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Sheryl Sandberg directrice des opérations de Facebook en 2013
© Michael Wuertenberg via Wikimedia Commons

Femmes et tech : pourquoi il faut arrêter de ne parler que de Sheryl Sandberg

Le 9 déc. 2020

Pour Isabelle Collet, informaticienne spécialiste des questions de genre, certaines techniques (comme les role models) pour promouvoir l'accès aux femmes dans la tech sont contre-productives. Interview à l’occasion du bootcamp en ligne de 50inTech.

Quand Isabelle Collet, informaticienne et professeure en sciences de l'éducation à l'Université de Genève, a commencé à s’intéresser à la discrimination des femmes dans la tech il y a vingt ans, son discours faisait figure d’exception. Aujourd’hui la réalité du problème est reconnue, mais les femmes restent largement minoritaires. On fait le point avec l’autrice des Oubliées du numérique (Le Passeur, 2019), dans le cadre de son intervention du 10 décembre lors du bootcamp What I really really want de la plateforme 50inTech, un programme de coaching gratuit pour aider les femmes à négocier.

Alors que le sujet de la sous-représentation des femmes dans la tech est régulièrement abordé, leur nombre stagne, voire régresse. Rien ne change ?

Isabelle Collet : Ce qui a vraiment changé, c'est la prise de conscience. Et c’est déjà fondamental. Je travaille sur ce sujet depuis vingt ans. Quand j’ai commencé le discours dominant était : les femmes ne vont pas vers la tech car cela ne les intéressent pas. Le problème semblait venir des femmes. Il y a eu un retournement vers 2015. Les écoles d’informatique ont commencé à se demander pourquoi il n’y avait pas assez de femmes dans leurs rangs : que manquait-il aux institutions pour les encourager à venir ? Ce n’était plus le problème des femmes, mais celui de la tech. Ensuite il y a eu #metoo, les femmes ont dit qu’elles étaient discriminées, harcelées et on les a crues.

En parallèle, les besoins en numérique ont énormément augmenté, on ne pouvait plus se priver de toute une partie de la société et de ses compétences. Il est encore tôt pour constater ce changement dans les études car de nombreuses actions, comme la création de Femmes@numérique, et d'écoles qui s’affichent ouvertement féministes, ont été mises en place ces deux dernières années.

Les techniques mises en œuvre semblent encore majoritairement à destination des femmes, pas des institutions et entreprises. Il faut qu’elles apprennent à négocier, à ne pas s’auto-censurer…

I.C. : Quand on est une association, un réseau de femmes, le moyen d’action est l’empowerment. Pour les institutions, le moyen d’action devrait être de se réformer. Or, pendant longtemps, les institutions ont fait le choix de mettre les femmes au niveau. L’empowerment est un moyen d’aménager un système qui désavantage les femmes, mais cela ne le transforme pas. Il faut attaquer le problème par les deux bouts : renforcer les femmes via le coaching, le mentorat etc. car la censure sociale à l'œuvre a laminé leur confiance en elles. Et il faut aussi des entreprises qui comprennent que c’est à elles de se transformer. Ce qu’on fait avec le bootcamp 50intech, c’est plus que du coaching pour négocier, c’est dire aux femmes : dans la tech, vous avez la possibilité de choisir votre entreprise, car la demande de compétences est très forte, donc ne choisissez pas une entreprise toxique. C’est un moyen de faire pression sur les organisations pour qu’elles se transforment.

Dans votre livre, vous dites que certaines techniques, comme la promotion de role models, très utilisée en France, peuvent-être contre-productives. Pourquoi ?

I.C. : Pour une institution, c’est une solution un peu facile qui peut vite tourner au gender washing. Lorsqu’on affiche par exemple d’illustres femmes des sciences dans les couloirs, il peut y avoir des effets pervers. Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire, mais est-ce qu’en parallèle les femmes qui travaillent dans ces institutions sont mises en valeur ? C’est facile de mettre en lumière des personnes mortes ou lointaines en oubliant de regarder les role models qu’on a chez soi. Le deuxième écueil c’est d’avoir des role models écrasants qui peuvent donner le sentiment aux filles que c’est ça ou rien. C’est Marie Curie ou rien, Sheryl Sandberg (directrice des opérations de Facebook, ndlr) ou rien.

Vous dites aussi que les témoignages de femmes entrepreneures à succès, souvent invitées lors de tables rondes, invisibilisent celles qui ont rencontré des obstacles...

I.C. : Ces femmes sont mises dans une position où elles ont tendance à faire la promotion de leur métier et passer sous silence les difficultés. Récemment, j’ai entendu une cadre d’IBM dire lors d’une table ronde : « le plus beau compliment qu’on m’ait fait c’est : tu as quatre enfants, je ne m’en suis jamais rendu compte ». C’est un problème, car il n’y a pas de honte à avoir quatre enfants et à être une femme.

Ces femmes qui veulent montrer que jamais leur vie privée n’interfère, qui disent ne jamais avoir entendu de remarques sexistes, ou qu’il suffit d’avoir de l’humour pour les encaisser, inventent malgré elles une fiction qui n’est pas crédible et qui culpabilise les autres femmes. Cette mise en scène de la réussite féminine est assez contre-productive. Cela ne veut pas dire qu’il faut raconter uniquement ce qui est affreux, mais il faut être lucide sur ce qui est compliqué et ce qui est enthousiasmant.

Une autre technique problématique selon vous consiste à peindre la tech en rose. 

I.C. : Peindre la tech en rose, c’est mobiliser les stéréotypes de la féminité pour attirer les femmes. Cela peut être fait de manière pragmatique en convoquant du rose, des paillettes, des chatons…, soit de manière essentialiste en associant la tech à des compétences et goûts soit-disant féminins comme l’intuition, l’artistique, le soin aux autres… Cela peut avoir beaucoup de succès. Les femmes peuvent être attirées, non pas parce qu’elles sont fans de paillettes et de chatons, mais parce qu’elles reçoivent le signal qu’elles sont les bienvenues et qu’elles vont pouvoir retrouver d’autres femmes. Mais faire une tech rose, c’est dire qu’il faut faire une science spécifique pour les femmes. Et la science non peinte en rose, c’est-à-dire la science universelle, devient la science des hommes. Quand on convoque un stéréotype, on active sa menace. Cette pratique est plus ou moins périmée, mais on en trouve encore des traces.

Quelles mesures ont fait leurs preuves ?

I.C. : Les quotas. C’est insatisfaisant intellectuellement, c’est même un aveu d’échec. Mais il faut être pragmatique : il y a un groupe minorisé qui n’accède pas aux métiers de la tech pour de mauvaises raisons qu’on est capable d’identifier : toute une censure sociale continue depuis l’enfance (jouets sexistes, harcèlement…). Le quota est une façon de rattraper une injustice. C’est aussi un moyen de sortir les femmes de leur situation d’ultra-minorité. Quand deux femmes se trouvent dans une promo majoritairement masculine, elles auront sans doute de nombreux amis hommes. Mais elles peuvent aussi être confrontées à quelques hommes toxiques. Ils sont souvent minoritaires, mais s’il n’y a que deux femmes, ils ont tout le temps qu’ils souhaitent pour s’en prendre à elles.

Marine Protais - Le 9 déc. 2020
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