Féminisme, religion, écologie :   « Ce n’est pas grave de ne pas être d’accord !  »

Féminisme, religion, écologie : « Ce n’est pas grave de ne pas être d’accord !  »

© Markus Winkler via Unsplash

Peut-on encore débattre sans en découdre sur Twitter ? Militer pour une cause sans perdre d’horizon commun ? À Marseille, la 12e édition des Napoleons, qui avait pour thème l’émancipation, cherche à réhabiliter une forme de « controverse bienveillante » , et le moment ne pouvait être mieux choisi.

La pandémie nous aura privés de contacts physiques, mais n’aura pas lésiné sur les guérillas Twitter et autres rixes par écrans interposés. Nous étions déjà fatigués de nos échanges numériques en berne - inquiets ou agressifs, parfois mal informés, ou tirant sur le complotisme - mais nous nous sommes en plus réveillés fatalistes. Des luttes intestines entre militants de même poil, aux débats entre experts, scientifiques et citoyens, en passant par le clash actuel « pro ou anti-vaccin » , le consensus a laissé place à des guerres de clans, nous laissant sans horizon commun

Pourtant, la 12e édition des Napoleons, qui se déroulait du 26 au 28 juin à Marseille, a fait l’effet d’une trêve. Est-ce parce que nous sommes finalement parvenus à sortir la tête de nos écrans ? Probablement. L’événement, qui réunit penseurs, militants associatifs, politiques, entrepreneurs, chercheurs et artistes a choisi le thème de l’émancipation pour signer son retour à l’issue du confinement. Un choix plus ambitieux et épineux qu’il n’y paraît à en croire ses cofondateurs, Mondher Abdennadher et Olivier Moulierac. Émancipation du patriarcat et du traditionalisme religieux, émancipation du déterminisme social, émancipation de notre façon d’aborder les technologies, les médias et l’histoire… Il faut dire que les sujets abordés n’avaient pas de quoi rassembler, du moins sur le papier.

De la difficulté de s’émanciper, en solo ou ensemble

Au cœur du Fort Saint-Nicolas, monument historique surplombant le vieux port, près de 400 personnes se sont réunies pour échanger autour des différentes facettes qui poussent une société à tendre vers le progrès.

« Inconsciemment, on a produit une proposition en résonance avec la période que l’on traverse. Il y avait une envie de tout dire sans frontière, sans chercher à ménager, sans discours plat, de s’émanciper ensemble plutôt que les uns contre les autres » , commentent ceux qui ont pu compter, entre autres, sur la présence de l’acteur et philanthrope Forest Whitaker, des écrivaines Camille Kouchner et Leïla Slimani et des militantes féministes Alice Coffin et Rokhaya Diallo, parmi leurs invités. 

Côté speakers, à chacun et chacune son style bien sûr. À chacun et chacune son prisme aussi, qu’il s’agisse de sport et d’adversité, de spiritualité, d’écriture, d’activisme ou de l’importance de rassembler au travers d’une mémoire commune. Pour Pierre-Yves Bocquet, membre de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage, il s’agira par exemple de regarder l’histoire de France en face, en se détachant des manuels d’histoire qui n’en racontent souvent qu’une « vision hexagonale » . Pour Aya Cissoko, boxeuse et autrice noire, qui décrit sa réussite comme une « anomalie statistique » , il s’agira encore de sortir des logiques d’assignation et de déterminisme social. 

Quant à Alice Coffin, autrice du Génie Lesbien (2020), impossible de concevoir le progrès sans une forme de radicalité. Controversée et régulièrement sous le feu des critiques, la militante féministe affirmait ainsi s’efforcer de lire et regarder uniquement des oeuvres réalisées par des femmes pour s’affranchir d’un monde construit par et pour les hommes. Elle insiste et rappelle au passage quelques fondamentaux bien français : « ce n’est pas grave de ne pas être d’accord !  » . Après elle, c'est Leïla Slimani qui le répètera avec ses mots. « Ce n'est pas mal d'être offensé, d'être bousculé. Méfiez-vous de la tranquillité. »

Pour « une controverse bienveillante »

Il faut se méfier de l'eau qui dort donc, mais surtout « réhabiliter cet esprit de controverse bienveillante qui est très important et qui n’existe plus » , commente Mondher Abdennadher, ajoutant que le désir de s’émanciper peut aussi s’inscrire dans « une réflexion solitaire de plus longue haleine » . Il revient, non sans émotion, sur la discussion inédite de trois femmes de foi sur la scène des Napoleons : Anne Soupa, première femme à se présenter à l'archevêché de Lyon, Delphine Horvilleur, « rabbin laïque » , et Kahina Bahloul, première imame de France - « trois punks » , comme les décrit le journaliste et modérateur Alexandre Kouchner, qui ont choisi de dédier leur vie à la relecture des écritures, avec humilité toujours, et en tâchant de composer avec le poids du patriarcat qui pèse encore sur chacune de leur religion.

Face à cet éventail de luttes et de revendications, il y avait l’espoir de réussir à renouer le dialogue. C’est sûrement la philosophe Myriam Revault D’Allonnes, en ouverture de l’événement, qui rappellera le mieux que la conversation, loin d’être terminée, n’a rien d’aisé. « L’émancipation, c’est le maître mot de la modernité. Elle est inséparable de la croyance au progrès, de l’espoir en un avenir meilleur. Mais ce qui pose problème aujourd’hui, c’est la multiplicité extrême de revendications concurrentes : identitaires, communautaires, individuelles. Alors, de quoi devons-nous nous émanciper finalement ? Toutes les croyances du passé sont-elles des tutelles dont il faut s’affranchir ?  »  

La conversation continue : retrouvez Les Napoleons à Arles du 21 au 24 juillet 2021 pour une deuxième édition sur le thème des « plaisirs » .

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