables... à tous. Interview.

 

Dans votre dernier ouvrage L’Innovation frugale, vous nous proposez de « faire plus avec moins ». Est-il réellement possible de réconcilier ces deux extrêmes ?

NAVI RADJOU : Bien sûr mais au départ, cela dérange et paraît insoluble. On sait faire plus avec plus ou moins avec moins… mais combiner les deux est contre-intuitif. L’Orient est peut-être mieux préparé à cette approche parce que d’emblée moins dualiste. En Occident, si nous percevons les limites du « faire plus », nous redoutons que le « faire moins » nous conduise à la décroissance.

Pourriez-vous définir le concept d’« économie frugale » et expliquer comment vous lui avez donné naissance ?

N. R. : J’ai grandi au sud de l’Inde, à Pondichéry. C’est un pays où il y a toujours quelqu’un pour donner une nouvelle vie à ce que vous pourriez jeter. On retrouve cette ingéniosité chez les entrepreneurs : eux aussi sont capables de convertir un contexte hostile en opportunité. L’économie frugale fonctionne sur ce principe : parvenir à faire plus en utilisant moins de ressources ou en utilisant des ressources qui pourraient être considérées comme des déchets. Elle a donné naissance en Inde à des projets tels que la mission spatiale qui a placé une sonde en orbite de Mars pour un budget représentant 10 % de celui de la Nasa et en trois fois moins de temps. Mais l’innovation frugale s’appuie d’abord et avant tout sur une ressource non périssable : l’ingéniosité. Si l’on essaie de faire de la frugalité avec des robots et des imprimantes 3D… ce n’est plus tellement l’esprit de départ.

La frugalité concerne-t-elle uniquement la production de biens et/ou peut-elle aussi bouleverser l’organisation des entreprises ?

N. R. : L’exemple de la SBI (State Bank of India), la plus grande et la plus ancienne banque indienne, est intéressant. C’est une entreprise publique qui n’a aucune latitude ni pour ses embauches ni pour ses licenciements. Son ancien patron, O. P. Bhatt, a décidé de donner à ses collaborateurs la seule chose qu’il pouvait leur offrir : plus de liberté et de pouvoir. Il a beaucoup délégué pour que chaque région puisse cocréer avec ses clients des solutions qui soient vraiment adaptées. Ils sont ainsi parvenus à lancer non pas une mais des milliers de micro-innovations.

Pourquoi considérez-vous que l’innovation frugale doit être adoptée par les entreprises des pays dits développés ?

N. R. : Pour au moins quatre raisons : les consommateurs, les employés, les gouvernements et les concurrents. Ces facteurs conjugués feront que les entreprises n’auront plus le choix, elles devront s’y mettre. Prenons les consommateurs. Ils sont en train de changer. Ils deviennent plus économes : aux États-Unis comme en Europe, la classe moyenne perd son pouvoir d’achat. En même temps, ils se montrent plus sensibles à un certain nombre de valeurs : le respect de l’environnement, les droits de l’homme… Par ailleurs, ils sont moins fidèles aux marques et veulent que les produits et les services orbitent autour de leurs besoins et non plus l’inverse. Les employés ont aussi de nouvelles exigences : ils veulent travailler dans des entreprises responsables d’un point de vue social et environnemental.

Pour recruter les meilleurs, on ne peut plus piller les réserves naturelles ou faire travailler des enfants. Les gouvernements exercent également des contraintes qui obligent à innover différemment. En Europe, on peut citer les lois concernant le recyclage du matériel électronique et électrique, ou  celles autour des émissions de CO2. Le dernier point concerne les concurrents qui imposent de nouveaux paradigmes. L’hôtellerie a été disruptée par Airbnb qui est devenu la cinquième chaîne d’hôtels du monde, BlaBlaCar a bouleversé le marché des transports avec un modèle d’économie du partage qui remplace la propriété par des usages locatifs...

Comment une entreprise peut-elle basculer vers un modèle plus frugal ?

N. R. : Dans mon dernier livre, je donne 50 exemples. Toutes ces entreprises ont pour trait commun d’avoir à leur tête un leader visionnaire qui a décidé d’initier ce changement. Pour les entreprises les plus anciennes, il s’agit moins d’une bascule que d’un retour aux sources. Il faut qu’elles renouent avec l’ingéniosité de leurs fondateurs. Les Trente Glorieuses dont elles sont souvent issues ont été une période massive d’expérimentations à grande échelle. Ces grandes structures doivent se souvenir que l’Histoire est dynamique et qu’elle s’écrit au présent.

Quels sont les principaux changements à initier ?

N. R. : On ne peut plus fonctionner de manière linéaire. Il faut mettre en place un écosystème collaboratif où les clients sont inclus. L’approche frugale consiste à les intégrer à chaque étape de la chaîne de valeurs et de manière dynamique. Le consommateur prend la main en participant à trois choses : la codécouverte des besoins, le codéveloppement des solutions et la codistribution. Le « co » ouvre à des modèles de rupture. En matière d’innovation et de marketing, il faut décloisonner pour trouver des idées en dehors de notre activité, pour prendre des technologies utilisées dans d’autres secteurs et les adapter.

Est-ce que le mouvement gagne

N. R. : L’économie frugale émerge qu’on le veuille ou pas. Elle favorise les circuits courts, les réseaux de proximité, les solutions plus personnalisées et durables. Il y a une perte de pouvoir des entreprises. Les marques perdent leur valeur et les outils de production qui étaient leur monopole sont à la portée des consommateurs. Mais les entreprises pensent que le gâteau est de taille fixe et qu’elles doivent se battre pour préserver leur part. Il y a une expression en hindi qui dit : « 1 + 1 = 11 ». L’économie collaborative peut tout simplement faire grossir le gâteau…

Comment se situe la France sur ce sujet ?

N. R. : La prise de conscience en Europe est bien plus avancée qu’aux États-Unis. La France connaît beaucoup d’expérimentations. Il faudrait canaliser cette énergie pour être moins dispersés et continuer à encourager les entrepreneurs.

Est-ce que ce mouvement augure d’un nouveau modèle de société ?

N. R. : Dans les secteurs privés et publics comme dans nos organisations politiques, nous avons concentré les pouvoirs et les structures, et distancié l’offre et la demande. Le modèle qui se dessine va être plus décentralisé, moins pyramidal et moins hiérarchique. Le « Je consomme, donc je suis » est fini. On va passer à « Je crée donc je suis »… La création de valeur va se disperser et sera plus équitable, plus durable parce qu’elle favorisera l’approvisionnement local. Nous allons parvenir à réconcilier deux extrêmes : d’un côté, on aura l’hyper local et de l’autre des connexions qui nous permettront d’être tout à fait conscients de ce qui se passe ailleurs. On pourra s’inspirer d’une solution développée dans le Nord pour la mettre en œuvre dans le Sud et réciproquement. L’étape suivante consistera sans doute à cocréer des solutions entre le Nord et le Sud. Je crois beaucoup à cette notion de mariage.

Retrouvez ici l'intégralité de notre dossier - "Faire plus avec moins" - dans le numéro 3 de la revue de L'ADN.

Parcours de Navi Radjou

Français d’origine indienne. Diplômé de l’École centrale de Paris, il a étudié à l’École de

management de l’université de Yale. Vice-président chez Forrester Research à Boston puis

San Francisco, il est aujourd’hui installé à Palo Alto où il est consultant indépendant

spécialisé dans l’innovation et le leadership. En 2013, Navi Radjou a reçu le prix Thinkers50

Innovation Award qui récompense les travaux de ceux qui changent nos pratiques

d'innovation.

 

À lire

Navi Radjou, Jaideep Prabhu, Simone Ahuja, L’Innovation Jugaad. Redevenons ingénieux !

Diateino, 2013.

Navi Radjou, Jaideep Prabhu, L’Innovation frugale. Comment faire mieux avec moins,

Diateino, 2015.Parcours de Navi Radjou

 

 

 

 

 

 

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