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« Tops » sur internet : pourquoi être le meilleur pourrait bien vous ruiner

Le 19 nov. 2018

À l’heure où nous sommes tous en quête de « tops », où tout le monde a sa « checklist » et où nos voyages se planifient sur Instagram, être le meilleur de votre profession pourrait bien être une malédiction.

Imaginez.

Vous gérez un petit restaurant familial, rempli d’habitués, qui fait le bonheur du voisinage. Soudain, un prestigieux journaliste fait son entrée dans votre boui-boui local et vous accorde le Graal : il vous sacre meilleur burger du pays ! De quoi se réjouir, non ?

Sur le papier, peut-être… Mais l’histoire de Steve Stanich ne se finit pas en empire juteux du sandwich : submergé par l’afflux de touristes uniquement intéressés par un check-in Yelp ou une photo Instagram dégoulinante de gras, Steve a fermé son resto « pour une durée indéterminée ».

Le journaliste, lui, est rongé par la culpabilité.

Nous sommes accros aux listes parce qu’elles nous rendent heureux

Petit retour en arrière.

Quand le journaliste Kevin Alexander est envoyé par Thrillist à travers les États-Unis pour y élire le meilleur burger du pays, il prend sa quête très au sérieux.

Il le sait : nous sommes accros aux listes. Le média qui l’emploie en a d’ailleurs fait son fonds de commerce. Il faut dire que selon une étude partagée par The New Yorker, c’est le moyen le plus sûr que nous ayons pour retenir une information ou la sélectionner. Ce phénomène est exacerbé par le flux quotidien d’infos dans lequel nous baignons – Facebook et consorts oblige. On a du choix, beaucoup, tout le temps, partout, et les formats qui nous aident à faire du tri rapidement sont les bienvenus.

Non seulement les listes nous aident à retenir les informations, donc, mais en plus elles remplissent de bonheur. Ben oui, puisqu’elles nous aident à prendre des décisions, on se sent tout de suite plus efficace, et ça, ça fait plaisir.

Enfin, puisqu’on n’a jamais le temps de rien (du moins, nous en avons le sentiment), nous devons nous assurer que nous consacrons nos précieux instants à ce qui se fait de mieux. Les « tops », « best-of » et autres « to-do » nous facilitent bien la tâche.    

Comment trop de popularité peut vous ruiner

En général, ça marche : les touristes raffolent de ces Guides du Routard 2.0 à haut potentiel instagrammable. Résultat direct : les restaurants, musées ou bars qui se font encenser sont pris d’assaut. Ce qui peut faire du bien au business, dans une certaine mesure, mais qui peut vite déraper si on n'y est pas préparé.

En ce qui concerne Steve Stanich, son restaurant éponyme a rapidement débordé. Des clients tout le temps, un personnel stressé... et en conséquence une vaisselle faite à la va-vite et des files d’attente de 5 heures. Pour un burger.

Aujourd’hui plus que jamais, le client est roi. Et la menace du tweet assassin ou du commentaire mesquin sur Yelp ou TripAdvisor force le gérant à se plier en quatre. Il passe son temps à s’excuser, de table en table, de la rançon de sa gloire.

Rien n’y fait et les clients mécontents – on leur avait promis le meilleur burger des Etats-Unis, et s'ils ne l'ont pas, attention– se lâchent en ligne.

Coïncidence malheureuse ou curiosité suite à l’afflux de commentaires négatifs ? Difficile à dire, mais l’inspection sanitaire s’empare de l’affaire. Malgré un rapport ultra positif (Stanich’s obtient la note de 97), le gérant ferme. Officiellement pour procéder à un grand nettoyage de printemps qui devait durer deux semaines… Officieusement, il craque. Pour lui, la consécration aura été une malédiction : impossible de gérer l’afflux, de rassurer le staff ou de passer au travers des critiques assassines. Stanich’s n’a toujours pas rouvert et laisse les vrais aficionados sur leur faim. Ceux-ci, ceux du coin continuent de poster leur soutien sur les réseaux et réclament avec insistance la réouverture de leur burger joint de quartier préféré.

« Détruire tout ce qui paraît authentique, une story Instagram à la fois »

L’histoire remonte aux oreilles du journaliste qui s’en émeut au point de revenir sur les lieux de son crime non-prémédité. Il échange avec Steve, qui n’a pas l’air de lui en vouloir même s’il est bouleversé. Et l’auteur de la chronique en vient à se poser la question : comment pourrait-il faire son métier différemment, mieux ? « Y a-t-il un moyen de célébrer un lieu sans la possibilité de le détruire ? Ou est-ce juste la réalité de ce que nous sommes devenus – une horde avec une checklist et un smartphone équipé d’un appareil photo, destinés à détruire tout ce qui paraît authentique, une story Instagram à la fois ? »

La réflexion est presque méta mais le débat est bien là, même si Kevin Alexander n’a pas de réponse toute faite à apporter. « Je comprends bien qu’il y a de grandes forces en jeu quand il s’agit de tourisme et de technologie (…), et je ne suis pas hypocrite au point de faire de cette histoire une morale sur internet et les conséquences de nos actions. »

N’empêche qu’on y réfléchira peut-être à deux fois avant de se ruer sur le dernier resto à la mode, de poster un commentaire méchant pour rien ou de partager ses bonnes trouvailles sur Instagram.

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