Image du film Big Bug de Jean-Pierre Jeunet

Payer (cher) pour être traqué, l'autre face des technologies de surveillance

© Bruno Calvo - Netflix / Bigbug de Jean-Pierre Jeunet

Les produits qui traquent nos faits et gestes intimes se multiplient. La surveillance de luxe est un marché, et nous adorons nous y adonner. Explications.

Fin septembre, Amazon présentait Halo Rise, un réveil-lampe de chevet connecté à la forme ronde et à la lumière douce, bientôt disponible à la vente aux États-Unis. Pour 139 dollars, l'appareil peut suivre votre respiration, les mouvements de votre corps, la température de la pièce et sa luminosité. Le tout est connecté à une application calculant votre « score de sommeil » et affiche des graphiques détaillés de la manière dont se déroulent vos nuits. À partir de ces données, Halo vous fait ses recommandations pour un sommeil apaisé. Précisons qu’il faut payer 4 dollars en plus chaque mois pour s’abonner à l’application après un essai gratuit de quelques mois – compris dans l’achat du réveil.

Halo Rise est le dernier né d’une offre déjà bien fournie de gadgets conçus pour surveiller notre vie quotidienne. Leur prix oscille entre un peu moins de cent euros à près de mille (pour la dernière version de l’Apple Watch Ultra, notamment équipée de son « GPS double fréquence haute précision », et de ses capteurs de température et d’oxygène dans le sang). Tous ces objets qui traquent nos pas, contrôlent notre rythme cardiaque, analysent nos performances physiques, géolocalisent nos enfants, surveillent nos animaux, filment notre maison... forment ensemble un nouveau marché que le média Real Life Mag a baptisé la « surveillance de luxe ».

Surveillance voulue, surveillance imposée

Comment définir la surveillance de luxe ? « Une surveillance pour laquelle les gens paient et dont les caractéristiques de suivi, de contrôle et de quantification sont comprises par l'utilisateur comme des avantages dont il est fier », décrit le magazine. « Les porteurs de ces appareils se mettent en liberté conditionnelle et paient pour ce privilège », vont jusqu’à dire Chris Gilliard et David Colombia, chercheurs américains spécialistes des usages numériques et auteurs de l’article.

Les chercheurs mettent en parallèle cette surveillance de luxe et la surveillance imposée de certaines populations – comme les migrants, les SDF aux États-Unis, les Ouïghours en Chine, ou les anciens détenus. D'un côté donc, il est considéré cool de se surveiller soi-même (et via une grosse société tech) et on paie pour cela. De l'autre, les populations les moins favorisées subissent, elles, une surveillance opérée par les mêmes types de technologies (bracelets connectés, applications sur smartphone). À l’origine de cette différence de perception : la différence de classe sociale. « Les consommateurs de la surveillance de luxe se perçoivent comme puissants et peut-être même immunisés contre toute forme de surveillance forcée. Ils voient donc l’auto-contrôle, non comme quelque chose de coercitif, mais comme une forme de soin, d’empowerment (autonomisation) », écrivent les auteurs.

Un petit cocon informatique qui vous surveille en permanence

Si la surveillance de luxe est aussi bien acceptée et valorisée, c’est aussi qu’elle ne se vend pas exactement comme telle, évidemment. Sur la page d’information de l’Halo Rise, Amazon souligne d’ailleurs que l’objet respecte la vie privée de ses utilisateurs « by design » car il n’inclut ni caméra ni micro.

Plutôt que de « surveillance », l’entreprise préfère parler d’« intelligence ambiante » (ambiant intelligence), comme le décrit un article de Wired. Le projet de Dave Limp, directeur du matériel hardware d’Amazon, est de créer, grâce à la multiplication d’objets domotiques, une infrastructure silencieuse, un petit cocon permettant de s’occuper de notre intendance, en monitorant, écoutant et analysant de près chaque aspect de notre vie quotidienne.

Bien sûr, en interagissant, ces équipements fonctionnent mieux, incitant l’utilisateur à les multiplier et à rester dans l’univers technologique d’une seule entreprise. En dix ans, Amazon a ainsi lancé ses enceintes connectées Echo et Dot, et leurs versions pour contrôler la voiture Echo Auto, des bracelets connectés Halo, sa gamme de caméras de surveillance et sonnettes vidéo Ring. Dernier projet de sa filiale Ring : la Ring Always Home Cam, une caméra volante capable de scruter le moindre recoin du foyer, annoncée en 2020 (mais pas encore commercialisée).

Vous payez ces gadgets chers, mais bientôt vous les oublierez

Wired décrit ce projet de « cocon informatique » comme à l'opposé du métavers où l’on demande aux personnes de se connecter à un monde en ligne. Ici c’est la technologie qui s’invite, en silence, chez soi. Alexa, l’assistant personnel d’Amazon, normalement dirigée par la voix, réalise désormais un tiers des tâches qu’elle exécute seule et en silence, contre 20 % en 2020. Le but de l’entreprise est de faire en sorte que ces différents équipements se fassent progressivement oublier par ses utilisateurs.

Pour Chris Gilliard et David Colombia la prolifération de la surveillance de luxe pose un double problème. D’une part, elle ne supprime pas vraiment le sentiment d’insécurité de ses utilisateurs – plus de surveillance provoque généralement plus d’angoisse. Par ailleurs, elle banalise des technologies qui seront subies par les moins fortunés. « Les modalités de ces deux formes de surveillance (imposée versus premium) peuvent sembler différentes, mais elles représentent les deux faces – la carotte et le bâton – du même problème à la base de la démocratie et de la liberté sociale. La carotte de la surveillance de luxe pour les uns autorise le bâton de la surveillance imposée pour les autres. »

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