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Enquête chez les CryptoPunks, ces amateurs de NFT qui tombent amoureux de leurs avatars

© Cryptopunk

Ils ressemblent à des images pixélisées. Ils valent quelques centaines de milliers de dollars. Qui sont les propriétaires de CryptoPunks et pourquoi sont-ils si attachés à leurs NFT ? Enquête.

Des punks à pipes, à chapeaux, à masques, à cheveux roses ou au faciès de singe ou de zombie… Les CryptoPunks, ce sont ces têtes pixélisées qui ont affolé les compteurs du marché de l’art en 2021. En mars de cette année-là, l’un trouve preneur pour 7,5 millions de dollars ; 9 autres chez Christie’s pour un total de 17 millions de dollars. Deux mois plus tard, la pièce Punk 7523, l'un des neuf Aliens de la série canonique Larva Labs, est vendue pour la modique somme de 11,75 millions de dollars. L’agence de talents UTA « qui aide les personnes les plus inspirantes au monde à faire du monde un endroit plus inspirant » signe alors avec les créateurs des CryptoPunks pour représenter leurs intérêts. Dans la foulée, au gala du MET, Alexis Ohanian, le cofondateur de Reddit, porte un badge figurant un CryptoPunk, celui qu’il a acheté pour sa compagne, Serena Williams. Aujourd’hui, pour acheter un CryptoPunk, il faudrait allonger au minimum 69 ETH (soit 180 000 dollars).

L’histoire des CryptoPunks commence en 2017. Matt Hall et John Wilkinson, sous la bannière de leur studio Larva Labs, codent un programme qui génère 10 000 personnages tous différents. Leur point commun ? Le format de 24x24, ultra pixelisé. Le duo s’inspire de la scène londonienne punk. L’univers cyberpunk de Blade Runner ou du Neuromancien de William Gibson n’est pas très loin. Ils mettent alors en ligne une image composite regroupant tous leurs CryptoPunks. Tout un chacun peut les voir, les enregistrer sur son ordi, mais seule une personne peut les posséder. Le mouvement du crypto art est lancé.

10 000 CryptoPunks (Crédit photo : Larva Labs)

Like a CryptoPunk

« Je ne me souviens plus bien comment, mais j’avais vu qu’on pouvait les réclamer pour rien du tout », se rappelle la collectionneuse de crypto art, BeautyandthePunk. « Il fallait juste payer pour le gaz (des frais de transaction sur le réseau Ethereum, ndlr) ». BeautyandthePunk acquiert 4 CryptoPunks de la famille des singes. « Les aliens étaient déjà pris, les singes étaient aussi rares ». Sur son profil Twitter ou sur Discord (la plateforme sur laquelle nous avons pu discuter), BeautyandthePunk affiche en photo de profil un CryptoPunk singe aux lunettes bleues et au chapeau violet. « Ce serait difficile pour moi de changer d’image de profil, c’est comme ça que je me présente sur la scène NFT, j’aime que les gens voient ce Punk et qu'ils l’identifient à moi ».

L’artiste IA Claire Silver a une relation tout aussi intense avec son CryptoPunk, une femme aux cheveux roses qui porte un bonnet noir. En 2017, elle est atteinte d’une maladie neurologique très grave qui l’empêche de faire son métier d’alors – elle écrivait. « J’étais triste d’être immobilisée. Et un jour sur un chat, quelqu’un parle de cryptomonnaie en disant que ça distrait. Ça m’a interpellé ». Elle se renseigne. Les CryptoPunks venaient d’être lancés, elle rate le coche. Sur un autre salon de discussion, cette fois « d’amoureux d’art », elle tombe sur Mr 703 qui avait « claimé » plus de 700 punks. « Il m'a proposé de m’en offrir trois à condition de les garder jusqu’à ce qu’ils soient au MoMa ». Claire tient bon. « Même lorsque le marché s’est effondré, je les ai gardés et puis, récemment, l’un de mes Punks a été effectivement affiché au MoMa ».

Pour l’artiste, c'est désormais clair. Son CryptoPunk aux cheveux roses est devenu le reflet de son identité. En somme, il est devenu une prolongation d'elle-même, sa reproduction digitale que « de toute façon tout le monde aura d’ici quelques années ». Elle est juste un peu en avance, s’amuse-t-elle. « J’ai coupé mes cheveux comme mon CryptoPunk, je réfléchis de plus en plus à les teindre en rose, j’ai même tricoté un petit bonnet comme celui de mon Punk. C’est une autre part de moi, différente – et que j’aime vraiment beaucoup ».

Christian Lopez a 23 ans. Il travaille pour un fabricant d’automobile. Comme avec BeautyandthePunk et Claire Silver, c’est sur Discord que se déroulent nos échanges. Il ne se montre pas. Il ne me dévoile que sa PP (photo de profil). Il ressemble à son Punk : l'un et l'autre portent une barbe et une queue de cheval. Le jeune homme ne possède pas de CryptoPunk. Son truc à lui, ce sont les ExpansionPunks. « Un projet plus branché diversité » me dit-il. Sur Twitter, son profil nous a interpellé. Une de ses photos montre l’arrière de son mollet, tatoué. « Oui, je me le suis fait tatouer. Pour moi c’est un peu ce que les gens appellent un Forever Punk, celui qui te ressemble, à qui tu t’identifies. Et j’en suis le seul propriétaire, je me sens lié à mon ExPunk, c’est aussi simple que ça ».

Une histoire de cheval de Troie

Fétichiser son CryptoPunk, s'identifier à lui... n'est-ce pas étonnant ? Pas vraiment, et peut-être que cela répond à un vrai manque si on en croit le critique d’art, amoureux de crypto art, Jason Bailey, plus connu sur Internet et les réseaux sous le nom d’Artnome. « Quand tu vas dans une galerie d’art, ce n’est pas évident de te sentir à l’aise. C’est quasi conçu pour être exclusif. Les gens ne se sentent pas à leur place. D’un coup, ces Punks aux têtes sympathiques que tu peux collectionner et regarder sur ton ordinateur sont comme une invitation à nouer une relation intime avec les œuvres ». BeautyandthePunk abonde : « Avant d’acheter des NFT, je m’intéressais déjà à l’art – ma pièce la plus ancienne datait du XVIe siècle. Mais le monde traditionnel de l’art est intimidant. En ligne, personne ne va te regarder bizarrement quand tu considères une œuvre ».

D’ailleurs, on oublie, rappelle Jason Bailey, que les 10 000 CryptoPunks relèvent d’une forme très sophistiquée d’art génératif. « Matt et John [les créateurs] ont conçu un programme capable de produire automatiquement des œuvres qui possèdent chacune des caractéristiques uniques ». De l’art conceptuel, capable de faire sourire n’importe qui, appuie le critique. « C’est un cheval de Troie vers l’art, en fait !  ». Et en 2017, sur 10 000, 9 000 CryptoPunks ont été donnés à qui les voulait. Pour lui, « c’est une approche techno-hippie ».

« Posséder un CryptoPunk, c’est une manière de se distinguer »

Les CryptoPunks – et leurs collectionneurs – seraient-ils donc les good guys du crypto art ? À l’inverse des fameux Bored Ape Yacht Club bling bling et m’as-tu vu – qui se vendent aussi pour quelques centaines de milliers de dollars et promettent soirées privées et stars, les CryptoPunks feraient moins dans l'argent ? Les Punks contre les nouveaux Yuppies ? Pas exactement.

Pour Claire Silver, le monde du crypto art et des NFT fonctionne comme dans la vraie vie. « Tu choisis la tribu de ton moi numérique en regardant qui la compose. Tu as envie de t'entourer de personnes avec qui tu partages une vision et des valeurs propres. Les CryptoPunks diffèrent des Bored Apes, des Cool Cats, des Doodles ou tout autre collectible. Par contre, je crois qu’on partage tous une foi dans cette technologie, dans les artistes et dans la décentralisation ». Ils reconnaissent le capital social et culturel de ces collectibles, « plus que leur valeur financière ». C’est ce qui fait de la communauté des propriétaires de CryptoPunks une famille avec laquelle elle « partage des convictions ».

Oui, c’est une histoire de statut, renchérit BeautyandthePunk : « Posséder un CryptoPunk, c’est une manière de se distinguer. Pour moi, c’est montrer que tu reconnais l’histoire des NFT. Tu mets ton argent où ta bouche est (you put your money where your mouth is, ndlr), tu agis au lieu de parler. Tu envoies un message. Soit tu montres que tu y crois depuis longtemps ou bien que tu y crois suffisamment pour avoir dépensé beaucoup d’argent ».

La chose paraît évidente à Jason Bailey qui se marre : « Tes vêtements, ce que tu regardes, ce que tu achètes, oui, c’est une manière de se profiler ». Dis-moi ce que tu consommes, ce que tu exhibes et je te dirai qui tu es. « Et puis ce qui arrive avec les CryptoPunks ou les Bored Apes, c’est le sens de l’Histoire. Dès qu’un mouvement devient intéressant, des gens plus aisés y mettent le nez et veulent montrer ce qu’il y a de mieux. Et je ne suis pas sûr que ce soit une mauvaise chose. Rappelez-vous la Renaissance et ses mécènes. C’est grâce à des gens riches, les Médicis qu’elle a prospéré ».

« J’ai pu bâtir quelque chose et c’est en partie grâce aux CryptoPunks »

Avec ce rappel, Jason Bailey introduit une des autres valeurs revendiquées par le mouvement du crypto art : sa dimension collaborative et son soutien des artistes numériques. Quand il commence à s’intéresser au crypto art, Jason Bailey achète deux CryptoPunks, quelques CryptoKitties et une œuvre de Dada, un artiste mexicain du nom d’O’Hara. « Sur Twitter l’artiste m’a contacté pour me remercier. On a discuté et on est devenus amis ». En 2020, quelqu’un lui propose de racheter un CryptoPunk pour 40 000 dollars. « Je me suis dit qu’avec cet argent, je pouvais aider plein d’autres artistes ».

Claire Silver a la même approche. Les artistes visuels sont longtemps restés sur le carreau du numérique, raconte-t-elle. « Les NFT sont une manière de financer de manière décente les artistes de sorte qu’ils puissent jouer encore mieux leur rôle, faire avancer la société à travers leur art et aider aussi d’autres artistes ». Lorsqu’une œuvre NFT se revend, l’artiste reçoit une part des bénéfices.

« Je suis une femme handicapée qui habite au milieu de nulle part dans le Midwest américain. Les opportunités, le réseau, je n’en avais pas. Et j’ai pu bâtir quelque chose et c’est en partie grâce aux CryptoPunks. J’ai été soutenue et je soutiens désormais d’autres artistes qui ont le même background que moi et qui soutiendront par la suite d’autres artistes comme eux. Oui, c’est un mouvement ! ».

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