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Une huître avec une perle à l'intérieur
© sbossert via Getty Images

Le paradoxe de l'homme clitoridien

Philippe Nassif
Le 17 juin 2021

À l’ère du triomphe #MeToo, il nous semble de moins en moins envisageable de penser une différence fondamentale entre homme et femme. L’idée serait au contraire de se sentir libéré de toute déterminations de « genre ». Hypothèse : et si c’était paradoxalement la reconnaissance de notre incarnation sexuée qui nous permettait de mieux nous comprendre, et de nous inventer ? Plaidoyer pour un « naturalisme cultivé»

À l’évidence, la révolution féministe en cours est le phénomène le plus réjouissant de notre époque. La puissante, et salutaire, libération de la parole des femmes nous met, toutes et tous, un défi. Celui de remettre intimement, politiquement en question les logiques de la domination masculine qui nous empoisonnent et nous barrent l’accès à une société véritablement épanouie.

Entre homme et femme, plus de différence ?

Nous avons un problème, cependant. Du moins, c’est l’hypothèse que j’aimerais mettre au travail, ici. Alors que les langues se délient pour dire les douleurs et les aspirations, alors que les hommes apprennent à écouter les femmes et que les femmes apprennent à s’écouter entre elles, il est un thème de pensée et de conversation qui s’avère de plus en plus difficile à aborder : la possibilité d’une « différence fondamentale entre les hommes et les femmes ». Je sais, vos oreilles ont crissé. De fait, celui, ou celle, qui s’amuse à lancer la question, par exemple à l’occasion d’un dîner en ville, constatera bien vite que l’hypothèse « culturaliste » est désormais majoritairement partagée. Ce sera sur le ton de l’indignité que l’on répliquera à l’impétrant.e que :

1/ il n’y a pas de différence sexuelle, sinon celles — en cours de déconstruction — fabriquées par la culture, la société, la politique.

2/ la biologie ne compte pour rien.

3/ il n’y a donc pas deux « sexes » mais « mille et un genres » comme l’énonce la papesse des « gender studies », la philosophe américaine Judith Butler.

Telle est la vision culturaliste qui nous encourage à ne plus penser à notre incarnation sexuée (sinon sur le mode de l’encombrement) et  à nos pulsions sexuelles (sinon sur le mode de la rééducation).

Alors soyons précis : il n’y a rien, vraiment rien, qu’une femme ne puisse faire à l’égal des hommes. L’égalité de compétence, l’égalité de droit, l’égalité de fait, qui aujourd’hui se conquièrent – certes un peu trop lentement – marquent un savoureux progrès des esprits. Nous ne reviendrons plus aux assignations identitaires d’hier. Les possibilités de jeu sont démultipliées, et c’est heureux.

Mais voilà : cette conquête gagne-t-elle à s’accompagner d’un discours affirmant, de surcroît, une égalité ontologique entre individu mâle et individu femelle ? Et si au contraire nous maintenions notre attention sur l’hypothèse – massivement défendue dans toute l’histoire des arts – qu’au-delà d’une commune humanité, nous différons non pas tant dans notre « identité » que dans notre « mode d’être » ? Qu’il y a un style d’existence, de pensée, de jouissance, dont le centre de gravité est féminin, et un style d’existence, de pensée et de jouissance dont le centre de gravité est masculin ? Et si, déjà, nous nous contentions de nous (re)poser la question ? Il y a alors fort à parier que nous gagnerions en intelligence des situations – amoureuses, amicales, de travail.

Risque de sécession à l’horizon

Alors, on m’opposera que ce n’est pas vraiment le moment. Puisque, à l’issue de millénaires de traditions patriarcales, « nul ne sait ce que peut une femme », mieux vaudrait mettre entre parenthèses pour un temps cette satanée question de la différence sexuelle – si tant est qu’elle existe. Toute tentative de caractériser la position homme et la position femme est forcément limitante. Elle viendrait faire obstacle au processus féministe d’émancipation, d’expérimentation, d’affirmation. L'argument est raisonnable, quoi qu'en partie, seulement. Déjà, on pourrait remarquer que, indépendamment des luttes présentes, il est toujours intéressant de préparer le coup d’après (avec, bien sûr, vigilance, humilité, tâtonnement). Mais surtout : il est difficile de ne pas se rendre compte que le discours mainstream de la différence-qui-n’est-que-culturelle-et-disparaîtra-quand-on-sera-tous-bien-complètement-déconstruits ne manque pas, déjà, de créer des problèmes pénibles.

De fait, n’est-il pas paradoxal qu’au moment même où l’idée d’une « in-différence sexuelle » s’impose en théorie, on assiste dans les faits à des mouvements de crispation, distanciation, séparation, entre hommes et femmes ? On ne peut être que frappé par les invitations plus ou moins explicites à la sécession lancées par des féministes telles que la philosophe Eva Illouz constatant « la fin de l’amour », l’écrivaine Virginie Despentes écrivant « Désormais on se lève et on se casse », ou la politique Alice Coffin déclarant « ne pas avoir de mari m’épargne d’être violée » – pour citer, je précise just in case, trois femmes remarquables, fortes, intelligentes. Autrement dit : il se pourrait bien qu’au moment où la différence est évacuée dans le symbolique, elle connaisse un retour de refoulé sévère dans le réel. Menaçant de transformer les relations sentimentales, le quotidien professionnel ou l’arène politique en un very bad trip empli de malentendus amers et d’incompréhensions vivaces. Car voilà : ce hiatus entre théorie et fait est sans doute le signe que « ça » résiste aux discours académiques et aux slogans politiques. Il y a un réel, un roc du sexuel, une asymétrie entre homme et femme, qui insiste. Et il ne vient jamais mieux s’exprimer que lorsque nous faisons la chose sexuelle : je suppose que même l’universitaire woke pétri de gender studies perd de sa superbe « non-binaire » pour renouer avec ses fantasmes inconscients lorsqu’il se retrouve au pieu.

D’où l’hypothèse : plutôt que d’opter pour un culturalisme sans nature, ne serait-il pas possible d’envisager, disons, un « naturalisme cultivé » ? Plutôt que de la nier, ne devrait-on pas tenter de penser – et panser – la partition de notre être entre position « homme » et position « femme » ?

La possibilité du jokari libidinal

La proposition pour un naturalisme cultivé serait donc la suivante :

1/ Il y a de la nature dans la culture, notre inconscient ne connaît donc que deux positions, et, sorry Nicolas Sirkis, il n’y a pas de « troisième sexe ».

2/ Evidemment, ces deux positions, nous sommes amenés, chacun et chacune, à les explorer, les expérimenter, les éprouver, s’en enrichir. Après tout, découvrait Freud, notre vie a commencé, petit d’homme, sous le signe de la bisexualité psychique. 

3/ Mais, et là est le point essentiel : cette (ré)extension de soi se fait toujours depuis une base (libidinale) de départ. C’est depuis ma position homme de départ que j’explore ma dimension féminine ; ou depuis ma position femme que je m’initie à ma dimension virile.

4/ Et, à la limite, nous devrions pouvoir soutenir que tant que nous parvenons à vivre avec ce corps-ci, masculin ou féminin, qui nous a été donné — autrement dit tant que nous ne nous résolvons pas à opérer une transition sexuelle via les hormones & la chirurgie —, hé bien, notre « camp de base » correspond à notre sexe anatomique.

Pour le dire avec le philosophe Mehdi Belhaj Kacem, dans le chapitre « Sexuation » de sa géniale somme Système du pléonectique, « tout dépassement trouve son point de gravité dans ce qu’il dépasse ». Il faudrait se considérer comme un genre de « jokari libidinal » : quand la balle peut être envoyée très loin mais qu’elle revient régulièrement vers sa base. Autrement dit, il y a désormais du jeu, de l’invention, de la sublimation, dans nos rôles sexués. Mais il n’y en a pas moins une pesanteur du réel, une contrainte créatrice, un centre de gravité masculin ou un centre de gravité féminin avec lequel il nous incombe de négocier, bricoler, naviguer.

La question qui suit est alors : s’il n’y a que deux « bases de départ », deux positions libidinales possibles, une manière d’être femme ou une manière d’être homme, comment pourrions nous mieux caractériser cette partition ?

Et j’en viens enfin à ce dont j’avais envie de vous parler depuis le début, mais qui nécessitait ces quelques précisions préalables, histoire de faire ressortir le côté intéressant de l’affaire.

Le clitoris, cet anarchiste

La philosophe féministe, stimulante, profuse, Catherine Malabou a récemment publié un bel et bref essai, Le Plaisir effacé, consacré à l’organe féminin de la jouissance : le clitoris. Nous le savons, désormais, le clitoris est un organe peu visible mais presque aussi long qu’un pénis. Il est en écart d’avec le vagin, et sans autre finalité que le plaisir. Il porte en lui, à travers la pratique barbare de la mutilation génitale, la mémoire des violences, des blessures faites au femmes. Et il n’a été représenté pour la première fois qu’à la fin du XXe siècle ! Le clitoris, écrit Malabou, « marque la place énigmatique du féminin ». Elle met ainsi en avant l’oeuvre de la féministe italienne Carla Lonzi qui, la première, dans les années 1970, a su affirmer que « le sexe féminin est le clitoris » — et non le vagin. Or le clitoris autorise la masturbation. En conséquence, énonce Lonzi : « être clitoridienne, c’est penser à la première personne ». 

Un tel geste est décisif. Il vient en tout cas réparer la faute de Freud : le fondateur de la psychanalyse, en effet, qualifiait d’« infantile » le plaisir clitoridien. Et s'il s'est, de plus, contenté d’une définition négative de l’individu femme : elle est celle qui n’a pas le phallus.

Au contraire, en reliant « clitoris et pensée », Malabou offre une positivité au féminin, et au porteur de clitoris. Même si cette positivité garde son insaisissabilité : « le clitoris n’est précisément ni en puissance ni en acte. Il n’est pas cette virtualité immature en attente de l’actualité vaginale. Il ne se plie pas non plus au modèle de l’érection et de la détumescence. Le clitoris interrompt la logique du commandement et de l’obéissance. Il ne dirige pas. C’est en cela qu’il dérange. »

Parce qu’il se détourne de tout rapport de pouvoir, « le clitoris est un anarchiste ». D’où l’inscription de Malabou contre un certain féminisme à la Judith Butler qui prétend effacer l’idée de différence sexuelle : « Il me paraît vital de ne pas amputer le féminisme du féminin. »

C’est ainsi que Malabou retrouve l’intuition fondamentale de Jacques Lacan : « La Femme n’existe pas », énonçait-il. Et le mot important, c’est « La ». Il n’y a pas une « Femme », comme il y a un « Homme » en général. Être femme, ou plutôt être du côté du féminin, c’est exprimer sa singularité. La preuve par le vêtement. La plupart des hommes restent encore aujourd'hui à l’aise avec les uniformes, c’est-à-dire la généralité. Au contraire, souvent les femmes aspirent à se singulariser par l’habillement. Risquons-nous à une caractérisation : être, pour le porteur de phallus, c’est être reconnu (par exemple par la personne qu’il aime) comme « le même mais en plus fort ». Du côté de la porteuse de clitoris, être serait être reconnue (par exemple, par la personne qu’elle aime) comme étant une exception, unique, singulière.

Mais déjà, j’en dis trop, je généralise, je catégorise, là où il faudrait redoubler de nuances. Car, pour Malabou, le clitoris peut être naturel, bien sûr. Il peut être artificiel (dans le cas d’une transition sexuelle) également. Et surtout, il peut être « symbolique ». Penser avec son clitoris, constate-t-elle, n’est pas l’exclusivité des femmes : « Le clitoris est transgenre. »

Et l’homme clitoridien, dans tout ça ?

Parmi toutes les questions que nous pose son livre, il y en a donc une qui est assez stimulante : puisqu’on parle de « femme phallique », que serait, à l’inverse, un « homme clitoridien » ?

On commencera par dire que le mot « homme » est ici aussi important que le mot « clitoridien ». Et qu’il ne s’agit pas de devenir femme. Mais plutôt de s’ouvrir, depuis sa virilité même, à d’autres dispositions extatiques : « Le clitoris des textes marque l’endroit où les philosophes se font plaisir et cessent de s’identifier à leur sexe anatomique et à leur genre social. Cet endroit, on ne le voit pas toujours immédiatement. Les canons officiels de l’interprétation tentent évidemment de l’effacer. Sans succès. Dans l’écart des textes à eux-mêmes viennent se loger toute une série de formes qui secouent le cadre du logos occidental pour l’ouvrir toujours un peu plus aux corps étrangers et à des formes non répertoriées de jouissance. »

L’expérience « clitoridienne » pour un individu de sexe mâle consisterait alors à se dessaisir de son appétit pour le rapport de maîtrise, à prendre plaisir à jouer à égalité, à éprouver la justesse voluptueuse du lâcher-prise. Un peu moins dévoré par l’inquiétude de qui-a-la-plus-grosse et un peu plus artiste, en somme.

Nobody’s perfect, ou notre condition tragique

On me dira que de tels raisonnements sont jésuitiques. Et que « OK, mais dans le concret », il n’y a pas trop de différences entre le principe du « jokari libidinal », capable d’aller loin dans l’exploration de l’altérité sexuelle, et le « genre défait » de Judith Butler, qui nous encourage à librement performer notre identité.

J’aimerais soutenir que ce n’est pas exactement la même chose. Car la manière dont nous décrivons notre expérience présente influe sur notre pensée et oriente notre expérience suivante. Nommer les deux pôles, « phallus » et « clitoris », entre lesquels notre psyché inconsciente évolue, et signaler l’existence d’un « camp de base », cela permet sans doute de mieux se repérer dans les rapports que, femmes ou hommes, hétéros ou homos, nous avons entre nous. Ou bien aussi : de mieux explorer les manières d’être non classiques, c’est-à-dire pas over-testostéronées, que les femmes peuvent inventer en entreprise. Après tout, ne pas amputer le féminisme d’un féminin « anarchiste », ce serait se donner la chance de de tempérer les logiques de pouvoir, et donc de domination, qui enserrent nos modernes existences, pour imaginer une manière plus libre de faire société. 

Ne pas amputer le féminisme du féminin, c’est en tout cas se rappeler à notre condition tragique. Parce qu’il n’y a que deux positions sexuelles et que nous sommes campés d’un côté ou de l’autre, forcément, il y a comme un manque. « Nobody’s perfect! » conclut la comédie transgenre Certains l’aiment chaud. Nous restons chacune et chacun incomplets et avons besoin de la rencontre avec l’autre pour nous accomplir. Au contraire, si nous prétendons abolir la distinction homme/femme au profit d’une home made mayonnaise identitaire, nous n’avons plus besoin de l’autre, nous nous éprouvons comme complets, nous pouvons faire sécession.

Concluons. Exercer son métier d’homme ou de femme, ce serait se donner la chance d’éprouver que dans notre manière de jouir, d’exister et de penser nous rencontrons forcément une limite. Limite qu’il nous est possible, malgré tout, et jusqu’à un certain point, de surmonter. Cela s’appelle la sublimation : une mise au travail de la pulsion pour la convertir en source de créativité. Une manière de se relier à l’autre avec tact. Une douceur d’être in progress. Toujours un peu moins binaire, pourrions nous dire, toujours un peu plus androgyne, même si jamais complètement.

Un « naturalisme cultivé », donc, qui, parce qu’il accueille notre finitude sexuée, nous offre les outils de vie pour pouvoir continuer à inventer, et avec plaisir, ensemble.


Cet article est paru dans le numéro 26 de L'ADN. Pour vous en procurer un exemplaire, c'est par ici

Philippe Nassif - Le 17 juin 2021
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