Une statue antique en costume en train de tenir un smartphone
© Stanislav Chegleev via Getty Images

Dans son dernier essai, Smartphones, Nicolas Nova, en fin observateur des enjeux du numérique, dissèque comment cet objet reconfigure notre vie sociale. Une enquête documentée où l’intime se mêle au sociétal. Notre époque est-elle celle d’une hyperconversation ?

Professeur associé à la Haute École d’Art et de Design (HEAD) de Genève, Nicolas Nova y enseigne et mène des recherches sur l’anthropologie des techniques, l’ethnographie appliquée au design et les enjeux contemporains du numérique. Il est également cofondateur du Near Future Laboratory, une agence de prospective. Dans son ouvrage Smartphones, une enquête anthropologique (Éditions MétisPresses, 2021), il souligne le rôle incontournable que le smartphone joue dans la reconfiguration de nos activités ordinaires et dans l’évolution de nos cultures matérielles.

Morcellée, éparpillée, asynchrone, asymétrique… Les réseaux sociaux ont redéfini nos manières de communiquer. Comment définiriez-vous la conversation, en 2021 ?

NICOLAS NOVA : Je vois quatre caractéristiques. D’abord, une continuité des rapports. Le Smartphone permet d’entretenir une conversation permanente, qui peut donner le sentiment qu’elle n’a ni début ni fin. Comme sur un fil WhatsApp, où de petits signes comme « bonjour » ou « à plus tard » relancent sans cesse la conversation. Ensuite, du fait de la pluralité des canaux qu’on utilise pour communiquer avec différents groupes sociaux, il y a un morcellement de la discussion. La temporalité aussi, avec des moments d’échanges intenses et des moments de calme ou de moindre information, car on est pris par autre chose. Ce qui peut aboutir à des silences qui ne sont pas toujours bien compris par les interlocuteurs. Un dernier point me frappe, c’est la communication collective, en petits ou grands groupes. Cela crée une espèce de place du village, où on rend plus explicites des choses qui avant relevaient du tacite ou de la rumeur.

Vous parlez également d’une conversation permanente reconfigurée. C’est-à-dire ?

N. N. : La conversation est un héritage culturel, une forme de politesse codifiée, avec des tours de parole, un début, signalé par un « bonjour » , une contextualisation, et une fin. C’est ainsi que nous avons constitué la conversation dans l’histoire occidentale. Les usages des technologies numériques viennent reconfigurer ces règles : il y a un renouveau de la conversation qui continue et interroge sur les modalités d’écriture, par exemple. Comment véhiculer des émotions lorsque l’on n’est pas ensemble ? Cela se traduit aussi du point de vue linguistique, par exemple sur la ponctuation. Mettre un point à la fin d’un échange n’est pas perçu de la même manière chez les plus jeunes et chez les plus âgés. Dès lors, il y a de nouvelles sortes de règles, implicites, pas toujours bien comprises, avec des décalages suivant les groupes sociaux, les générations, les gens qui n’ont pas forcément l’habitude… Cela montre que nous vivons bien une époque de chamboulement des sociabilités. Même si cela fait quatorze ans que l’on a accès aux Smartphones et aux médias numériques, ces « codes » ne sont pas encore stabilisés. Il y a toujours des petits conflits sur ces conversations ou le temps de réponse à un message, voire de « bonnes engueulades » , comme l’expriment les participants à mes enquêtes.

La psychologue Sherry Turkle, que vous citez dans votre livre, oppose interactions en ligne et « communications authentiques » . Quel est votre point de vue ?

N. N. : La notion d’authenticité est à la fois très normative et très culturelle. L’authenticité est moins une question de médium que de relation de confiance et de symétrie entre les interlocuteurs. L’anthropologie sociale a montré qu’on pouvait tout à fait avoir des relations « superficielles » dans l’espace physique. Et lorsque nous sommes dans la même pièce, n’y a-t-il pas déjà des jeux sociaux, qui sont une manière de se protéger ? Alors, les médias numériques permettent-ils d’avoir cette relation ? Certains oui, d’autres non. La mise en scène que constitue un échange dans une arène publique, comme sur Twitter, par exemple, influence la nature de la conversation, surtout face à une forte audience. La persistance des messages dans le temps joue également. Et toujours sur Twitter, des messages postés il y a plus de dix ans restent accessibles, et l’on peut vous rappeler que vous aviez dit telle ou telle chose. Sur Snapchat, à l’inverse, les messages disparaissent. Ces caractéristiques perturbent la confiance et la symétrie dans nos relations.

Le recours à la voix qui se développe (messages vocaux sur WhatsApp, tweets vocaux, chatbots, Clubhouse…) annonce-t-il une nouvelle manière d’entrer en communication ?

N. N. : Il y a un retour de l’oralité au sens strict, mais au fond elle ne nous a jamais quittés. Les travaux de la sociologue des usages numériques Laurence Allard montrent que les médias numériques sont d’emblée des médias de l'oralité. L’orthographe, la syntaxe, les émojis et les images sont déjà des manières d’amener du non-textuel dans la conversation. Ces nouvelles interfaces vocales montrent qu’il y a un effet de redécouverte de la voix. Ce n’est pas une nouveauté : il y a une dizaine d’années, Chatroulette reposait aussi sur ce principe de vidéo et voix.

Cette oralité ravive-t-elle une forme de timidité sociale ? Par exemple, Clubhouse n’est pas l’agora promise : il y a finalement plus de participants qui écoutent que de personnes qui parlent...

N. N. : On retrouve exactement les mêmes dynamiques sociales qu’en ayant 200 personnes dans une même pièce. Tout le monde n’est pas à l’aise en public ! C’est lié à un mélange de dispositions personnelles, d’apprentissage et d’éducation à la sociabilité. Dans la culture Internet, il y a cette figure du lurker, c’est-à-dire la personne un peu cachée ou très discrète, qui ne participe pas mais écoute ce qui se dit ou ce qui se fait. Certaines personnes utilisent les limites et les contraintes des médias numériques pour se cacher ou moins se montrer, et être ainsi dans une conversation moins frontale. On peut voir ça de manière négative, mais on peut aussi en comprendre le bénéfice positif. Il y a aussi un intérêt à tirer d’être un utilisateur inactif.

Il y a quelques années, on pensait que les médias sociaux permettraient des échanges directs avec des personnalités publiques. Pourquoi cela n’a-t-il pas eu lieu ?

N. N. : Les personnalités politiques se sont emparées des médias sociaux comme d’un canal un peu plus direct. Cela laisse croire qu’il y a une symétrie parfaite. Or, il suffit d’aller sur le compte Twitter d’un responsable politique pour constater qu’il y a peut-être un message sur je ne sais combien qui va être lié à une réponse. Pour des raisons de temps ou d’intérêt, mais aussi pour des raisons de tonalité. Certaines formes d’ironie ne sont pas toujours comprises. Cela montre bien qu’il y a toujours une asymétrie.

L’intervention de Jean Castex dans l’émission Twitch de Samuel Etienne a été épinglée pour le décalage entre son discours, jugé trop formel, et l’usage plutôt conversationnel de cette plateforme...

N. N. : Le Twitch d’aujourd’hui n’est pas le même que le Twitch des débuts. On trouvera toujours des personnes qui ont les codes de la première heure et d’autres qui ne les ont pas. C’est inhérent à l’arrivée de nouvelles communautés sur les plateformes. Les responsables politiques qui vont sur ces nouvelles plateformes font ce qu’ils peuvent. Ce discours n’est donc pas une surprise. L’inverse serait étonnant ! S’ils balançaient des emojis ou des images de chats, ils seraient aussitôt soupçonnés de le faire de manière inauthentique, c’est-à-dire en décalage avec leur image. On peut trouver leur présence sur Twitch étrange, c’est un peu le syndrome « Dad at the disco » , mais cela participe à la normalisation de ces plateformes. Évidemment, un tel comportement peut déplaire aux utilisateurs des débuts, qui ont cette culture geek, qui préfèrent fonctionner par cooptation et peuvent ici éprouver un sentiment de dépossession.

Où en sommes-nous des promesses de conversation et d’interactions du Web 2.0 ?

N. N. : Avec la massification du Web dans les années 1990 et du Web participatif dans les années 2000, on a beaucoup parlé du Web de la conversation, avec une vision un peu utopiste. Aujourd’hui, on voit bien que l’utopie est un peu déchue ! Il y a une forme de déception collective. C’était sûrement une naïveté de prendre ça comme une révolution, comme si cela allait changer les rapports sociaux et les frictions au quotidien. En cela, je ne crois pas que ce sont les technologies qui changent le monde. Ce sont les humains et les technologies qui coconstruisent les relations. On retrouve donc toutes les frictions et les inégalités humaines dans les technologies puisque ce sont les humains qui les produisent !


Cet article est à retrouver dans son intégralité dans la revue n°26 de L'ADN. Pour vous en procurer un exemplaire, c'est par ici !

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