Deux laborantins

Santé et données : la healthtech transforme déjà la santé en profondeur

© Pavel Danilyuk

Quelles sont les technologies qui feront la santé de demain ? Faut-il craindre la prédominance des GAFAM en la matière ? Comment faire émerger les champions français de la medtech ? Entretien avec Pierre Moustial, cofondateur et dirigeant de Lauxera Partners.

Pierre Moustial le dit sans fausse pudeur : la santé est devenue un marché global et pour y réussir, aligner les meilleurs ingénieurs capables de développer des innovations de classe mondiale ne suffira pas... Les entreprises françaises devront aussi muscler leur jeu, notamment business. Le dirigeant sait de quoi il parle : ancien PDG d’Urgo, il a transformé la société en un géant du traitement des plaies. Aujourd’hui à la tête de Lauxera Partners Capital, un fonds spécialisé dans les medtechs, mais aussi fondateur de l’association MedTech in France, il nous aide à mieux comprendre l’écosystème de l’innovation santé.

Healthtech, biotech, medtech… Les mots qui caractérisent l'écosystème innovation santé sont nombreux. Pouvez-vous nous aider à y voir plus clair ?

Pierre Moustial : Parmi les jeunes sociétés santé, on distingue « biotechs » et « healthtechs » . Dans cette dernière famille, les « medtechs » proposent des technologies telles que les implants, les valves cardiaques, la robotique chirurgicale, etc. Mais la healthtech réunit d’autres segments. Le logiciel, pour digitaliser le parcours du soin (Doctolib, Lifen…). Les « digital therapeutics » , des applications santé pour prévenir ou traiter des maladies. Des solutions de diagnostic. Des « tech enabling services » qui aident justement au développement des biotechs et des medtechs, etc.

Tous ces segments ont un point commun : leur contenu technologique, créé par des ingénieurs. Ce qui les distingue des biotechs, qui sont d’abord une affaire de biologie. Mais les modèles économiques et les cycles d’investissement diffèrent aussi. La création de valeur en biotech se fait sur la capacité à passer les phases des études cliniques avant, le plus souvent, d’être rachetée par un grand nom de la pharma. Tandis que les medtechs répondent à une logique « produit » avec une phase de développement, de commercialisation, de passage à l’échelle.

Chez Lauxera Capital Partners, ce sont ces entreprises qui nous intéressent. Notre métier n’est pas d’investir dans des études cliniques, mais d’aider au développement de sociétés avec une preuve de concept commercial en France, en Europe et aux États-Unis. Les secteurs medtech, digital therapeutics et les tech enabling services constituent une industrie au formidable potentiel de croissance.

Pourquoi ?

P. M. : Parce qu’on ne peut plus faire l’impasse sur la transformation en profondeur de nos systèmes de santé. Jusqu’alors, ils se sont maintenus à coups de baisse des prix, de réductions de personnels, de budgets contraints. Cela ne fonctionne plus – on l’a vu avec le Covid. La seule manière de s’en sortir passe par la valeur, et non par les coûts.

Et c’est la healthtech qui permettra cette transformation. Raccourcir les délais de développement des médicaments, digitaliser les parcours de soins, désîloter l’hôpital et la ville, réduire le coûts et créer de la valeur pour le patient… Ce n’est pas un hasard si la France a mis 700 millions d’euros sur la table pour la digitalisation de l’hôpital avec le Ségur de la santé – en Allemagne, un pays étonnamment assez en retard sur la digitalisation de sa santé, c’est même 4 milliards ! Et ce ne sont pas que des annonces politiques ; on investit enfin dans les tuyaux, les logiciels, comme avec le déploiement de « Mon espace santé » .

La santé ne peut plus être assimilée au seul médicament. On ne peut plus raisonner en disant « la santé se résume aux blockbusters, ou à Pfizer » . La healthtech va se développer fortement – à la fois dans le portefeuille des investisseurs et dans le quotidien des patients et des médecins.

Que peut-on en attendre exactement ?

P. M. : Les leviers d’efficience sont colossaux. Un exemple : le monitoring de patients à domicile pourrait faire économiser 5 milliards d’euros de taxis et d’ambulance par an ! Et l’on voit bien les bénéfices d’un parcours de santé optimisé, où l’ensemble du corps médical peut accéder et partager l’information, avec pour le patient, une confiance renouvelée dans la qualité des soins.

Mais cela prend du temps : changer les habitudes, c’est compliqué – surtout chez des professionnels aux protocoles établis. Il faut un énorme travail d'éducation thérapeutique, et d'éducation tout court, sur les gestes et la manière. Travailler en groupe, avec des outils partagés… à l’image de ce que connaissent déjà les entreprises avec les outils collaboratifs, mais puissance dix puisqu’en santé, on exploite de nombreux documents.

Quelle est la taille de ce marché ? Et comment la France se positionne-t-elle ?

P. M. : Sur la seule medtech, on recense 1500 entreprises en France, 30 milliards d’euros de chiffre d'affaires, 100 000 collaborateurs directs. C’est une industrie qui croît très vite : chaque année, se créent une centaine d’entreprises nouvelles. Mais ce sont à 95 % des PME. Nous n’avons pas de champions français : rares sont les sociétés qui dépassent les 100 millions de chiffre d'affaires.

En healthtech, Doctolib est un champion indiscutable, la plateforme d'e-santé Lifen aussi. Après, c’est un peu le désert. En technologie médicale, on ne voit pas grand-chose non plus. Pourtant, la France est un très beau terrain d’innovations en santé : des ingénieurs excellents, des innovations de classe mondiale, le crédit impôt recherche… Mais nous avons des faiblesses : par exemple, on en parle peu, le recul de la France dans les études cliniques est dramatique. C’est l’une des choses les plus importantes en santé : la mesure de la capacité d’un pays à investir dans la science.

Côté business, nous ne savons pas muscler nos entreprises sur les marchés nationaux, contrairement à la Chine ou aux États-Unis. Et passé l’early stage, nous avons une problématique de financement, auquel la Bourse ne répond pas. Enfin, nous avons un problème culturel, où l’on considère que l’innovation se suffit à elle-même. Par exemple, pour réussir aux États-Unis, il ne suffit pas de placer son innovation à la Mayo Clinic (clinique pionnière dans son approche holistique) pour qu’elle se diffuse dans une clinique au Texas : il faut avoir une vision marketing et commerciale très fine et très musclée pour ce marché. Et on ne peut pas devenir un champion global de la medtech sans passer par les États-Unis – de loin, le plus gros marché mondial.

Quels types d’entreprises ciblez-vous ?

P. M. : Avec mes cofondateurs américains, nous voulons former un pont entre l’Europe et les États-Unis. Nous pensons qu’il faut investir des tickets importants : 30, 45, voire 100 millions. Nous avons une vision opérationnelle et une expertise de ce marché : un système inflationniste, où les dépenses de santé sont colossales, où une grande partie de la santé est privatisée, où il y a de la publicité télé pour les produits remboursés, où l’on raisonne selon ce qu’on appelle la money line… Les règles sont très différentes des nôtres.

Quelles sont les technologies clés qui servent de socle à l’innovation santé ? Quelles sont les tendances, les univers d'applications ?

P. M. : Plusieurs tendances de fond transforment déjà la réalité du monde de la santé. D’abord, les thérapies géniques et cellulaires, dont les répercussions seront immenses. Les premiers médicaments de ce type arrivent sur le marché. Mais ceux-ci sont très coûteux à développer et à produire. La medtech et la healthtech aideront en ce sens. Dans notre portefeuille, Lumicks, une société néerlandaise, propose un outil de recherche pour trouver plus rapidement les candidats médicaments dans la thérapie génique cellulaire.

Deuxième méga-tendance, l’intelligence artificielle, et les technologies de traitement des données – notamment, le Natural language processing (NLP). Grâce à elles, les informations contenues dans un compte-rendu médical pourront être extraites et organisées sous forme de données structurées. Le cloud aussi, pour l’hébergement et la sauvegarde. Au moment où les cyberattaques explosent, la sécurité est cruciale. Imaginez un hôpital attaqué qui perd la mémoire de ses traitements, notamment en oncologie. Les conséquences peuvent être dramatiques.

L’IA améliore aussi les traitements, notamment avec les « digital therapeutics » , avec une dimension comportementale de la santé. Ce n’est pas du gadget ! Dans le cas du diabète, grâce aux applications digitales, on obtient des résultats colossaux sur l’observance des traitements et les changements d’habitudes alimentaires et physiques. Autre domaine, la mesure des données des gens en bonne santé, pour une vue globale de la santé, de la prévention au traitement. Les impacts des technologies sont visibles à la fois sur la productivité des systèmes et sur la santé des gens.

Certains s’inquiètent de l’émergence d’une médecine à deux vitesses, avec l’essor de la télémédecine. Qu’en pensez-vous ?

P. M. : La télémédecine est un outil très utile, mais elle n’est pas la panacée. Quelques chiffres : la télémédecine avant le Covid, 0,3 % ; pendant le Covid, 30 % ; après le Covid, 3 %. En médecine de crise, c’est efficace et mieux que rien. Pour autant, est-ce la médecine dont nous rêvons tous ? Non. N'a-t-on pas besoin d’une palpation, quand on a un problème digestif ? Si. Quand une mauvaise nouvelle doit être annoncée, ne vaut-il pas mieux le faire en face à face ? Absolument. Mais au milieu d’un désert médical, est-ce utile pour poser un premier diagnostic et orienter un patient ? Oui.

Notre santé est réglementée et structurée à l’acte. Ce n’est pas le pire des systèmes, pas le meilleur non plus. Le plus important, et ce dont tout le monde parle dans le secteur, c’est le parcours de soin. Des étapes intelligemment organisées dans le temps, en parallèle et en séquence. De la gestion de projet en somme, comme en entreprise. Avec des experts, des généralistes, des chefs de projet. Sauf qu’en santé, c’est très difficile à accomplir car ces acteurs sont dispersés.

Faut-il craindre les géants de la tech en matière de santé ? Aux États-Unis, Google pourrait introduire la prise de rendez-vous dans ses résultats de recherche…

P. M. : Les géants de la tech ont bien vu le potentiel de la digitalisation de la santé, et les gains à en tirer – financiers, mais aussi en termes d’image. Et puis, on le sait, les géants de la tech rêvent tous d’immortalité ! Mais jusqu’à présent, leurs initiatives ont échoué : Google Health, le partenariat Amazon - JP Morgan - Berkshire Hathaway, IBM Watson Healthcare, Google Onduo Sanofi, dans une certaine mesure, Google Glass…

La santé est complexe à digitaliser – secteur réglementé, aux habitudes ancrées, modèles B2B2C, etc. Ce n’est pas un consommateur que vous digitalisez, mais toute une communauté. Une façon de contourner ces difficultés consiste à pénétrer des secteurs moins réglementés. Dans votre exemple, la prise de rendez-vous qui, finalement, n’est rien d’autre qu’un agenda électronique. Et ensuite, on remonte la chaîne de valeur – c’est ce que fait Doctolib, et ce que feront les géants de la tech. Pour répondre à votre question, faut-il craindre la concurrence des géants de la tech ? Oui, car leur puissance de feu, en matière de capitaux et d’intelligence, est colossale. Mais nos healthtechs ont leurs cartes à jouer ! Les segments sont nombreux, et encore une fois, l’adoption de la technologie est complexe.

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