Un homme en veste de cuir porte un masque cheval

NFT drama : l’homme qui s’était fait voler son avatar

© Alexas Fotos

Se faire déposséder de son précieux NFT est un drame courant au pays des amateurs de cryptos. Pour certains, comme pour Bob*, le vol est difficile à digérer.

Pendant deux jours, Bob* peine à fermer l'œil de la nuit. Comment lui, expert en cybersécurité, a-t-il pu se laisser avoir par une arnaque pareille ? Un dimanche matin d’avril, encore embrumé de sommeil, il reçoit une invitation à participer à une loterie. La proposition est alléchante, elle pourrait lui permettre de faire partie d’une white list. Ce terme utilisé dans le monde des cryptos signifie avoir accès en avant-première à une collection de NFT, ces œuvres numériques certifiées sur la blockchain. Il accepte l’invitation et doit rentrer le code de son portefeuille de cryptomonnaies (wallet). « Normalement, lorsque je reçois ce type de propositions, j’utilise par précaution un wallet jetable sur lequel ne sont pas enregistrés mes NFT et cryptomonnaies » , pointe-t-il. Mais pas cette fois.

48 heures après, ses NFT étaient déjà en vente

Par inattention, il entre le numéro de son wallet principal et valide deux transactions, pensant qu’elles sont nécessaires pour accéder à la loterie. Il n’en a pas fallu davantage pour que les hackers derrière cette prétendue loterie s’emparent de deux des NFT de Bob. Les tout premiers qu’il a achetés : des CryptoMories. Une collection de 10 000 petits personnages dont le design a été généré aléatoirement, comme il en existe tant d’autres dans l’univers des NFT. Ceux-ci ont des visages en forme de têtes de mort dessinées avec un trait naïf et affublées de différents accessoires (lunettes de soleil, chapeaux, coiffe indienne, couronne…). 

Au moment où il réalise sa perte, 48 heures après, ses NFT sont déjà de nouveau en vente sur OpenSea, la principale place de marché en ligne où s’échangent les non fungible tokens

Bob est loin d’être le seul à être victime d’une telle escroquerie. Les vols de NFT sont monnaie courante depuis quelques mois. En février dernier, la plateforme OpenSea a été victime d’une vaste campagne de phishing qui a conduit au vol de 257 NFT valant 1,7 million de dollars en une seule nuit. Et ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres. Sur Twitter, les propriétaires sont nombreux comme Bob à partager leur désarroi et leur désespoir suite au vol de leur avatar. 

« Je m’y suis attaché petit à petit »

« C’est un sentiment similaire à celui que laisse un cambriolage. Je me suis aussi senti coupable de m’être fait avoir » , raconte ce trentenaire amateur de cryptomonnaies depuis 2017 et bien au fait des nombreuses arnaques du milieu. Mais surtout, Bob s’était attaché à ses NFT, et à l’un d’eux en particulier. Il l'avait affiché en photo de profil sur Twitter, Discord et OpenSea. « C’était devenu mon identité numérique. » Le petit personnage en question porte un costard, « comme moi qui en porte souvent compte tenu de mon métier » , précise-t-il. On distingue aussi un petit viseur placé devant son œil, similaire à celui de Végéta, héros de l’animé Dragon Ball Z qu’affectionne Bob.

« Il m’a tout de suite plu, dit-il. J’aime bien le décalage entre le viseur et le costume. Je l’avais choisi au départ sans penser qu’il allait devenir ma photo de profil. Mais je m’y suis attaché petit à petit. Ce vol m’a touché plus que ce que j’aurais pu imaginer. »

Une bulle hyper positive

Avant ce petit personnage, sa photo de profil n’avait rien de très personnel, elle se résumait à un logo d’Ethereum. Ce CryptoMorie symbolisait aussi pour Bob qu'il était entré dans ce nouveau monde, « l’aventure des NFT». Quand il l’affiche sur Twitter, son compte gagne quelques centaines d’abonnés très rapidement, et il commence à échanger avec d’autres membres de la communauté. « J’ai découvert une bulle hyper positive, chose que je n’avais jamais vu sur les réseaux sociaux. Les CryptoMories forment une communauté très axée autour du soutien psychologique, de la santé mentale et de valeurs très positives. C’est très rafraîchissant. » L’achat d’un Morie donne d’ailleurs accès à des séances chez le psy gratuites pour les personnes résidant aux États-Unis. Sur son site la FaMorie (Family Morie) se définit comme la communauté la plus gentille et accueillante de l'univers des NFT.

Posséder un Morie est aussi le signe d’une distinction sociale. Quand Bob l’achète en octobre 2021, le prix de ces NFT est encore raisonnable. Il acquiert son avatar pour 0,2 ETH – soit environ 850 euros au moment de l’achat. Mais le prix grimpe vite en flèche, les Mories se vendent minimum 2,2 ETH en janvier 2022 – soit 6 000 euros à cette période (avant de retomber ces derniers mois). Certes, on ne joue pas dans la même cour que les Bored Apes – ces singes qui se vendent plusieurs millions de dollars, et dont certains sont possédés par des stars. Mais cela reste « hyper stylé » d’afficher son Morie, estime Bob. 

Messages de soutien et arnaqueurs

Pas question donc pour lui de laisser filer son identité numérique. Il entreprend de retrouver le petit personnage qui a fait de lui quelqu’un sur le web, le membre d’une communauté. L’avantage de la blockchain sur laquelle sont enregistrés les achats et reventes de NFT, c'est qu’elle est transparente. Le trentenaire s’est rapidement rendu compte que son NFT, après avoir été revendu par les hackers, était de nouveau en vente. Il essaye de négocier avec le revendeur. Celui-ci ne veut rien entendre. « J’étais prêt à le racheter pour la somme que j’avais dépensée en octobre 2021, mais lui le revendait pour 0,6 ETH et ne voulait pas baisser son prix. Il était très agressif. »

Bob lui propose d’échanger le Morie contre un autre similaire, mais rien n’y fait. Il prévient OpenSea, qui se contente d’afficher un bandeau sur son NFT mentionnant une activité suspecte. Le collectionneur tente aussi de trouver de l’aide auprès de la communauté crypto de Twitter. Il reçoit beaucoup de messages de soutien, mais se fait aussi alpaguer par toutes sortes de bonimenteurs prêts à « arnaquer les arnaqués » . « 4 ou 5 mecs m’ont dit qu’ils avaient vécu des histoires similaires et qu’ils pouvaient m’aider moyennant argent. J’ai vite repéré qu’il s’agissait probablement de scammers. »

« Il est de nouveau chez moi maintenant »

Bob ne se résout pas pour autant à retirer sa photo de profil, même s’il possède désormais d’autres NFT « hyper cool » . Il n’y est pas autant attaché. « Mais au bout de quelques semaines, j’ai commencé à me faire difficilement une raison, à me dire que je n’allais jamais le revoir. » Alors qu’il est sur le point de renoncer, un proche le prévient que son NFT est en vente sur NFTX, une autre plateforme d’achat-revente de NFT. Bob n’hésite pas : son tarif de revente est de 0,25 ETH (environ 600 euros), quasiment équivalent à ce qu’il a payé en octobre 2021.

C’est le prix qu’il est prêt à payer pour retrouver son identité visuelle. « Il est de nouveau chez moi maintenant » , conclut-il, soulagé. Reste à faire retirer le bandeau « activité suspecte » de son NFT sur OpenSea, pas pour le revendre car Bob se promet de le garder comme photo de profil, mais « pour mettre cette histoire derrière lui » . 

La mésaventure n’a pas refroidi l’expert en cyber de l'univers des NFT. « Ça me pousse simplement à être encore plus vigilant. » Pour lui, les jetons non fongibles ont encore un bel avenir devant eux malgré le ralentissement du marché ces dernières semaines. 

*le prénom a été modifié

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