Fanny Herrero, Scénariste

Fanny Herrero est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
F.H. : J’ai grandi dans une famille de sportifs, mon père était entraîneur de rugby, et moi j’ai fait du volley-ball à haut niveau. Très tôt, j’ai intégré la force du collectif, comment être créatifs et intelligents ensemble. Le “nous” m’a profondément structurée, sans pour autant noyer ma singularité ni mon besoin de liberté.
Le scénario s’est imposé chez moi comme la forme idéale pour réconcilier mon amour pour l’écriture, mon goût du collectif et mon besoin d’indépendance. La littérature me paraissait trop intimidante, et trop solitaire. Le scénario, au contraire, c’est écrire pour que ce soit joué et mis en scène par d’autres. C’est initier un mouvement qui vous dépasse. J’aime ce travail à la fois très puissant parce que l’auteur est à l’origine de tout et très humble, parce qu’on sait que le résultat sera collectif.
C’est un métier où l’on navigue d’un projet à l’autre, où l’on rencontre sans cesse de nouveaux univers, de nouvelles équipes, de nouvelles questions. Dans ma carrière, j’ai travaillé sur des histoires de flics (Les Bleus), de famille (Fais pas ci, fais pas ça), de guerre (Un Village français), d’agents artistiques (Dix pour cent), de stand-up (Drôle)… C’est dans ce mouvement permanent que j’ai trouvé une forme de stabilité et d’épanouissement.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
F.H. : Comment raconter le monde sans l’édulcorer, sans le caricaturer, sans céder au cynisme ? Comment faire des œuvres populaires sans perdre de la complexité ? Je cherche à écrire des histoires qui font réfléchir, qui font rire, et qui créent du lien. C’est simple à dire, beaucoup plus difficile à faire et c’est précisément ce qui me motive.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
F.H. : À 22 ans, élève dans une école de théâtre, j’ai écrit le spectacle de fin d’année de ma promotion. Et dès la première scène, le public s’est mis à rire fort. Faire rire des gens avec ce que l’on écrit, ça a provoqué chez moi un sentiment d’accomplissement et d’utilité publique complètement fou !
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
F.H. : Bernard et Bianca, le premier film que j’ai vu : la force d’un groupe de petites souris pour lutter contre l’injustice et la violence, j’y crois encore ! La faim du tigre de Barjavel : un essai qui a marqué ma jeunesse, sur notre humanité aussi brillante que dangereuse. Toutes les BD de Liv Strömquist, qui dézinguent le patriarcat avec un humour féroce. Ma série préférée : Friday Night Lights de Peter Berg et Jason Katims, une leçon d’empathie et d’intelligence relationnelle chez les Rednecks ! La musique de Nina Simone, qui transforme la colère en art.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
F.H. : La multiplication des écrans et la saturation d’images dans nos vies. Nous passons des heures chaque jour face à des images, dans un flux continu, instantané, sans hiérarchie. Et ces images sont créées par tout le monde, partout, et désormais aussi par l’intelligence artificielle.
Pour nous, artistes et créateurs, se pose la question : comment intéresser encore vraiment les gens ? Comment leur donner envie de regarder encore d’autres images, et sans zapper ? Comment préserver une forme de “magie” des œuvres au cinéma ou en série ?
Je ne crois pas que la réponse soit forcément dans le spectaculaire. Je crois qu’elle est dans la singularité d’une vision du monde, dans la sincérité, dans la capacité à créer une expérience partagée.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?
F.H. : Dix pour cent a été un immense tournant dans ma carrière. D’abord parce que c’était ma première série en tant que créatrice (avant cela, j’écrivais pour les séries des autres), mais aussi par son succès. Comme quoi ces histoires de Parisiens en surchauffe, d’acteurs fragiles, et tous ces litres de sueur versés pour faire exister des projets artistiques pouvaient, contre toute attente, intéresser pas mal de monde ! Et puis il y a eu la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, dont j’ai collaboré à l’élaboration aux côtés de Thomas Joly. Là, il ne s’agissait plus de créer en mon nom, mais de me mettre au service d’un geste artistique ultra-symbolique, à la fois démesuré par son ampleur et très simple dans sa ligne directrice : une déclaration d’amour à la France et à tous ses enfants. Dans les deux cas, je retiens la même chose : la puissance du récit quand il devient un lieu de rassemblement.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
F.H. : En rejoignant l’ADN ! ; -)
En réalité, il est impossible d’être scénariste sans être curieux. Notre métier consiste littéralement à se glisser dans les chaussures des autres. Si on ne s’intéresse pas profondément aux gens à leurs contradictions, leurs angles morts, leurs désirs on écrit des personnages plats. Je m’inspire beaucoup du réel, j’observe, j’écoute, je décortique les comportements. Je me nourris de beaucoup de documentaires, de podcasts, et j’ai une véritable addiction à l’actualité.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
F.H. : Le féminisme. Pendant toutes mes études, pourtant longues et exigeantes, on ne m’en a presque jamais parlé. Ni en prépa littéraire, ni à la London School of Economics, ni à Sciences Po. Pas de corpus structuré, pas de références, pas de cadre théorique. Alors que c’est l’une des révolutions intellectuelles et sociales majeures du XXᵉ siècle !
Pendant longtemps, adolescente puis jeune adulte, j’étais féministe sans le savoir. Je ressentais des frustrations, des colères, des décalages mais je n’avais pas les outils pour les penser. Le jour où j’ai découvert les grandes autrices féministes, quelque chose s’est ordonné. Mes intuitions ont trouvé des mots. Ma pensée s’est structurée. J’ai compris que les rapports de pouvoir ne sont pas des abstractions, mais des organisations concrètes. Cela m’a ensuite inclinée à m’intéresser à toutes les autres formes systémiques d’inégalités et de domination. Le féminisme n’a pas seulement enrichi ma réflexion, il a bouleversé ma vie de femme, d’autrice, et de citoyenne.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
F.H. : Écouter, discuter et apprendre de nouvelles choses c’est probablement ce que je préfère dans la vie ! Je viens à L’ADN Le Shift avec l’envie d’accéder à d’autres univers que le mien, d’autres grilles de lecture, d’autres façons de penser le monde. Sortir de mon milieu, confronter mes intuitions à des expertises très différentes. J’ai besoin de ces déplacements pour rester vivante intellectuellement, pour me nourrir en tant que personne, mais aussi en tant que scénariste. Et ce que j’aimerais apporter, c’est ce que je connais : mon métier, mon secteur, les mécanismes de l’industrie culturelle et peut-être une compétence particulière sur le récit. Les idées ont besoin d’histoires pour circuler.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
F.H. : Continuer à émouvoir et à faire rire le plus longtemps possible.
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