Susan Fowler, lanceuse d'alerte

Susan Fowler, la lanceuse d'alerte qui a fait plier Uber

Il aura fallu un post de blog pour faire vaciller Uber et tomber son fondateur. Dans notre série sur les lanceurs d'alerte qui ont fait changer la tech, Susan Fowler est l'exemple le plus éclatant des francs-tireurs qui ont visé juste.

Aujourd'hui, la plupart des lanceurs d’alerte de la tech américaine se tournent vers des avocats spécialisés sur ces sujets (à lire, notre portrait du remarquable John Tye, avocat de Frances Haugen). D’autres choisissent de porter plainte auprès d’institutions de référence comme a choisi de le faire Ifeoma Ozoma, celle qui a fait flancher Pinterest. Mais certains whistleblowers, plus rares, continuent d'agir en direct et en solo. Ils prennent la plume pour témoigner de ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils ont subi. Et quelques fois, cette démarche fonctionne mieux qu'ils ne l'auraient pensé eux-mêmes.

Un témoignage publié sur le Web, un emballement instantané

Dénoncer les comportements de son employeur en écrivant un long texte. La méthode pourrait être jugée hasardeuse. À l’heure des breaking news, de l’information réduite aux formules choc, qui a le temps de lire de longs textes ? Surtout dans la Silicon Valley, cette industrie obnubilée par la vitesse, l’efficacité, la culture du clic et du like (voir à ce sujet le nouvel essai passionnant de Bruno Patino). Pour être entendu aujourd’hui, il faudrait aussi, comme Frances Haugen l’a fait dans son attaque en règle contre Facebook, faire appel à des publicistes spécialisés, orchestrer une campagne avec de prestigieux médias partenaires, publier ses révélations dans un grand journal ou mieux encore, révéler son identité en direct à la télévision.

Il y a quatre ans à peine, le texte publié par une ancienne employée d’Uber sur son blog a fait l’effet d’une bombe. On était en février 2017, quand Susan Fowler racontait : « C’est une histoire étrange, fascinante et un peu horrible, une histoire qui mérite d’être racontée alors qu’elle est encore fraîche dans mon esprit ». Elle y décrit les humiliations, les déconvenues, l’hostilité qu’elle rencontra face à ses supérieurs hiérarchiques comme face à sa RH, lorsqu’elle se risqua à leur faire part de ce qu’elle estimait être une forme de discrimination sexiste à son égard. Bien qu’assez long (3 000 mots), ce témoignage fut lu, relu et commenté, par un effet domino qui surprit jusqu’à son autrice. Un an et 20 000 retweets plus tard, elle se retrouvait en couverture du Financial Times qui l’élisait « personnalité de l’année », comme le TIME magazine. L’affaire fit vendre du papier. Mais pas seulement. Les confidences de Susan Fowler allaient forcer le PDG d’Uber, Travis Kalanick, à démissionner.

La Greta Thunberg des lanceurs d'alerte

L’une des questions les plus passionnantes que suscitent les lanceurs d’alerte est celle de leurs motivations. Qu’est-ce qui explique, dans le parcours ou dans la personnalité d’un individu, qu’il ait décidé de passer à l’action en prenant tant de risques sur sa carrière, entre autres ? La bio de Susan Fowler est à cet égard révélatrice, elle dessine un caractère fort, déterminé et persévérant, trois qualités essentielles pour « tenir bon », explique le spécialiste Tim Schwartz dans son livre sur le sujet, surtout quand on s’oppose à des méga-entreprises comme Uber. Dans une interview accordée au New York Times, Susan Fowler décrit son enfance dans un petit village d’Arizona, et son rêve impossible jusqu’à l’âge adulte : aller à l’école. Fille d’un prédicateur évangélique qui gagnait sa vie en vendant des téléphones portables, la jeune Susan fut en effet « éduquée à la maison » par sa mère, comme ses six frères et sœurs. Elle passe ses soirées à la bibliothèque municipale, découvre les Vies Parallèles de Plutarque et toute l’œuvre des Stoïciens, « dont la lecture est vraiment ce qui m’a changée » confie-t-elle. Ces propos seront tellement lus, Fowler devenant alors une sorte de Greta Thunberg des lanceurs d’alerte, qu’ils lanceront une mode improbable pour le Stoïcisme dans la Silicon Valley, raconte le magazine Wired (on imagine ces patrons des GAFAM invitant leurs employé·e·s à des séminaires d’entreprise sur « comment remplacer l’hédonisme, le profit à tout prix par la persévérance, la cohérence et la maîtrise de soi tels que l’enseignait Épictète »).

On pourrait décrire d’autres faits marquants de sa jeunesse, comment elle convainquit le président d’Arizona State University de l’accepter, bien qu’elle ne soit pas allée au collège ni au lycée, ou encore comment sa maîtrise d’astronomie fut annulée parce qu’elle avait tenu à soutenir un camarade de fac aux tendances suicidaires. Cette épreuve est ce qui l’aurait poussée à agir, à ne pas se laisser faire chez Uber, décrira-t-elle plus tard au Financial Times. Mais c’est surtout le texte remarquablement écrit de ses mésaventures qu’il faut lire en détail. Simple, direct, straight to the point comme on dit outre-Atlantique, ce texte à la première personne est unique en son genre. Avec une économie de mots, son autrice décrit l’effrayant mélange d’a priori sexistes, de harcèlement, de mauvaise foi et de déni qui font le quotidien de tant de femmes. S’il fait penser aux premiers témoignages de #MeToo, il possède aussi le recul, la distance froide et l’objectivité des grands journalistes.

Une entreprise sclérosée par les affaires sexistes

Le récit s’ouvre sur son premier jour dans l’entreprise californienne de chauffeur privé. Pour l’accueillir, son nouveau boss lui fait des propositions indécentes sur le chat de l’entreprise. Il est dans un « couple libre », sa petite amie a du mal à trouver de nouveaux partenaires mais pas lui, et il cherche des femmes avec lesquelles avoir des relations sexuelles. La nouvelle recrue transfère ces échanges aux RH, en « pensant qu’ils géreraient la situation de manière appropriée ». Elle se voit répondre que l’homme « ne va recevoir qu’un avertissement, parce que c’est la première fois que cela arrive et qu’il est par ailleurs très performant pour l’entreprise ». On propose alors à la plaignante deux possibilités. Soit elle rejoint une autre équipe de travail avec un autre directeur, soit elle reste dans son équipe – « au risque de recevoir probablement une mauvaise évaluation de performance de la part de votre patron ».  Les quelques rares femmes qu’elle rencontre dans son nouveau boulot lui font part d’histoires similaires, vécues avec le même individu. « Il est évident que les RH et la direction m’avaient menti » , écrit-elle. Ces femmes quittent peu à peu le service en question, pourtant quand elle demande son transfert à son tour, on lui répond que celui-ci est bloqué – « parce que j’avais des problèmes de performance non documentés ». « Cela n’a pas à voir avec le travail, lui précise-t-on, mais peut concerner des choses en dehors de votre emploi, ou de votre vie personnelle ».

L’année suivante, on lui refuse à nouveau son transfert au prétexte que « son score et son évaluation de performance ont été modifiés après que les examens officiels ont été soudainement recalibrés ». Avec cette nouvelle note de performance artificiellement dégradée, la jeune femme perd immédiatement la bourse d’excellence dont elle bénéficiait jusqu’ici pour étudier en parallèle de son emploi dans le cadre d’un partenariat entre Stanford University et Uber. « Mes employeurs savaient parfaitement que cela arriverait », précise-t-elle. Pendant ce temps-là, le nombre de femmes travaillant chez Uber décroît toujours, passant de 25 % à 6 %. L’un de ses patrons lui explique que « les femmes devraient être de meilleures ingénieures ». Comme Susan continue de transférer à la responsable des ressources humaines de la boîte les courriels harceleurs de son boss, elle se voit convoquée par celle-ci. « Avez-vous remarqué que "Je", votre propre personne, était le thème commun à tous vos messages ? », lui balance sèchement cette dernière. « N’avez-vous jamais envisagé que le problème, ce puisse être vous ? ». Au sujet du ratio de plus en plus faible de femmes travaillant chez Uber, preuve incontestable du climat de violence qui règne pour toutes dans l’entreprise, la responsable RH lui explique que « certaines personnes de certaines origines ethniques et genre sont plus qualifiées pour certains boulots que d’autres ». Son boss, enfin, la convoque et menace de la virer, il est au courant de ces courriels qu’elle envoie aux Ressources Humaines. « Il savait que c’était illégal de professer ce genre de menaces, les RH savaient également que c’était illégal, mais ils n’ont rien fait » . Son récit évoque d’autres mesquineries sexistes, comme ces vestes de cuir envoyées en cadeau uniquement aux employés masculins, « parce que les femmes n’étaient pas assez nombreuses et que l’entreprise ne pouvait bénéficier pour elles de la réduction accordée par la marque aux hommes » . Le jour où elle démissionne, Susan Fowler calcule que parmi les 150 et quelques ingénieurs employés chez Uber, il ne reste plus que 3 % de femmes.

Son témoignage aura des répercussions. Face à la célébrité grandissante de Susan Fowler, l’entreprise acceptera de mener une enquête interne. Elle confirmera le récit de son ex-employée et entraînera de nombreux licenciements, dont celui du PDG fondateur d’Uber, Travis Kalanick. Plusieurs investisseurs de taille se désisteront, tandis que de nombreuses femmes suivront la voie tracée par Susan Fowler, en témoignant à leur tour dans ce qu’on appellera bientôt le #MeToo de la Silicon Valley. Quant à l’ancienne ingénieure en informatique, la qualité de sa plume a convaincu un grand journal de l’embaucher. Susan Fowler est désormais la responsable des pages « nouvelles technologies » du New York Times. Publié en 2020, son livre Whistleblower n’est pas encore traduit à ce jour en France.

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