premium1
premium1

Portrait de Patrick Scheyder, écrivain, pianiste et concepteur de spectacles

Portrait de Patrick SCHEYDER
© Guillaume Poli

Il est de ceux dont on peut dire que la passion fonde l'engagement. Depuis une petite dizaine d'années, Patrick Scheyder, pianiste émérite, met sa virtuosité et sa sensibilité au service de l'écologie afin de transmettre un message essentiel, celui de la nécessaire réconciliation entre l'humain et la nature.

 

Un long piano noir au milieu d'un parc, entouré par un écrin de verdure. En cette fin d'après-midi d'été, alors que la luminosité commence à décliner et que la pénombre obscurcit les arbres, Patrick Scheyder s'installe derrière son instrument. Pendant une heure, il va promener ses doigts sur les touches, devant un parterre de mélomanes et de néophytes qui écoutent attentivement ses improvisations, mais aussi du Chopin ou du Schubert. Les notes de musique se mélangent au bruit du vent, au murmure des feuilles, au chant discret des oiseaux. Patrick Scheyder a fait le choix de jouer dehors, dans le bouillonnement du vivant, afin de proposer un autre regard sur la nature et sur l'urgence de la préserver.

 

Pourquoi est-ce si important de se produire en extérieur ?

Patrick Scheyder : Il y a six ans, j'ai conçu « Des jardins et des Hommes », un spectacle sur le thème de la biodiversité et de l'écologie qui se déroule dans des espaces naturels. J'ai une formation en musique classique et, depuis l'âge de 5 ans, j'improvise et je compose. Jouer dehors permet de retrouver la musique à un niveau beaucoup plus simple et de remettre l'art dans la vie. L'idée, c'est d'associer piano et textes sur la nature. J'invite des comédiens comme Denis Podalydès ou Michael Lonsdale, mais aussi des activistes, comme Allain Bougrain-Dubourg ou la jeune Camille Étienne, la Greta Thunberg française, à lire des textes qui vont de la Renaissance jusqu'à nos jours.

 

Quel a été le déclic qui vous a décidé à prendre ce chemin ?

P.S. : Cela reste pour moi assez mystérieux. Je me promenais dans le parc du château de Chenonceau et, tout d'un coup, j'ai eu cette idée : jouer dehors, créer des spectacles sur le thème de la nature. J'ai cru à cette intuition. En l'espace d'une année, j'ai arrêté tout ce que je faisais auparavant pour me consacrer exclusivement à cela. Et ça a tout de suite très bien marché. Nous avons commencé en jouant dans tous les châteaux de la Loire, Chambord, Cheverny, Blois, tous sans exception. Et peu après j’ai rencontré le paysagiste Gilles Clément. Gilles est connu pour avoir conçu les jardins du quai Branly, le parc André-Citroën à Paris. Il m'a fait comprendre que ce que je faisais pouvait être un outil de sensibilisation à l’écologie. Actuellement, nous nous produisons dans 40 villes en France, mais aussi à l'étranger, notamment en Afrique du Nord, en Algérie, au Maroc, en Tunisie. Le concept s'est largement développé.

 

En quoi vos spectacles permettent-ils d'accélérer le changement ?

P.S. : On ne comprend bien une chose, que si elle parle à notre cœur, à notre culture intime. Il ne faut pas que l'écologie s'adresse à un public de spécialistes, mais à tout le monde. Il faut qu'elle fasse société. Pour cela, il faut montrer que la préoccupation à l'environnement n'est pas tombée du ciel il y a vingt ans, à cause du réchauffement climatique. C'est une pensée qui préexiste dans notre culture occidentale depuis très longtemps. Il faut la restituer dans ce temps long, car on manque d'outils culturels pour s'en saisir. La façon dont on l'aborde est trop axée sur l'instant. Cette dictature du présent produit une écologie en une seule dimension, celle de l'urgence. C'est évident qu'il y a urgence mais le problème, c'est que les gens doivent le comprendre. Tout le monde n'a pas nécessairement accès au rapport du GIEC, qui fait 1200 pages. Ce que montre mon travail, c'est que l'écologie a des racines, et qu'elle doit être appréhendée en trois dimensions, avec un passé, un présent et un avenir souhaitable. Cela permet d'avoir une profondeur de champ, et aussi une perspective. Cette préoccupation était déjà présente il y a deux cents ans, et bien plus encore.

 

Comment cela ?

P.S. : Il y a une histoire de France du combat pour l'environnement. Les jeunes générations, mais aussi les moins jeunes, l’ignorent souvent. C'est essentiel de se situer dans le temps, de créer des repères fondateurs. Se reconnecter à un récit, et montrer que nous avons été à la pointe de cette perception de l'écologie. Les jeunes qui s'engagent pour le climat s'inscrivent donc dans une continuité et non pas dans une rupture. Cela permet de sortir d'une approche fondée sur l'idéologie, ou d’un savoir diffusé par les scientifiques. Nous pouvons ainsi imaginer un futur désirable, et en connaissance de cause.

 

Des exemples de cette filiation ?

P.S. : Avec ses fables, La Fontaine était un écologiste avant l'heure. Il défend déjà la cause animale, et contredit Descartes qui ne voyait dans les animaux que des machines animées. Il prônait la coexistence pacifique avec la nature plutôt que sa domination. Jean-Jacques Rousseau, qui a rédigé le contrat social et qui a inspiré la Révolution française avec les idées de démocratie et d'égalité, a également été l'artisan d’un rapprochement avec la nature. Il a fondé une nouvelle sensibilité. Grâce à lui, la nature a été perçue comme une amie, alors qu'auparavant, une fantasmagorie très négative était associée à la forêt, qui était parcourue par des brigands et hantée par des fantômes. En nommant les mois en fonction des saisons, en attribuant à chaque jour le nom d’un fruit ou d’un légume (jour de la prune, du navet etc.) 1789 était pleinement un projet naturaliste. La Révolution française s’appuie sur la notion de l’égalité par nature, pour contredire la société pyramidale de l’Ancien Régime. Bizarrement, tout ceci n’est pas assez exploité.

Mieux encore, entre 1850 et 1872, les peintres de Barbizon et George Sand ont réussi à préserver la forêt de Fontainebleau de l'abattage. C'est grâce à leur action que ce site magnifique est devenu le premier espace naturel sanctuarisé au monde en 1861, onze ans avant Yellowstone et les grands parcs nationaux des États-Unis. Au 19ème siècle, Sand parlait déjà de dessèchement de la planète et de protection de la forêt vierge, pour nous l’Amazonie. Ce qu'elle nous dit, c'est que les forêts sont un monument naturel qui doit être partagé par tous les Français. C'est un bien commun. En résumé, je pense qu’il faut multiplier les accès qui mènent à l'écologie, car c'est inscrit dans l'ADN de notre démocratie et de nos idéaux. Ce sont nos racines. Ce qui fait défaut actuellement, c'est une culture de l'écologie.

 

Votre grand projet du moment ?

P.S. : Nous sommes en tournée, avec quatre spectacles par semaine jusqu'à la mi-octobre. En mars prochain, je vais sortir mon huitième livre qui parlera du combat de George Sand pour sauver la forêt de Fontainebleau. Il donnera ensuite lieu à un spectacle. Je suis également en train de rédiger un manifeste sur l'écologie culturelle. 2022 sera une année de création très intense. Je pense que la crise sanitaire a incité les gens à réfléchir car il est contradictoire d'imaginer le monde d’après, sans le mettre en perspective avec le monde présent. Pour tout sujet c’est essentiel, et l’écologie n’y fait pas exception.

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.